Le tombeau des reines*

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Du formidable romancier, cinéaste et intellectuel québécois qui posa le geste fatal que l’on sait le 15 mars 1977 dans les jardins du collège privé pour jeunes filles Villa Maria, à Montréal, il écrivit ces mots dans un essai intitulé Hubert Aquin : la course contre la vie publié en 2006 chez Hurtubise : « C’est de la société qu’Hubert Aquin est alors congédié et en le congédiant, ce monde qu’il venait de démasquer le suicida ». Le constat alors posé était clair, l’expression, musclée : on suicida Aquin. De Cesare Pavese (L’Homme fatal, Nota bene, 2002) à Carlo Michelstaedter (Le Tombeau [de], Liber, 2010) en passant par Aquin, Claude Gauvreau, le beau cousin d’Anne (La Fatigue d’être, Hurtubise, 2008) ou plus récemment par l’ardente rebelle que fut Annemarie Schwarzenbach (La Lutte avec l’Ange, Liber, 2014), Jacques Beaudry n’aura eu de cesse, ces dernières années, d’interroger avec une proximité émouvante mais jamais quétaine les destins funestes d’écrivains qui le hantent en renversant la perspective romantique du suicide (ou celle de l’accident dans le cas de la Suissesse) en crime contre l’humanité. Les principales victimes, ici ? Les poètes, les écrivains, ceux dont le mal d’être teinta leurs oeuvres du sang des opprimés et fit basculer prématurément leurs vies dans la mort pour des raisons dont l’on se garde bien de faire grand cas aujourd’hui, alors que les choses, au risque d’en rajouter une couche (et alors ?), ne vont guère en s’améliorant. À voir effectivement le monde comme il (n’) évolue, le danger qui nous guette est de nous réveiller un bon matin et de ne plus s’en surprendre, de cela comme du reste d’ailleurs1. Qui plus est, l’erreur évidente serait d’amalgamer à tort la démarche littéraire de Beaudry à l’engouement médiatique autour de ces figures devenues de véritables mythes, partageant leur sort avec celui des stars déchues, en boudant les oeuvres (l’époque est à en faire des macarons et des T-shirts plus qu’à les lire2), les seules bien entendu à même de nous offrir quelque palpable vérité qui vaille en ce bas monde saturé de violences et d’ignominies en tout genre…

Avec Le Cimetière des filles assassinées publié cette année aux Éditions Nota Bene, sa traversée intime de la littérature, dont nous n’avons pas à chercher les ressorts dans la science (c’est-à-dire dans l’explication) mais dans la métaphysique (entendez pour le dire vite le questionnement et la recherche de connaissances) qui anime le regard humain, empathique du penseur, s’arrête cette fois sur quatre grandes suicidées du siècle dernier : Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Sarah Kane et Nelly Arcan, que l’auteur questionne au prisme des images d’oppression et de guerre dont elles se sont faites les corps résonnants dans l’écriture, chacune dans leur géographie et leur temps respectifs. Se souvenant qu’Hannah Arendt a pu un jour affirmer que le monde lui-même « ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu un objet de dialogue », ce n’est pas par hasard que Beaudry choisit de s’adresser à ces âmes brisées comme on le ferait à une proche amie : il les tutoie. Et puisqu’il le fait avec une infinie tendresse, cela ne manque pas de bouleverser. Comme il l’écrit à l’une d’entre elles : « Dis-moi, Ingeborg, chez toi, le discours destiné à tous, et donc à personne en particulier, devait, un jour ou l’autre, faire l’épreuve du dialogue, n’est-ce pas ? Comme si le dialogue (et le dialogue amoureux spécialement, où l’interlocuteur a le choix de répondre de vive voix, par des actes ou des sentiments) était le langage de référence pour mesurer, de tout discours, le degré de vérité ». Les réponses à ses questions, l’essayiste, fort de son imagination3, ne les tire pas ailleurs que des oeuvres elles-mêmes, dont la forme à chaque fois est dépendante d’un destin (pour Isabelle, c’est la fiction de Nelly tout entière). C’est aussi pourquoi, épousant ces destins, il ira jusqu’à se mettre en scène avec chacune d’elles en fin de chapitres — façon philosophe (mais sans lourdeur ni sécheresse) —, produisant des dialogues qui auraient pu être, ou plutôt qui existent réellement dans le vaste tombeau psychique qui l’habite. Elles lui répondent, de vives voix. Nous écoutons. L’essence de la littérature n’est pas ailleurs que dans ces réalités parallèles qui nous font entrevoir la vérité de nos vies.

