Alors que partout c’est la neige

Alors que partout c’est la neige, le royaume illusoire de ce qui
a été.
Oui, alors que la vérité est absente puisque tout [est] illusoire

jusqu’au dernier mot qui n’est pas.

 

Rioux-Partout Neige-Image

 

Je reçus ta lettre des années plus tard, hier ou un autre jour, j’avais déménagé et le courrier n’avait pas dû suivre. Un jour de tempête, comme aujourd’hui. L’enveloppe était souillée par les transports, était racornie dans les coins, la neige au-dehors avait légèrement blanchi l’encre. Malgré cela, je reconnus tout de suite ton écriture serrée, élégante, minutieuse, ces chiffres maladroits que je me souvenais t’avoir griffonnés à la hâte sur le revers de la carte du Long Bình Hotel, à Ðà Lạt. Une ville un peu sans intérêt, que l’on nomme le « petit Paris » pour son histoire.

C’était un jour d’élections nationales. On avait réquisitionné un hôtel, notre hôtel, campé au sommet d’une boucle en retrait des villas coloniales, pour un discours partisan en faveur de ceux que le peuple allait réélire sans surprise. Nous venions d’aller déjeuner et nous nous apprêtions à partir en excursion vers les plantations de café, là-haut sur les plateaux frais et herbeux, avec Tình – notre easy rider –, le vent se levait. Nous occupions depuis deux jours une modeste chambre au 3 étage et tu voulais aller y récupérer ton écharpe, mais, d’une manière un peu rude qui tranchait avec le ton courant du personnel, qui nous avait été jusque lors plutôt sympathique, on nous avait demandé d’attendre dehors, comme des chiens, le temps qu’allait durer le rassemblement populaire. On avait posté des gardiens devant l’escalier. Les étrangers n’avaient plus d’affaire là. Nous encore moins. Allez les filles, sortez vite ! On aurait dit que toute la ville y avait afflué en trombe, les dalatois et ceux des rangs alentour, et que plus personne ne nous voyait ou ne voulait nous voir. Le personnel hôtelier ne s’était pas donné la peine de nous prévenir la veille au soir lorsque nous étions rentrées, pourtant pas très tard bien que légèrement bourrées, d’une sorte de casino-dancing minable du centre-ville (avait-il pris la peine d’avertir les filles de la chambre du 4?), ce que je trouvai sur le coup inacceptable, mais qui n’aurait pas dû m’étonner. Dans l’attente, accroupie sur le trottoir d’en face (il y avait un bar vidé de ses clients qui nous avaient rejoints dans la rue – je voyais leur regard sur nous mais tentais de les ignorer), étourdie par le flot de paroles du favori aux élections (l’homme tenait un portevoix comme ceux juchés sur les poteaux aux quatre coins des cantons et qui servaient autrefois à la diffusion massive de la propagande communiste) et de ses partisans dans le hall de l’immeuble décoré de guirlandes végétales et en papier, flanqué de dizaines de drapeaux de la République qui remuaient sous la brise, m’était subitement venu à l’esprit que nous puissions être séparées, sans que je m’explique pourquoi cette idée m’assaillait à ce moment précis plus qu’à un autre depuis notre rencontre ; je veux dire que quelqu’un sans raison valable pourrait nous séparer là, maintenant, avant la fin du discours. De force. Je me sentais ridicule, bien sûr ; je me souviens que je cherchais à te dissimuler ce qui soudain vacillait dans cette confiance que tu admirais tant chez moi ; que, pour une raison aussi secondaire que l’arrivée d’une situation extérieure à nos vies réelles, car il s’agissait bien de cela – personne ne nous avait menacées et, à la limite, l’inattendu que je pouvais sembler si souvent rechercher aurait pu m’exciter, voire réveiller ce goût que j’avais pour le risque et la provocation… – j’avais peur de devoir quitter cet hôtel sans toi. Comme c’était bête ! Qu’on nous réserve le même sort qu’à ces jeunes filles du Couvent des Oiseaux, qui, à l’arrivée des communistes, avaient été d’un coup délogées. Qu’on me chasse, qu’on devine ta double vie, qu’on nous coffre pour atteinte aux bonnes mœurs. Qu’on t’, m’arrache à toi. Qu’on me, nous dépossède. Jusqu’au dernier mot. Alors qu’aurions-nous fait ? Aurais-tu obtempéré sans gueuler ? Tình aurait-il pris notre défense ?… Le lieu accueillait un étrange vaudeville auquel on ne devait prendre part sous aucun prétexte. Exclue du présent et contrainte à retarder notre petite aventure sur les plateaux, je m’inventais des dénouements tragiques. Cela ne t’a guère ébranlée, je suppose que je l’aurais vu, mais moi, l’atmosphère m’inquiétait et j’en étais choquée. J’allais bien entendu rentrer un jour, il le faudrait, quitter ce pays. Toutefois, l’effet qu’avait sur moi ce fait divers qui nous prenait en otage provoquait une angoisse, une pression, une urgence, qui n’avaient surement pas lieu d’être mais qui auraient pu, à ce moment précis et parce que j’étais gorgée d’histoires, me faire commettre l’irréparable. Allaient-ils pénétrer dans notre chambre ? Passer la main sur le lit défait ? Tirer profit de cette pellicule accablante que j’avais laissé traîner… J’en étais malade rien qu’à l’idée. Depuis mon arrivée, je m’étais toujours efforcée de ne pas me mêler aux manifestations, à vos histoires officielles, à ce passé qui, certes, évoluait mais perdurait aussi de façon lamentable ; je suivais tout cela dans Le Courrier du Vietnam que je trouvais facilement à Hanoi, ailleurs je questionnais les tenanciers des bars, des hôtels, mais prenais un soin particulier à éviter tout endroit qui puisse me mettre directement en contact, de façon spectaculaire et frontale, avec la rigidité de votre ferveur politique et du régime. Car elle ne pouvait être que source d’injure à mon endroit, au nôtre surtout. Quoi qu’il en soit, je pris cette carte d’hôtel et je m’empressai d’y inscrire au dos une adresse, la mienne, puis je te la tendis immédiatement pour que tu la gardes précieusement dans la poche intérieure de ta veste, avec tes choses, au cas où – j’étais bien consciente qu’elle ne te servirait sans doute qu’au rêve, mais cela n’avait pas d’importance, le geste me rassura et je pus dès lors attendre plus calmement que l’on nous redonna accès à notre chambre, à nos effets personnels… puisque, après tout, les clientes, c’était nous ! La fièvre de paranoïa qui m’avait habitée quelques minutes (ou quelques secondes que ma mémoire aujourd’hui s’amuse à gonfler) s’estompa. Je pris même plaisir à entonner quelques chants patriotiques avec la foule comme font les touristes les plus idiots, que dis-je, comme fond les idiots tout court, et d’autant plus plaisir à voir sortir de tout ton visage aimant un rire gras de Bouddha devant mon air ridicule. Car j’étais ridicule, ça oui ! C’était un jour d’élections, dans une ville sans grand intérêt aux allures de capitale romantique, dont la devise, m’avait-on dit, suggérait qu’« elle donne aux uns la joie, aux autres le bon temps » ; un jour finalement un peu drôle et solennel qui me serra le cœur longtemps.

