Notes sur notes : sur Sontag et la forme

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Je lisais ce matin un article dans le magazine américain Humanities, au sujet de la sortie d’un nouveau film sur Susan Sontag. L’article s’intitule Susan Sontag, Essayist and So Much Else. Avant de voir le film, si l’on a lu Sontag (ce qui est éminemment souhaitable), on sait déjà que le and, dans le titre, établit bien plus qu’un rapport d’addition entre l’essayiste et la femme ; que ce and, en fait, aurait toutes les raisons d’être, dans son cas, un because. À propos du film, elle écrit :

Nancy Kates’s new documentary film, Regarding Susan Sontag—a fascinating, moving, and often gorgeous entry into the canon of works produced about Sontag since her death—doesn’t neglect the time and the social forces that shaped Sontag’s life, but, for the most part, the narrative that emerges is deeply personal. It’s a close portrait of a woman who was, in the words of her son, “interested in everything”: Wittgenstein, but also sci-fi B movies; John Cage, but also Fred Astaire.

“She wanted to have everything at least three ways,” Christopher Hitchens wrote in his memoir, Hitch-22,

. . . and she wanted it voraciously: an evening of theater or cinema followed by a lengthy dinner at an intriguing new restaurant, with visitors from at least one new country, to be succeeded by very late-night conversation precisely so that an early start could be made in the morning.

Je lis Sontag depuis quelques années pour autant de raisons qu’il existe de femmes en une seule, de façon fragmentaire et décousue. Il me semble qu’on la lit peu, et c’est certainement dû en partie à son éparpillement et à une certaine frilosité de notre part à se saisir des discours qui résistent aux catégories. De façon générale, disons-le franchement, on résiste étrangement à ces femmes qui nous confrontent aussi fermement à la (sa) recherche de la « vérité » sous ses formes abstraites aussi bien que vibrantes et mortelles. Difficile peut-être aussi pour la majorité de faire leur aisément ce qu’elle défendait, à savoir une articulation de la pensée affranchie des concepts et au plus près de la vie… sans pour autant s’affaiblir.

J’ai dû arriver à elle après Barthes, ou en même temps, lorsque je m’intéressais de près aux écrits littéraires sur la photographie. Sontag est l’un de ces rares écrivains dont l’abondance de la production me ralentit tout en me gardant captive, me freine tout en m’appâtant sans arrêt ; son vaste savoir, son flair redoutable et son indépendance d’esprit jouent un grand rôle dans mon attrait. Surtout : je lis Sontag parce qu’elle a su embrasser, pour ne pas dire embraser le monde. «“Nothing is my last word on anything.” There’s always more to be said, more to be felt », disait-elle en citant Henry James.

Elle occupe la maison et, de temps à autre de façon presque inconsciente, j’ouvre une page au hasard. Il m’arrive de ne pas me rappeler tel article qu’elle a écrit sur Burroughs (écrivain qui m’intéresse davantage sous sa plume qu’en lui-même), telle note sur le théâtre ou la danse, sur la guerre et la maladie l’on s’en souvient, bref sur une tonne de sujets différents mais capitaux à la formation d’une conscience humaine. Pour moi, elle rejoint tantôt Bernhard, tantôt Benjamin, Valéry parfois, Ortega y Gasset pour sa conception d’une sensibilité moderne, Barthes bien sûr sur qui elle écrira et d’autres dans ses moments disons… plus littéraires (car son engagement était d’abord envers la solidarité, comme elle le disait1)…

Son regard était celui de l’anthropologue, elle s’acharnait à élever la pensée critique au rang des plus belles nourritures terrestres, dans un langage clair, dialoguant avec ses contemporains et les cultures marginales qui la fascinaient et la révulsaient aussi parfois. Fidèle à elle-même, sans pour autant craindre ni le combat des idées ni leurs possibles contradictions. Je la lis souvent très tôt le matin, lorsque mon propre regard se détourne des horreurs de l’actualité – lieu des pires dérives du sujet contemporain s’il en est – et de la hâte abrutissante avec laquelle on nous la livre. Or, ce matin, c’est l’inverse qui s’est produit, je me suis glissée du Web à ses textes. Comme pour vérifier une présence, pour renforcer le portrait personnel et intime que je me suis fait d’elle à travers les années, lequel corrobore assez bien jusqu’à maintenant l’article qui m’a inspiré cette note, sauf sur un point (j’y viendrai).