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La fausse aux serpents

Pendant que Hollywood, le Time et la télé lessivaient le cerveau du public adulte américain, les feuilletons radiophoniques et les bandes dessinées inoculaient aux enfants ce psychisme uniforme qui caractérise les êtres tout en surface, sans profondeur, sans lien avec les âmes saillantes marquées par le destin, telles que ces consciences juives si fascinantes pour quelquun comme toi, Sylvia, qui redoutait les hommes plats. Alors que les femmes-montagnes, pareilles à celles de ta pièce Trois femmes, souhaitaient enfanter une innocence qui ne peut tuer, des hommes plats « jaloux de tout ce qui nest pas plat«  sappliquaient à lessiver et à aplatir le relief des âmes pour créer le paradis dAmérique, une « platitude si plate«  quelle ne pouvait souffrir aucune déviation.

Le jour viendra

Ce qui est terrible, cest quand l’âme cesse daimer. Tu [Ingeborg] avais croisé cette idée dans les propos de Simone Weil sur le malheur où la philosophe nous fait comprendre combien il importe que l’âme continue à aimer et, sil le faut, à « aimer à vide, ou du moins à vouloir aimer, fût-ce avec une partie infinitésimale delle-même, car si l’âme cesse daimer, prévient Weil, elle tombe dès ici-bas dans quelque chose de presque équivalent à lenfer ». De lexpérience des camps de concentration, le poète Jean Cayrol avait tiré cette recommandation: « Méfions-nous du mur où nous ne serons plus en garde contre les assauts dun regard « vidé du pouvoir daimer«  ».

Le tombeau psychique

Tu étais consciente, Ingeborg, du devoir quavait chaque écrivain d’évaluer les critères de mensonge et de vérité du temps et du lieu où prend racine la langue dont il use pour créer.

Tu comprenais quil est vital pour un individu darriver à penser les schémas qui le constituent au lieu de se confondre avec eux et que ce dernier ne peut espérer arriver à les penser quen s’écartant de la langue que privilégient nos sociétés assoiffées de mensonges et renâclant au labeur de la vérité.

Lincapacité de considérer quoi que ce soit du point de vue de lautre peut conduire à son extermination.

Limpulsion éthique chez lartiste, cest la nécessité dadopter une position fondamentale au sujet de tout ce qui existe, le devoir de faire sien le monde dans lespoir de le transformer, lexigence daffronter la vérité et lobligation de ne pas abandonner la langue, et donc la pensée, aux loups qui collent un charabia qui marque du sceau de la meute celui qui lemploie.

La rédemption de Ian

Il te fallait confronter le spectateur à une épreuve qui dépasse le seuil du supportable, trouver une forme mordante pour relater comment une expérience commune (celle de limpulsion sexuelle) peut déclencher une dévastation hors du commun (une ruine morale et matérielle), laisser au moins entrevoir quil existe un rapport entre la catastrophe qui saccomplit au cours dun génocide (comme en Bosnie) et la gestion des sentiments intimes (entre Ian et Cate dans Anéantis). En dessous la ceinture, proclame le roi Lear, « cest lempire de tous les diables, cest lenfer, cest la fosse, cest tout ce qui pue, qui dévore« .

Toutes les saloperies dont on ne s’étonne même plus quelles se produisent ailleurs ni même ici, toutes les monstruosités dhier et daujourdhui, tout ce qui se passe de bas, même si nous ne le savons pas, forment larrière-plan de notre propre vie : de ce cauchemar, jamais, nous narrivons à nous soustraire tout à fait, pas plus que Madame Alving dans Les Revenants dHenrik Ibsen ne peut sempêcher de sentir au fond delle-même quelque chose dont elle ne se défait jamais et qui fait de tous les vivants des revenants: « Que je prenne un journal et me mette à le lire : je vois des fantômes surgir entre les lignes. Il me semble avoir à lutter constamment contre des revenants, au-dehors comme au-dedans« . Notre malheur ne remonte pas aux vingt dernières années, cest aux vingt derniers siècles quil faut lattribuer.

La putasserie

Prendre le nom de « Nelly Arcand«  est venu modifier un élément immatériel de lidentité dIsabelle Fortier vouée à être matériellement remodelée sur les formes socialement validées de la féminité dans lesquelles des murs entiers de couvertures de magazines vous tiennent enfermées. Tu avait saisi, Nelly, que davoir à longer partout des murs suggérant que la femme est un sexe qui invite tout un chacun à le consommer faisait de la « putasserie » le miroir grossissant de notre mode de vie.