Lorsque tu as pu récupérer ton écharpe, le spectacle était terminé, il restait quelques mecs en uniforme en bas dans la rue, que, depuis notre observatoire au 3e, je fixai discrètement sur la pellicule.

Je reçus donc ta lettre à mon appartement de Montréal. Elle ne pouvait pas mieux tomber, car, la ville éteinte, ensevelie sous la neige, m’avait toujours plongée dans cet état d’abandon où seul ce qui peut me paraitre clair et enivrant appartient au temps passé et à ses souvenirs, comme si de la blancheur hivernale ne savait poindre aucun lendemain, aucune autre vie, aucun futur. Qu’il n’y avait qu’à se laisser glisser dans le jour vers hier. Que le jour me donnait du répit, freinait ce mouvement débile vers l’avant, son efficacité, ces mandats auxquels on nous demande sans arrêt de nous astreindre. Ma pensée était vacante et, peut-être que, inconsciemment, elle attendait encore de tes nouvelles qui me feraient bander.

Sur l’enveloppe, il n’y avait pas d’adresse de retour. Ce détail me soulagea presque autant que le geste que je fis, ce jour-là, à Ðà Lạt, en te donnant les moyens de me rejoindre dans l’avenir. Dehors, la tempête s’était essoufflée, il ne neigeait presque plus, et perçait derrière les structures quelque lumière cuivrée annonçant déjà la brunante qui ferait place à la nuit ; ta missive était brève, quelques mots, mais j’avais passé le jour à te lire.

Ma chère amie,
Mes souvenirs sont intacts.
Le lycée me manque un peu, mais beaucoup plus nos promesses sous la lune…
Que deviens-tu ?
Mai lan

Je rangeai machinalement tes mots de manière à les fixer dans le jour, en les glissant dans le livre ouvert que j’avais délaissé au matin – c’était un bouquin de Stanislas Rodanski –, puis sombrai dans une forme de songe infini avec toi.

Alors que partout alentour, c’est la nuit alors que vous croyez
y voir la campagne végétale
alors que partout où vous croyez voir l’espace intérieur de
votre esprit prenant sa mesure, c’est la nuit.
Alors que partout c’est la nuit, le royaume illusoire de ce qui
n’existe pas.
Oui, alors que la vérité est absente puisque tout [est] illusoire
jusqu’au dernier mot qui n’est pas.
Puisqu’il n’y a rien, je refuse l’absence des choses, et je ne peux
rien posséder.

Texte & Photo © Annie Rioux

Tags : , , , , , , , , , , , , ,

Laisser un commentaire




Copyright © D-Fiction