Je tombe sur l’un de ces passages concis et irradiants – conclusions provisoires dans le texte – , qui me font faire des liens:

En fin de compte les plus abondantes sources d’émotion artistique ne se trouvent pas dans certains thèmes, certains sujets particuliers, quelle qu’en soit la force passionnelle ou l’universalité – elles se trouvent dans la forme. Le retard et le détachement que la prise de conscience d’une forme impose au flux de l’émotion en renforce finalement l’intensité.

C’est dans L’Œuvre parle, dont le titre original était Against Interpretation and Other Essays (1966), largement connu des anglophones, moins ici (la première traduction française a paru en 1968 au Seuil)… C’est lorsqu’elle se penche sur les films de Robert Bresson, incapable d’accéder à la reconnaissance populaire pour ces raisons mêmes qui font qu’elle l’apprécie : son hermétisme, occasionné notamment par la distance émotionnelle avec laquelle il fait du cinéma – distance qui rappelle, bien que sur un mode mineur et soutenu par un tout autre dispositif, la distanciation brechtienne. « Bresson, tout aussi bien que Brecht, devait savoir qu’il y a, dans cette mise à distance, une importante réserve de force émotionnelle », écrit-elle. Relisant ces mots, il m’est impossible de ne pas faire de lien avec son propre tempérament d’intellectuelle et sa propre main d’écriture qui accusent, l’une comme l’autre cette distance, cette froideur propre aux esprits les plus critiques face à leur temps, le côté sévère que, bien sûr, certains n’aimaient pas et qui a pu gâter la lecture de ses ouvrages, essais ou romans, que d’aucuns prenaient déjà pour des irritants. Il me semble par ailleurs qu’il faut savoir s’y connaitre, mais aussi reconnaitre son propre visage dans le miroir, si je puis dire, pour affirmer une telle chose ; autrement dit, capter la force sensible de certaines œuvres qui posent ce détachement apparent entre ce que l’on appelle grossièrement d’un côté le fond, de l’autre la forme.

Jacob Wren, l’un de ces écrivains que ces questions occupent2, la citait il y a quelques jours :

One of my oldest crusades is against the distinction between thought and feeling, which is really the basis of all anti-intellectual views: the heart and the head, thinking and feeling, fantasy and judgment… and I don’t believe it’s true… I have the impression that thinking is a form of feeling and that feeling is a form of thinking.

Dans l’article du Humanities, j’ai été frappée par une phrase de son amie Eva Kollisch à son propos : « She was not a sensitive person ». On peut s’en étonner. Il n’est sans doute pas nécessaire de rappeler que l’écrivain, comme tout artiste, devient par l’entremise de sa création une figure – seules ses oeuvres et sa posture sociale offrent des points d’ancrage à notre « musement » ; chacun se représente bien le décalage entre la figure et la personnalité de celui qui écrit. Cela dit, comme la littérature, plus que tout autre art, à travers le récit, offre un contact privilégié avec une pensée humaine, et sans vouloir tomber dans une interprétation psychologisante confondant la scène et la chambre à coucher, je reviens à son œuvre pour tenter bêtement de l’excuser : Sontag n’aurait-elle pas plutôt cherché cette forme idéale, « langage souple et subtil comme celui de l’écrit » qu’elle souhaitait voir au cinéma jusque dans les relations les plus intimes de sa vie, sans l’atteindre parfaitement peut-être, soumettant son attention à l’Autre à une parole supposément manquante, anesthésiée ou moins « chaleureuse » que pouvaient lui reprocher ses proches ? Car elle écrivait encore :

Parfois le récit verbal peut permettre au spectateur d’établir un lien entre deux séquences [à quoi tu penses ? que ressens-tu ?…3]. Mais le plus souvent il ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà, où que nous n’apprendrons par la suite – et là se trouve justement son intérêt.

