Nocturama

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Nuit de Walpurgis – je saute bras en croix dans un buisson sur la place Jeanne d’Arc à Rouen auquel j’hurle Brûle ! Connard ! – c’est Dimitri qui m’a sauvé des flammes. On se réveille chez son père. Dans West Ohio (Chicago) – sur notre droite (nous sortons d’une nuit blanche Nora et moi) un hôtel miteux échoué au cœur d’étendues désertes (autour de nous les buildings ont disparu) du sable, de la glace à perte de vue et quelque chose comme des boules de feu énormes suspendues par des câbles d’acier au gris d’un ciel mat étrangement monochrome et dense (un ciel de ciment). Des masses magnétiques visibles avec des effluves rouge-orangé pareilles à des éruptions solaires s’en dégagent. Leurs langues semblent descendre jusqu’à nous pour nous lécher le front. Au réveil – les paupières aussi pâteuses que du sang des grésillements d’origine magnétique illocalisables se transformaient au contact des murs de ma chambre en une ligne mobile et dysharmonique d’acouphènes phosphorescents.

« Où est-ce que t’écris ? ». La question du lieu de l’écriture se pose (on me la pose assez souvent), seulement je suis toujours très emmerdé pour répondre alors, par commodité je réponds la cuisine – à cause du poêle d’Héraclite et celui auprès duquel Descartes reçut l’illumination. Et si je suis si emmerdé pour répondre c’est non seulement parce que mon expérience d’écriture n’est attachée à aucun lieu (aucun autel, aucun temple)… mais aussi parce qu’écrire commence bien avant qu’on étale de l’encre par longs jets sur des morceaux de papier. Nous n’y sommes d’ailleurs (je pense) pour si peu dans ce qui s’écrit (impressions récurrentes que quelqu’un d’autre parle par notre bouche et s’empare de nos mains pour nous faire pisser et dégueuler son encre) qu’on devrait plutôt demander « D’où vient ton écriture ? » comme on demande « D’où tu viens ? » à un étranger, et c’est alors la question de son origine qui se pose (son lieu de naissance mais aussi sa date), au point qu’à la question de son lieu s’adjoint celle de son moment. Alors voilà, en ce qui me concerne ça commence la nuit lors de phases de très mauvais sommeil au point que je peux dire que mon écriture trouve son lieu et s’origine en elle – non la nuit faite sur le monde (la nuit abstraite des cosmologues et des physiciens) – mais cette nuit vécue en première personne du singulier où s’opère non seulement la transformation des coordonnées terrestres (temps, lieux) mais aussi celle des puissances à l’œuvre dans le désordre de nos productions psychiques (de jour très consciencieusement branchées sur nos batteries de concepts) avec tout le bordel de la veille et les vieilles histoires qui déboulent… Dans certains états il me reste assez de conscience pour être attentif aux moindres modifications souterraines de ce monde de visons à l’architectonique silencieuse et peut sentir des continents entiers de pensées s’effondrer physiquement sur eux-mêmes – comme des masses d’électricité en trombes sur le nucléon autour duquel elles gravitaient jusqu’ici (voici ce que j’essaie de traduire formellement avec mes textes hypnagogiques)… Ces états se prolongent d’ailleurs très souvent au-delà du réveil – des éléments du passé, le plus souvent des visages surgissent alors sans coïncidence avec un élément détectable dans l’environnement immédiat (phénomène très peu proustien donc) selon des intensités voltaïques variables en fonction de la charge traumatique du souvenir auquel ils se rattachent. De vieux cadavres surgissent ainsi au sein du foyer et nous interdisent la confortable intimité du Dasein. Parfois toute une scène se donne à revivre sous toutes les modalités qui vont du nostalgique au burlesque et parfois – ce sont ceux-là qui m’ont particulièrement retenu dans Nocturama (Éditions Le Grand Os) car ils pèsent particulièrement dans la genèse de nos courbures émotives (tels les temps forts d’une symphonie scandée par de longues plages d’ennui) – c’est tout un noyau traumatique qui se décapsule depuis les fanges de l’oubli – événements à fortes charges énergétiques – étoiles noires – masses incompressibles d’affects attirant à elles toute la lumière du visible en incandescence vers le sans fond nocturne peuplé de rugissements et de cris.

Texte © G. Mar – Illustrations © DR
Et pour lire le long entretien qu’il a accordé à Élise Dussart, c’est ici : 1er entretien, 2e entretien et 3e entretien.

 

 

 

 

 

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