Sleeping Works : de l’autre côté du sommeil

Sleeping Works est un « Work in Progress » comprenant différentes réalisations vidéos, photographiques, textuelles et sonores afin de créer une installation d’investigations globale qui puisse être visionnée et traversée comme un univers d’interrogations et d’initiations sur le monde du sommeil et du rêve, repoussant les frontières d’interprétation et de représentation mentale du visible. En constant devenir, l’ensemble de ces travaux propose une immersion où chacun de nous peut explorer et franchir autrement les coulisses de la nuit, où chacun peut faire naître sa propre expérience « de l’autre côté du sommeil ».

Sleeping Works is a « Work in Progress » gathering of miscellaneous video productions, photos, texts, and sounds to create a set of comprehensive investigations which can be viewed and experienced as a universe of questions and introductions on the world of sleep and dream, pushing the boundaries of the interpretation and mental representation of the visible.  In constant evolution, this body of work offers an immersion for each of us to explore and experience differently the backstage of the night, for each of us to create his own experience « on the other side of sleep ».

J’ai conçu un sténopé à l’aide d’une boîte noire en carton. Celui-ci partageait l’espace intime de mon lit tout en captant mon visage. Il l’absorbait pendant la durée du sommeil sur une surface sensible à la lumière. Je rejouais, comme dans la première série, le rôle tout à la fois d’objet et de sujet. L’enjeu se situait dans l’aléatoire de la prise de vue par l’obtention d’une forme, d’une apparition, d’un flou ou d’un rien mais, surtout, dans la perception de l’envers d’une réalité du sommeil. Cet œil fictif était le témoin de mon abandon dans la nuit rêvée.

I designed a pinhole camera using a black cardboard box. It shared the intimate space of my bed while capturing my face. It absorbed my face during my sleep on a light-sensitive surface. I was assuming, as in the first series, both the roles of the object and subject. The stake was in the randomness of the shooting with the output of a shape, an vision, a blur, or nothing but, most importantly, in the perception of the other side of a reality of sleep. This fictitious eye was the witness of my surrender to the dream of the night.

 

ROZ-Intro Spleeping 2

Sténopés issus de la série Dormeuses, 120x150cm // Pinhole camera works from the Sleepers series, 120x150cm.

 

Avec la troisième série Insomnies, j’ai eu le désir de mettre en chantier mes nuits d’insomniaque. Des cauchemars m’ont en effet obligé à me confronter sans détour à mes peurs, à mes angoisses, à mes traumas afin d’en sortir la matière obsédante au moyen de l’image. Tout cela m’a conduit à examiner et à repenser le mode de représentation des images d’images rêvées. J’ai donc photographié des documents, jouxté des morts et des vivants, coupé des membres, remplacé des têtes, créé des paysages fictifs, calqué des fragments, inséré des mondes parallèles. Je me suis autorisé à recomposer un univers d’images mentales qui pouvait enfin libérer ses formes secrètes en une dimension fantasmatique et symbolique. La photographie, par exemple, de La Petite Fille au Pont était une photo familiale anodine avant que je ne la transforme. Elle m’a m’inspirée et permis de projeter mon cauchemar de l’extrême solitude de mon enfance dans cette être abandonné au bout d’un pont. L’image s’est modifiée en une fillette sans tête, coincée entre des nuages obscurs et des eaux troubles ne sachant pas si elle faisait encore partie du règne des vivants ou si des esprits l’accaparaient dans un monde parallèle. Elle est le témoin d’une vie figée ayant perdu son regard sur la réalité extérieure, empêchée de toute tentative d’action et de parole. Cette petite fille a absorbé dans son corps la facture même des ombres et des lumières. Elle est prise dans la matière, elle devient le paysage, le vent, l’eau et le ciel. Ce travail met en évidence la question du hors temps, de la réincarnation, du sens de l’existence et de ses liens aux autres existences.