C’est peut-être pousser la note au-delà du raisonnable, loin du côté de cette idée démodée qui prévalait du temps de Sainte-Beuve et qui tentait d’expliquer l’œuvre par l’homme, et du coup l’inverse. N’empêche, comme je n’ai pas la réponse et que je tiens à préserver ce plaisir vorace que j’ai à la lire d’au moins trois façons différentes, il m’est difficile de séparer les deux. Le fond, la forme ; l’essayiste et la femme. Ce sera my intellect’s revenge upon art.

Je ne vois pas le jour où je cesserai de lire Sontag, pour ces raisons précisément évoquées et qui me la rendent si ardente. Et ce, même si je ne partage pas toutes ses idées (je devrai revenir un jour là-dessus). Aussi de manière concomitante mais plus secrète, pour ça :

There’s no incompatibility between observing the world and being tuned into this electronic, multimedia, multi-tracked, McLuhanite world and enjoying what can be enjoyed. I love rock and roll. Rock and roll changed my life. . . .You know, to tell you the truth, I think rock and roll is the reason I got divorced. I think it was Bill Haley and the Comets and Chuck Berry that made me decide that I had to get a divorce and leave the academic world and start a new life4.

 

Texte © Annie Rioux – Photos © Museum of Fine Arts, Boston – Albert Bierstadt, Storm in the Mountains, ca. 1870. Oil on canvas.

  1. En témoigne ce qui motivait ses voyages… qui sont quête de beauté et d’étrangeté, alimentée par la figure de Richard Halliburton qu’elle lu étant enfant, mais aussi faim insatiable de compréhension de la condition humaine ; comme elle le dira plus d’une fois, elle était obsédée par la cruauté – son militantisme en était inervé. Elle en tirera des textes marquants, controversés d’abord dans son propre pays []
  2. Wren est un autodidacte qui accuse un certain déficit d’attention lié à sa boulimie de lecteur (déficit auquel je m’identifie assez bien à mes heures), qui est au centre sa démarche et qu’il partage allégrement, mais qui souligne et surligne néanmoins toujours les questions essentielles. Voir l’entrevue qu’il accorde dans Volume I Brooklyn. Mue ce matin par la même frénésie que lui, c’est à Hannah Arendt que je pense quand elle écrit que « l’action, en tant que distincte de la fabrication, n’est jamais possible dans l’isolement ; être isolé, c’est être privé de la faculté d’agir. L’action et la parole veulent être entourées de la présence d’autrui de même que la fabrication a besoin de la présence de la nature pour y trouver ses matériaux et d’un monde pour y placer ses produits […] La croyance populaire en ‘’ l’homme fort ‘’ qui, seul contre tous, doit sa force à sa solitude, est ou bien une simple superstition fondée sur l’illusion que l’on peut ‘’ faire ‘’ quelque chose dans le domaine des affaires humaines […], ou bien un découragement conscient de toute action, politique ou non, uni à l’espoir utopique qu’il est possible de traiter les hommes comme des matériaux. » (Condition de l’homme moderne, 1961). []
  3. Je m’autorise le lien avec l’article d’Emily St. John Mandel []
  4. Ces paroles sont tirées d’une entrevue de douze heures mais dont le tiers seulement avait été publié à l’époque. L’entrevue entière est aujourd’hui disponible en français dans un ouvrage ironiquement publié par les Presses de l’Université de Yale. Voir Jonathan Cott, Susan Sontag. The Complete Rolling Stone Interview, Yale Université Press, 2013. []

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