*

La forme que tu donnes à ces destins, Jacques, est la voix qui te permet non seulement de les éterniser, mais, pour reprendre les mots de Georg Lukács dans un article qui n’a rien perdu de sa pertinence avec le temps4 et qui s’ouvre sur un vif Mon ami, d’adresser tes propres questions à la vie, en engageant le procès de toutes ces vacheries qui continuent d’exister avec une force apeurante, des guerres aux plus subtiles moyens de sujétion de la femme, qu’on laisse crever derrière son image imparfaite de créatrice, d’écrivaine5. Car comme tu le résumes si bien à propos d’Anéantis, la pièce de Kane, « une compréhension douloureuse des catastrophes qui couvent sous notre main est la condition première à la manifestation du moindre espoir de rédemption pour les humains ». À t’écouter à travers elles, donc — tu es conscient, Jacques, d’appartenir de nature au camp de ceux que tu t’appliques à châtier de biais et dont tu refuses la langue meurtrière (le je de l’essayiste a ses limites que la fiction n’a pas — les deux, en revanche, ont d’infinis pouvoirs !) —, nous y croyons comme nous croyons habituellement nos vrais amis. N’est-ce pas assez rare pour que je m’autorise ce dialogue — que je destine à tous ?

 

* J’ai longtemps cherché un titre à cet article, n’arrivant pas à trouver une image aussi puissante que celles que d’autres ont déjà produites. Je me suis finalement arrêtée à cette allusion à la grande Anne Hébert, non pas pour son destin, mais pour son œuvre qui brille néanmoins toute entière de son obsession pour la mort. Et le lecteur comprendra tout le reste.

Texte © Annie Rioux – Image © DR : Agnes Martin / Artists Rights Society (ARS), New York

  1. « Il suffit de garder les yeux ouverts pour constater qu’il n’y a pas une journée sur terre où nous ne sommes conduits par les événements à patauger dans le sang. Nous faisons partie d’un univers où l’on ne se contente plus de tuer, de violer et de torturer, mais où la souffrance et la mort des autres peuvent être étalés avec vulgarité sans même que nous en soyons secoués. La cruauté ne fait plus vaciller que les rares esprits encore pourvus d’une faculté dont maintes consciences désormais habituées à l’horreur ont été dépossédées : la capacité d’être ébranlé. Le IIIe Reich a prouvé dans le passé qu’il était possible de procéder à l’insensibilisation d’une nation ; pourquoi devrait-on douter d’y être maintenant arrivé avec le monde entier ? », écrit Jacques Beaudry dans l’essai qui m’a poussée à rédiger ces lignes aujourd’hui. []
  2. Ou des adaptations scéniques ou cinématographiques, dont on ne compte plus les exemples, comme en témoigne cet article récent du Guardian à propos de Virginia Woolf, lequel soulève à juste titre un glissement de plus en plus contagieux, dirait-on, de l’attrait que nous pouvions avoir pour l’univers brillantissime et unique (et prophétique) de ses fictions, à ce jour fatal du 28 mars 1941 où elle préféra le courant, réconfortant pensait-elle de l’Ouse, aux vagues délirantes de son existence sur cette terre (du moins dans cette vie-là, dirais-je) : http://www.theguardian.com/books/booksblog/2015/may/27/virginia-woolf-live-death-suicide-fiction?CMP=share_btn_tw []
  3. À l’instar d’Ingeborg Bachmann, Beaudry a certainement « trouvé un allié en Marcus qui écri[vit] dans Éros et civilisation : c’est « dans son refus d’oublier ce qui peut [c’est l’auteur qui souligne] être que réside la fonction critique de l’imagination ». []
  4. « Nature et forme de l’essai », paru dans Études littéraires, vol. 5, no 1, avril 1972, p. 91-114. (traduit de l’allemand par Danielle Bohler et Frédéric Hartweg). Que l’on peut retrouver dans Anthologie de lessai [dir. François Dumont], Éd. Nota Bene, coll. « Visées critiques », Québec, 2003. []
  5. La poète argentine Alejandra Pizarnik, que tu cites brièvement en conclusion aux côtés d’autres filles qui auraient pu prendre place dans ton cimetière, écrivit également ceci dans son journal en 1965 (mais tu dois déjà l’avoir souligné, n’est-ce pas ?) : « La liberté s’affirme contre la sujétion. D’abord reconnaître les interdits moraux. Ensuite, les transgresser. Mais ma liberté est vaine, car je n’accepte pas ce qui pourrait la limiter. » L’édition française de ses Journaux (un corpus choisi) paru dans la collection Ibériques des Éditions José Corti en 2010. []

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