Le cas Betty Hill, une introduction à la psychologie prédictive

Ma question principale, celle qui structure toutes mes recherches, dont chaque texte est un élément de réponse, se pose ainsi : comment faire de l’action inédite ? Trois manières d’en faire avec certitude ont été identifiées. Par la rencontre avec des E.T. Par la création d’Intelligence Artificielle. Par la transformation de notre espèce. Or, quelqu’un dit avoir été enlevé par des E.T., son cas provoque l’étonnement au point de troubler la pensée. Cet évènement, qui s’est produit au début des années 1960, eût mérité une implication théorique et un traitement créatif, puisqu’il réunissait une action inédite, une possibilité future et de la fiction.

Comment les idées nous viennent-elles ? Poser la question de cette particularité humaine, me la poser à moi afin de traiter ce problème : comment une idée est produite et, une fois émise, avec les termes de la langue dans mon cas, comment peu à peu elle prend une forme, un texte, s’accorde à d’autres idées, et devient parfois un concept ?

 

Jenvrey-Mof-Image

 

Prenons l’exemple de la multiforme pluri-chronologique. À partir de quand ai-je utilisé ce terme ? Il a été inventé pour L’E.T. fiction concrète1, dans un fragment – Krust&Kroïne – personnages fictionnels récurrents, effectuent une rencontre. Devant l’évènement difficilement descriptible et racontable, ils nomment ce phénomène multiforme pluri-chronologique. Ce texte est une réécriture du roman Au moment voulu de Maurice Blanchot. Si bien que l’idée de la multiforme pluri-chronologique provient d’un texte de fiction, qui rejoue une fiction de Maurice Blanchot, daté de 1951, écrivain qui n’a jamais pensé à des extraterrestres mais à la figure de l’Autre comme absolue altérité. Je dois maintenant vérifier mes brouillons manuscrits, je veux la marque précise du stylo bille qui daterait cette idée que j’utilise depuis 2007. Cette idée a évolué jusqu’à devenir un concept. Dans K, transformé en Se souvenir de K, texte principal de toutes mes fictions, est relaté cette rencontre entre Betty Hill et la multiforme pluri-chronologique, rencontre organisée par Kroïne et réalisée concrètement par ses assistants. La psychologie prédictive a d’abord été inventée dans des fictions, puis elle a été théorisée, et à nouveau été testée par la fiction, et encore théorisée, et ce jeu de va-et-vient est devenu une méthode de travail personnelle. Cette méthode est à rapprocher de ce que je nomme fiction théorique, qualificatif de certains de mes textes, comme L’EXP. TOT.2 ; elle est liée, également, à ce que je nommais concepts fictionnels, cette idée contre-intuitive pouvait s’entendre comme les tests effectués sur les concepts par la fiction, cette manière nouvelle de tester des concepts. Et une fois validés par la fiction, ils devenaient des concepts fictionnels, c’est-à-dire des concepts qui étaient aussi de l’ordre de la fiction. Depuis quelques jours, j’effectue des tests fictionnels sur le diagramme d’avenir, issu de la psychologie prédictive. S’il se construit, s’il s’améliore, s’il résiste, il sera validé pour la théorie. Car s’il ne tient pas en fiction, il ne tiendra pas en théorie, il sera alors effacé de la fiction.

Usage de la fiction, donc, en pratique, méthode de fabrication, auquel s’ajoute une reconception de la fiction, par la théorie, faire de la fiction un nouveau concept, d’une importance et d’une utilité fondamentale pour nous tous qui sommes des individus. C’est l’enjeu central de la psychologie prédictive, suite logique des théories du fictionnaire3.

Ce travail de théoricien nécessite, obligation, une vérification par la théorie. Des lectures testent les intuitions formulées en concepts, examen contradictoire, puis travail de croisement avec Christophe Hannah, l’éditeur. Des livres de psychologie, nombreux, ouvrages généraux, béhaviorisme, psychanalyse, école de Palo Alto, jusqu’à l’ethnopsychiatrie avec Tobie Nathan. Les livres fondamentaux de Pierre-Henri Castel. Croisés à la philosophie analytique, Ludwig Wittgenstein, Nelson Goodman, à la philosophie pragmatiste, John Dewey, Jean-Pierre Cometti, et la philosophie des sciences, Karl Popper.

Le terme effiction, rencontré dans mes lectures de Peter Szendy, terme qui me fit aussitôt de l’effet tant je tournais autour. Après rencontre avec Peter Szendy, interview4 sur ses travaux, lecture du premier texte où il utilise le terme. Après l’avoir pesé, décision de l’utiliser, en le reconceptualisant. Je note en fin d’ouvrage : « Le terme d’effiction est repris au philosophe Peter Szendy, qui a eu l’intuition de sa possibilité. Il est ici systématisé ».

