Comment une fleur, pourquoi, en quelle fabrique ?

De Pattaya aujourd’hui, comme pour les autres, il me reste la nostalgie du premier shoot, la première dose de nuits, de bars, de transsexuelles et de filles, de sexpats et de flics, et la mélancolie. Maintenant que le roman est là, sur la station balnéaire et putain, je peux croire les comptes réglés avec cette bizarrerie, en avoir fini une fois pour toutes mais non, elle vit toujours, au moindre dépit elle bouge, le plus petit déplaisir en France, la contrariété minuscule ou grande, elle surgit intacte et plus forte, et à sa suite toute l’Asie du Sud-Est, depuis l’Inde jusqu’aux îles d’Indonésie, et l’envie de s’y tirer. L’infini d’une géographie comme remède aux maladies de l’existence (l’âme j’aurais dit, un siècle plus tôt, ou deux).

 

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Avant cette ville existait cependant l’obsession de faire des livres, d’en écrire et pas qu’un, sans référents autres qu’eux-mêmes, indépendants du réel comme de l’imaginaire, miroitant leurs pages, organiques d’une vie paginée, tous voulus, conçus sans rire comme des êtres vivants, appartenant à un règne scriptural, comme on dit règne animal, végétal ou minéral. Un absolu pas pire ni mieux qu’un autre, le religieux, l’économique, le politique, le scientifique ou l’amoureux, mais spirituel certes, dans un pays devenu quasi aphone à toute « musique des sphères », malgré, pour les plus récents, des souchiens adeptes de la cause, Debussy, Grisey, Proust, Céline, Roussel, Colette, et les francophones majestueux, Giacinto Scelsi ou Samuel Beckett, par exemple. Converti à la musicalité des structures d’un côté (dédicace à Claude Ollier, mort en 2014, et à son cycle Le Jeu d’enfant, et ses Navettes associées – un recueil fabuleux de nouvelles), de l’autre et violemment au style, au sang bleu des nerveux qui syntaxisent à l’humeur, c’est-à-dire en premier Saint-Simon – mais avant lui presque tout jusqu’au XVIe, la souplesse totale du français, son lyrisme précis, descriptif, analytique, fouillant le moindre corps jusqu’à l’abstrait des pensées chantées, versifiées, rimées ou non, jointant tous les lexiques de toutes les classes -, comment ne pas échouer ? C’est antinomique. Donc, jusqu’à cette fleur, impossible de rien terminer, dix pages, c’était le mieux et quasi l’horizon après quoi tout s’arrêtait, et vingt ans comme ça, au moins, à poireauter l’illumination, l’épiphanie, la vie tapuscrite. La Fleur du Capital est donc, non seulement mon premier livre publié mais achevé.

 

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Non que j’ai réussi à joindre les bouts disparates de goûts ennemis, mais le vécu de Pattaya s’est irrigué dans une forme qui lui préexistait, celle d’un théâtre aux éléments partitionnant le texte, y trouvant sens. Et d’abord, matériau premier, la pièce. Celle en cinq actes des classik’. Chaque acte à son tour divisé en cinq scènes. Mais là n’était pas l’intérêt. Cet être scriptural, il fallait que son organisme soit marqué par la transition, une écriture transitionnelle, où entre deux parties, une autre apparaisse, où la première et la troisième personne du singulier puissent alterner, indéfiniment se répondre, se réfléchir. Ainsi, entre les scènes, paraissent des intermèdes, et entre les actes des entractes. Avant eux, des « rideaux ». Un prologue et un épilogue. Chaque acte est incrusté, à l’intérieur des scènes, de « paragraphes » empruntant au théâtre son lexique : les » répétitions » pour l’Acte I, les « coulisses » pour le II, les « décors » pour le III, les « souffleurs » pour le IV, les « costumes » pour le V. Pourquoi ces noms à ces endroits et pas ailleurs ? À cause des personnages, leur personnalité, chacun protagoniste d’un acte : « Marly », l’esthète ou l’artiste sans oeuvre, qui empreinte à d’autres ce qu’il ne sera jamais (répétitions); « Kurtz », le dinguo de la passe, qui se croit (avec raison) au coeur des ténèbres, torturé d’une voix intérieure qui le culpablise, son arrière-monde, ses « coulisses » ; « Harun », l’architecte déchu en agent immobilier au Pays du sourire, qui rêvasse encore et toujours son « Grand Orient Très Spécial », condo géant et Babel kitsch, et voit partout des « décors » à construire ; « Scribe », l’enfant du XXe siècle artistique, celui de l’autonomie de l’art par rapport à tout, dont le constat, face à cette ville réelle battant la fiction dans ses prestiges les plus forts, est d’en copier le moindre mètre carré, et qui donc est aidé de « souffleurs », qui font de cet acte une énorme machine intertextuelle ; Porn enfin, la seule véridique, sans retouches, nullement imaginée, dont les « costumes » épousent les désirs de ses sponsors, de ses chevaliers payants.

Entre autres. Le but était de faire le portrait de cette ville bien réelle, mais qui offre aux arrivants une expérience de fiction vécue, à ciel ouvert. Et à l’opposé du reportage chiadé bien littéraire, emprunter à l’oeuvre, dans sa plus complète indépendance au réel, les moyens, les savoirs & les techniques pour décrire cette drôle de réalité-là, le réalisme fictionnel de Pattaya.

 

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À défaut d’être guéri de cette région (n’en revenir jamais, tant mieux), je le suis du moins de l’impuissance à finir ce que j’écris. La contrition, l’opposition des lectures, la difficulté à se choisir une famille, à chanter dans son arbre, basta. Le flux moulé dans une partition bien réglée, voilà le crédo. Et vivre en écrivant, respecter le réel, garder lyrique, descriptive et bien sentie (Sensible écrivait Fargue, s’acharner à être sensible, infiniment réceptif…), son humilité face au vivant extérieur, audible, visible, moins visible, invisible (esprits et démons ont des droits). Et demeurer sidéré, pour toujours, par ce que Sade, dans Idée sur les romans, nomme la Nature : « La nature, plus bizarre que les moralistes ne nous la peignent, s’échappe à tout instant des digues que la politique de ceux-ci voudraient lui prescrire : uniforme dans ses plans, irrégulière dans ses effets, son sein toujours agité ressemble au foyer d’un volcan, d’où s’élancent tour à tour, ou des pierres précieuses serties au luxe des hommes, ou des globes de feu qui les anéantissent. (…) ; mais toujours sublime, toujours majestueuse, toujours digne de nos études, de nos pinceaux et de notre respectueuse inspiration, parce que ses desseins nous sont inconnus, qu’esclaves de ses caprices et de ses besoins, ce n’est jamais sur ce qu’ils nous font éprouver que nous devons régler nos sentiments pour elle, mais sur sa grandeur, sur son énergie, quels que puissent en être les résultats. »

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Texte © Jean-Noël Orengo – Photos © DR.
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