With the third series, Insomnia, I wanted to start working on my sleepless nights. Nightmares indeed forced me to face my fears, anxieties, trauma without looking away in order to extract the haunting material through the image. All this pushed me to analyze and rethink the mode of representation of images of dreams. So I photographed documents, juxtaposed the dead and the living, cut off limbs, switched heads, created fictitious landscapes, layered sections, inserted parallel worlds. I allowed myself to recompose a universe of mental images that could at last release its secret shapes in a phantasmatic and symbolic dimension. For example, the photograph of The Small Girl On The Bridge was an ordinary family picture before I transformed it. It inspired me and allowed me to project my childhood’s nightmare of extreme loneliness in this abandoned being at the end of a bridge. The picture changed into a little girl without head, stuck between dark clouds and murky waters, not knowing if she was still part of the reign of the living or if spirits possessed her in a parallel world. She is the witness of a still life, having lost her gaze on the external reality, prevented from any attempt of action and speech. This little girl has absorbed in her body the very matter of lights and shadows. She is stuck in the matter, she becomes the landscape, the wind, the water and the sky. This work highlights the question of the off-time, of reincarnation, of the meaning of life, and its links to other existences.

 

ROZ-Intro Spleeping 3

Photographies issues de la série Insomnies, 10x10cm et 100x100cm // Photographs from the Insomnies series, 10x10cm et 100x100cm.

 

L’interaction entre l’étrangeté des lieux de transit lors de mes nombreux déplacements dans des chambres d’hôtels ou d’amis ainsi que les empreintes du corps laissées dans les draps, ont déclenché chez moi le besoin de dévoiler – sous un autre angle encore que celui des Dormeuses ou des Insomnies, ce qu’est l’espace secret du sommeil : le lit. J’avais besoin d’exposer l’acte de dormir et ce qui lui était lié, voire transcender l’idée de l’antichambre de la mort vers le refuge de l’extrême intimité. Les photographies ne montrent pas le corps endormi mais les traces de son absence laissées à l’aube du jour. Seule la dormeuse détient le récit de sa nuit comme un moment unique. Le spectateur ne voit que le désordre des draps, des oreillers et des couvertures, désordre qui devient alors, par l’image, l’objet de son fantasme. En montrant des traces de corps, des signes de vie, ces photographies révèlent, précisément, la dimension humaine nécessaire à ce fantasme, à la différence des catalogues et des prospectus publicitaires vantant des nuitées dans des lieux aseptisés où tout récit de vie et toute intimité sont évacués.  L’attirance du regard pour ces chambres noires se place ainsi dans l’invitation qu’elles nous font à reconsidérer l’espace privé du sommeil comme cette sorte de boîte à secrets de l’existence que chacun possède et qui lui est unique.

The interaction between the strangeness of the places of transit during my many travels in hotel or guest rooms, as well as the impression made by the body in the bed linen, have triggered in me the need to disclose – under yet a different angle than that of Sleepers or Insomnia, what is the secret space of sleep: the bed. I needed to reveal the act of sleeping and what was linked to it, and even transcend the idea of the antechamber of death toward the refuge of extreme intimacy. The photographs do not show the body asleep but the traces of its absence left at the dawn of the day. Only the sleeper holds the story of her night as a unique moment. The viewer only sees the mess of sheets, pillows and blankets, mess which then becomes, through the picture, the object of his fantasy. By showing impressions made by bodies, signs of life, these photographs specifically reveal the human dimension needed for this fantasy, unlike the catalogs and flyers advertising stays in sanitized places where any story of life and any intimacy are evacuated.  The attraction of the eye for these dark rooms lays in the opportunity that they give us to reconsider the private space of sleep as this kind of secret box of the existence that everyone owns and which is unique to each of us.

 

ROZ-Intro Spleeping 4

Photographie issue de la série Chambres noires, 90x130cm // Photographs from the Chambres noires series, 90x130cm.

