Vivre en lisant, lire en vivant, vivre et lire tout le temps

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Il y a deux façons de composer (et donc de lire) une anthologie de préfaces de « grands écrivains » à divers classiques de la littérature. Deux manières dont chacune possède sa portée et son genre de beauté. La première, cérébrale, consiste à bâtir un dispositif. Soit, au sens où l’entendait Foucault, un réseau établi entre du dit et du non-dit, une manipulation de rapports de force liant pouvoir et savoir, le tout étant de nature essentiellement stratégique. Procédant à chaque fois d’une évaluation du langage et de la situation historiale qui nécessite la réactivation de certains noms à certains moments, c’est la démarche généralement privilégiée par ceux qui ont voulu repenser la littérature en regard de leur époque (Surréalistes, Tel Quel, Cahiers de l’Herne, etc.). Pour eux (et aller vite), la littérature est une guerre menée avec le langage pour seule arme et l’histoire littéraire l’incessant relevé de ses positions. À cet égard, et même s’il ne s’agissait pas de préfaces, l’Anthologie de l’humour noir d’André Breton (1940) demeure un modèle du genre qui a puissamment modelé le profil de son temps.

Rien de tel avec la seconde manière, plus sentimentale, qui est en l’occurrence celle de Pierre Bergé1. Elle consiste à suivre exclusivement ses inclinaisons, son bon plaisir, en mêlant à la fois les livres et les auteurs aimés (qu’ils soient préfacés ou préfaciers) découverts, on l’imagine, lors de ces inoubliables journées de lecture si magnifiquement évoquées par Proust. En résultent moult morceaux de bravoure, variations obliques, traits foudroyants et formules mémorables, bref : tout ce qui rajoutant « du style au style » permet une merveilleuse incursion dans la littérature classique d’Homère à Morand en passant – excusez du peu – par Villon, Rabelais, Montaigne, La Bruyère, Chamfort, Chateaubriand, Stendhal, Hugo, etc. Aimantée par la préférence esthétique et l’affectivité, cette démarche possède l’indiscutable légitimité d’une subjectivité qui se connaît elle-même et se revendique comme telle : « Toutes ces préfaces relèvent d’un choix, écrit Pierre Bergé. Choix que j’assume, naturellement ». Il a bien raison. Car quelle boussole plus sûre et quel meilleur gage de cohérence que son propre goût ? En ces temps d’inculture crasse et d’effondrement des humanités, la démarche est hardie, généreuse, passionnante. Et tous les textes rassemblés ici, pour peu qu’on ait la cruauté de les comparer au produit agréé courant actuel, font aisément figure de mini chefs-d’oeuvre.

Aussi, inutile de chipoter, de regretter l’oubli du roman du XVIIIe siècle au prétexte qu’il y avait, par exemple, Malraux sur Laclos (bien meilleur que sur Maria Van Rysselberghe) ou Etiemble sur Crébillon ; de gémir sur les absences de Rimbaud, Lautréamont et Sade (comme préfacés), d’Aragon, Bataille et Sartre (comme préfaciers), voire d’écrivains vivants (Sollers n’a-t-il pas brillamment préfacé Sévigné, Céline et Genet, de même François Bon, Rabelais et Jacques Henric, Guyotat ?). Car la tonalité d’ensemble, celle qu’aime et désire faire partager le maître d’œuvre de cet Art de la préface, est massivement celle du XIXe siècle français. Même si les œuvres préfacées s’étalent sur six siècles et brassent toutes sortes de genres (maximes, histoire, écrits intimes, poésies, romans, souvenirs), c’est cette temporalité-là qu’on entend. Même si presque tous les préfaciers ont vécu au XXe siècle ? Parfaitement, car deux choses sont ici passionnantes : les dates des préfaces et les voix (lire est surtout une question d’oreille). C’est ainsi qu’on entend tout de suite qui est englué (ou pas) dans une approche historiciste de la littérature.

À cet égard, rien de plus « déphasé » que la préface de Malraux aux Cahiers de la Petite Dame qui, datant pourtant de 1973, aurait pu fournir l’occasion d’une intéressante réévaluation de Gide. A l’inverse – et ce sont deux exceptions – rien de plus intempestif que celles de Morand et Tzara – respectivement aux Mémoires de Retz et aux Poésies de Villon – qui prennent en compte ce qui s’est passé depuis dans l’histoire (la grande et celle de la littérature) afin de remettre leurs remuants sujets en perspective. De manière différente et sublime (trop ?), Gracq est le seul à rendre à Chateaubriand ses multiples profondeurs de champ et à voir qu’un grand écrivain est toujours une exception : « Essayons de nous représenter cette aventure singulière, cette situation presque impensable en France : un écrivain qui sent le vide autour de lui… ».

 

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Par ailleurs et au-delà du pur plaisir de lire, cette anthologie rend possibles toutes sortes d’observations et d’exercices réjouissants – notamment des comparaisons de différents ordres :  entre, par exemple, la préface (charnelle) de Giono à l’Iliade et celle (métaphysique) de Claudel à l’Odyssée ; entre la préface de Gide aux Essais de Montaigne avec ce que Malraux dit de lui dans une autre ; entre les deux préfaces signées Léon-Paul Fargue à Verlaine et Hugo dont les registres différent ; entre le Morand préfacier (brillant) et le Morand préfacé (« déceptivement » par Proust dont le texte, il est vrai, fut d’abord publié en revue sous le titre de “Remarques sur le style” et n’a servi que l’année suivante de préface à Tendres stocks). Où l’on constate également qu’on peut, comme Albert Camus, être passé à côté de Lautréamont et tout comprendre à Chamfort (lire, notamment, les développements de sa brillante intuition des Maximes et Pensées comme « roman inavoué »). Ou qu’il est possible d’abominer les préfaces (ainsi Mallarmé qui écrivit un jour qu’ « un vrai livre se passe de présentation ») et accomplir scrupuleusement l’exercice – en l’occurrence sur Vathek de Beckford. Etc. Selon son goût, sa sensibilité et sa culture, chaque lecteur pourra ainsi s’amuser à élire la plus empathique, la plus juste, la plus émouvante, la plus verbeuse, la plus désinvolte, la plus rhétorique ou encore la plus fidèle à cet exercice littéraire particulier dont Gérard Genette a fait naguère une catégorie privilégiée de « paratexte ».

Dans son Prologo de prologos – sa préface au Livre des Préfaces rassemblant celles qu’il avait écrites sur divers chefs-d’œuvre – Borges écrivait qu’une préface réussie est « une forme latérale de la critique ». Dans l’avant-propos volontairement modeste à celles qu’il a rassemblées comme preuves d’un « art » spécifique incluant « hommage d’admiration à l’auteur, explication de texte, recherche attentive du détail », Pierre Bergé note très justement qu’ « on peut être un bon écrivain et un mauvais préfacier, si le contraire n’est pas vrai. » Qu’est-ce alors qu’un « bon » préfacier ? Celui qui plaît à tout bon lecteur ? Et un « bon » lecteur ? Celui qui, peut-être, saurait écrire une bonne préface ? L’Art de la préface permet d’en débattre. À l’infini.

Texte © Cécile Guilbert – Photo & Image © Nicolas Guilbert & DR

 

  1. L’Art de la préface, Gallimard, 2008. []

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