Le phénomène inverse est hélas plus fréquent. L’exemple le plus documenté est la confrontation avec les faitiches de Bruno Latour5. Je conserve le terme acheiropoïète, lu chez le même auteur, concept grec, utile pour qualifier une des particularités de la multiforme pluri-chronologique. Pour le reste, des concepts et des termes qui me sont propres. Texte sans citations ni références.

Une forme choisie : un cas plutôt qu’une théorie de la psychologie prédictive, une étude de cas à la place d’un traité. Référence à cette pratique dans l’histoire des disciplines psychologiques, et particulièrement les études de cas écrites par Freud, qui me troublent encore.

Quelques généralités :

Au préalable…

La psychologie est un terrain d’expérimentations. Parce qu’il faut aller aux limites et fabriquer de l’action inédite, la psychologie sert à aller aux limites et à fabriquer de l’action inédite.

La psychologie est au cœur des actions de l’homme.

La psychologie de la personne a trop d’importance pour être catégorisée et décidée par des professionnels aux objectifs pécuniaires. Parce que l’arrière-fond de la psychologie c’est la transformation de la personne, et par le nombre de personnes la transformation des actions de nos sociétés.

Il n’y a pas d’objectivité dans la psychologie, mais il y a des objectifs. Ce passage de l’objectivité à l’objectif, cet échange de terme, cet échange entre les deux significations, ce qui est objectif scientifiquement, il existe une histoire de cette manière d’objectiver, et l’objectif qui peut être assigné, prendra dans la psychologie prédictive des proportions plus importantes qu’un simple jeu de mot. Il permet, déjà, d’affirmer deux positions clefs de la psychologie prédictive : elle s’inscrit dans une subjectivité souveraine, qu’elle revendique comme un mode opératoire, elle en fait un état d’obligation ; elle poursuit des objectifs qui l’entraînent inexorablement vers l’utilité, davantage même que de les poursuivre, elle les crée et cherche à les faire admettre.

Les disciplines psychologiques ont toujours eu des conséquences sur le devenir des personnes, sur leur avenir. Ces disciplines ont inventés des modes de mise en culture à la fois de nos émotions, de nos sentiments, mais aussi de nos souffrances psychiques.

La psychologie humaine ne peut être délaissée au profit de la seule discipline médicale. La médecine moderne et occidentale, de par son histoire, s’est accaparée les problèmes de la psychologie.

Les manières de soigner les troubles ou les souffrances ou les problèmes psychologiques sont monotones. Elles n’appellent ni à l’expérimentation ni à la création.

Alors…

La psychologie prédictive travaille à la transformation de la personne, du corps, de l’action et de la fiction.

La psychologie prédictive concerne l’homme actuel, l’homme à venir, mais aussi ce qu’il adviendra de ses possibles transformations en d’autres entités vivantes.

La psychologie prédictive revendique une utilité personnelle et collective.

La psychologie prédictive sert à ne plus être dans ce sentiment de peur… de l’action du monde… de l’action future… des autres personnes et des transformations. La connaissance ne peut expérimenter et se complexifier sans un contexte favorable, psychologique, personnel et collectif.

La psychologie prédictive sert à traiter le problème actuel de la dépression, à soutenir les créateurs en leur offrant des possibilités nouvelles de liberté et de complexité, à agir sur les futurs problèmes psychologiques, enfin à accueillir les nouvelles créatures à venir.

La psychologie prédictive est utile pour faire de l’action inédite, et pour imaginer à l’avance son déroulement et ses conséquences.

La psychologie prédictive nous permet d’entrer dans un rapport créatif avec nos problèmes psychologiques.

 

Texte © Dominiq Jenvrey – Illustration © DR
Pour lire les autres making-of publiés sur D-Fiction, c’est ici.

  1. Dominiq Jenvrey, L’E.T. : Fiction concrète, Paris, Le Seuil, 2008, « Coll. Déplacement ». []
  2. Dominiq Jenvrey, L’EXP. TOT., Alfortville, Éditions è®e, 2006. []
  3. Dominiq Jenvrey, Théorie du fictionnaire, Paris, Questions Théoriques, 2011. []
  4. Téléchargeable sur le site de mon émission de radio : http://www.emissiondelitterature.com []
  5. Voir la vidéo réalisée par Alessandro Mercuri, sur le site ParisLike : http://www.parislike.com/FR/snoopy-bruno-latour-video.php À la suite de cet entretien, je décide de ne pas utiliser le concept de Faitiche inventé par Bruno Latour, il n’est pas opérationnel pour les questions de rencontre avec des E.T. Par cette vidéo, on peut voir concrètement comment s’abandonne une intuition. []

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