 

Mon travail sur le monde du sommeil s’est essentiellement construit à travers la photographie avant que je ne m’empare du médium vidéo qui s’est naturellement imposé à moi. Depuis longtemps, les thèmes liés au sommeil ont été examinés par de nombreux artistes contemporains tels Andy Warhol (Sleep, 1963), Sophie Calle (Les Dormeurs, 1979), Bill Viola (The Passing, 1991 & The Sleepers, 1992), Pascal Convert (Autoportrait, Polysomnographie et Chambre de sommeil sous la forme d’électrocardiogrammes, 1991), Mounir Fatmi (Sleep, 2012), etc. Alors que les rêves sont le propre de l’homme, peu de gens s’en souviennent et rares sont ceux qui cherchent à les interpréter ou à s’en emparer comme un univers de création et d’interrogations : Que se passe-t–il au plus profond de notre sommeil ? Quelles sont les forces qui s’animent ? Comment travailler le matériau des rêves ?… J’ai choisi de décomposer l’univers des rêves à travers des filtres de couleurs provoquant des interrogations sur la nature de nos perceptions. Goethe précise qu’ « une couleur fait une impression particulière sur l’être humain et qu’elle révèle par-là son essence à l’œil et à la sensibilité ensemble. […] Le fondement de toute perception de couleurs est la possibilité pour l’œil de transmettre d’emblée deux sensations opposées l’une à l’autre ». Ces rêves ne cherchent pas à ménager l’œil du spectateur, bien au contraire, mais de faire naître l’expérience de la couleur monochrome vers des effets psychologiques et physiques, des sensations apaisantes ou dérangeantes comme le sont les rêves et les cauchemars. Mon travail propose donc des formes condensées de la conscience – autant personnelles que collectives – du désir et du fantasme, ou encore des ténèbres et du simulacre. Mes rêves colorés nous poussent ainsi, tous, vers cette part secrète qui nous habite, nous forçant à réfléchir sur la relation que nous entretenons avec le monde du rêve : est-il plus réel ou non que ce que nous considérons être la réalité ?

My work on the world of sleep was mainly developed through photography before I got hold of the video medium which imposed itself naturally. For a long time, the themes related to sleep have been studied by many contemporary artists such as Andy Warhol (Sleep, 1963), Sophie Calle (Les Dormeurs, 1979), Bill Viola (The Passing, 1991 & The Sleepers, 1992), Pascal Convert (Autoportrait, Polysomnographie and Chambre de sommeil in the form of electrocardiograms, 1991), Mounir Fatmi (Sleep, 2012), etc. Although to dream is proper to the man, few people remember their dreams and even fewer try to interpret or to get hold of their dreams as a universe of creation and questions: What happens in our deepest sleep? What are the forces getting into motion? How to work the material of dreams? … I chose to break down the universe of dreams through color filters raising questions on the nature of our perceptions. Goethe said that « a color makes a particular impression on the human being and it reveals its essence to the eye and to the sensitivity together.  […] The foundation of any perception of colors is the ability for the eye to promptly convey two feelings opposed to one another« . These dreams do not seek to spare the eye of the spectator, on the contrary, but to generate the experience of the monochrome color toward psychological and physical effects, soothing or disturbing sensations, as are the dreams and nightmares. My work therefore presents the condensed forms of consciousness – both personal and collective – desire and fantasy, or even darkness and simulacrum. As such, my colorful dreams push us all toward this secret part that haunts us, forcing us to reflect on our relationship with the world of dream: is it or not more real than what we believe to be the reality? 

 

ROZ-Sleeping-intro5

Capture d’écran de la vidéo Rêve noir # 1 Black Dream, 5’48 // Video screenshot Rêve noir # 1 Black Dream, 5’48.

 

D’ores et déjà, ces 8 vidéos sont réalisées, l’ensemble faisant l’objet d’une projection exceptionnelle à la Scam* le mercredi 8 octobre 2014 :
Rêve blanc # 1 White Dream
Rêve noir # 1 Black Dream
Rêve rouge # 1 Red Dream
Rêve brun # 1 Grey-Brown Dream
Rêve rose # 1 Pink Dream
Rêve gris # 1 Grey Dream
Rêve blanc # 2 White Dream
Rêve rouge # 2 Red Dream

 

Texte & Photos © Isabelle Rozenbaum – Translation © The Marketing Analysts
Sleeping Works a reçu de la Scam* la bourse « Brouillon d’un rêve : art numérique » en mars 2013.

LogoScamNoir_developpe2

 

 

 

Tags : , , , , , , , , ,

Laisser un commentaire




Copyright © D-Fiction