La barbe d’Olympe de Gouges d’Eli Flory

Longtemps j’ai écrit pour les autres. De tout. Des essais, des romans, des biographies, des guides pratiques. Tout comme c’est en lisant qu’on devient liseron, il paraît que c’est en écrivant qu’on devient écriveron (Queneau, Les Temps mêlés, 1941). C’est en écrivant aussi que l’esprit vient aux femmes, paraît-il. Cet esprit, il m’est venu à la centième notice d’un dictionnaire des provocateurs que je bouclais dans l’urgence. Signé de trois noms. Trois noms d’hommes. Au sommaire, seulement 20 des 170 provocateurs étaient des femmes… Une mixité en trompe-l’œil. De bon aloi. Faux-cul.

Un matin, je me suis arrêtée dans mon travail. J’ai dressé ma liste de provocatrices ; ça n’en finissait plus. Sous mes yeux mes provocatrices se changeaient en scandaleuses. Un homme n’est jamais scandaleux parce que, depuis toujours, tout lui est permis. Il peut donc tout se permettre. Ou presque. Qu’il pousse le bouchon trop loin, il est dit au mieux « provocateur », au pire « inverti », « sodomite », « fou ». Jamais scandaleux. À croire que l’adjectif ne se décline qu’au féminin. Être scandaleuse, une seconde nature pour nous les femmes. Toutes sorties de la côte d’Ève, la mangeuse de pommes, à l’hybris démesurée.

 

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Je me suis mise à rêver d’une scandaleuse impeccable. À l’inverse de la provocatrice, elle vivrait pour elle et non au travers du regard des autres. Elle serait Narcisse quand la première s’exhiberait ; elle repousserait les frontières du genre plutôt que d’en jouer en s’y cantonnant. Surtout, elle ne serait jamais la fille du scandale d’un soir. Respectable elle pourrait toujours le proclamer tant qu’elle vivrait au plus près d’elle-même. Asymptotique.

L’ami (d’hier) pour lequel je travaillais en sous-main m’a obtenu un rendez-vous dans une maison d’édition parisienne. Pour l’occasion, j’ai ressorti de mon placard une jupe. Droite et noire. Je crois encore que de me déguiser en dame ajoute du sérieux à mon projet : un dictionnaire des scandaleuses dont je suis venue présenter la liste à une directrice de collection. Le genre de femme qui ne s’embarrasse de rien mais que tout embarrasse. Froide comme le temps dehors, celui d’un Noël parisien engoncé dans son écrin d’apparences.

Sur son visage, je ne devine rien de ce que j’espère. Elle lit comme on parcourrait l’annuaire. La moue méprisante et le sourcil en point d’interrogation. Je m’accroche à mon sourire de circonstances. Mademoiselle de Maupin, l’aventurière travestie ? Elle ne connaît pas. Erzsébet Báthory, la reine sanguinaire ? Une folle. À ce compte-là tout le monde est scandaleux. Tiens, elle-même, si elle venait à danser le French cancan sur la place Saint-Sulpice à ses fenêtres ?  Et puis, surtout, j’en ai oublié une. Une scandaleuse bien de son temps, souvent raillée mais si courageuse. Elle paraît presque agacée d’avoir à me la rappeler. Je souris toujours. Sûre d’elle, elle s’exclame : « Bernadette Chirac ! »

Voilà. Cette femme, pour qui j’ai mis une jupe ringarde, trouve que Bernadette Chirac est  scandaleuse.

Je n’y avais pas pensé.

Il faut croire que chacun voit le scandale à la porte de ce qu’il s’autoriserait dans ses rêves les plus débridés.

La dame de la place Saint-Sulpice a accepté mon projet. À condition, une fois de plus, que l’ouvrage soit signé par une autre. Une dame  plus « légitime » que moi. Comment être légitime ?  « Mon petit, écrivez votre roman »…

La petite a hurlé. Puis, elle a repris ses filles sous le bras pour aller les montrer ailleurs. À d’autres qui auraient de l’âme. Alma éditeur, lui, a ouvert la sienne. À la manière de miniatures à porter en camées, l’illégitime a écrit son roman à elle. Un tombeau en hommage aux grandes selon son cœur. Il a fallu trouver le ton. Chaque fois, singulier pour ces femmes uniques en leur genre. Ne pas  enfermer dans des phrases-corsets ces filles de l’air. De l’air du temps et de l’air de rien.

Deux années passées avec elles ont fait de moi un auteur polygame. Dans ce livre-tombeau, il y a celles qui sont restées, celles qui en sont sorties, d’autres qui devraient y être et n’y sont pas. Attendant au seuil d’une prochaine fois. De toute façon, il en manquera toujours une. Une scandaleuse. La vôtre. Celle qui hante votre psyché. L’idéal de votre moi, votre double rêvé, la sœur des mauvais jours, l’amante inaccessible.

Depuis, j’ai mis au clou les jupes sévères. Changé de coiffure aussi. Une révolution capillaire. Verticale. S’il y a des scandaleuses horizontales, elles ne sont jamais à-plat-ventristes.

Texte © Eli Flory – Illustrations © DR

 

 

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