Les politiques de l’espace et des corps : the Funambulist Magazine


The Funambulist Magazine   

 

Le projet du Funambulist s’est matérialisé (et continue de le faire) en de nombreux formats et médiums. Les onze Funambulist Pamphlets et les deux Funambulist Papers consistaient à recueillir, rééditer et archiver de nombreux articles écrits sur le blog, qui était, jusqu’à présent, la colonne vertébrale de ce projet. Le podcast est venu au terme d’une réflexion sur la transmission du savoir, ainsi que sur les détenteurs, détentrices de ce même savoir. J’habitais aux États-Unis à l’époque et l’université comme lieu d’accès au savoir est un environnement particulièrement problématique puisque les frais de scolarité sont prohibitifs et conduisent très souvent à des dettes importantes. Ce podcast n’avait pas la prétention de remplacer l’université, bien sûr, mais il permettait à un savoir, souvent (mais pas exclusivement) produit en université d’y échapper au bénéfice de tout un chacun (e).

J’ai moi-même écrit sur une multitude de sujets, en particulier sur la violence inhérente à l’architecture et l’instrumentalisation politique de celle-ci, en Palestine, dans les banlieues françaises ou américaines, mais également à l’échelle même des corps : qu’est-ce qu’une architecture qui conditionne le racisme ou le sexisme, l’hétéronormativité, etc. Je ne me suis jamais senti expert en aucun de ces sujets et cet exercice d’interviewer des personnes sachant bien mieux que moi de quoi elles parlent est donc toujours une pratique très enrichissante. La revue elle-même est née d’une telle pratique qui consiste à faire réfléchir un certain nombre de penseuses et de penseurs autour de thèmes ayant trait à ce que le sous-titre de la revue appelle « les politiques de l’espace et des corps ». Il s’agit d’examiner la manière dont l’environnement bâti (cela inclut également les objets qui nous entourent) organise nos corps dans l’espace d’une manière plus ou moins intentionnelle, mais qui a souvent tendance à refléter et renforcer les rapports de pouvoir existant au sein d’une société donnée. Cela se caractérise par des questions du type « qu’est-ce qu’un mur ? » et « quels sont ses effets politiques ? » lorsque celui-ci coupe une ville en deux. Mais aussi, comment un vêtement dans sa forme même, est-il capable de focaliser la violence du racisme ou des normes genrées ou d’orientation sexuelle ?

Je suis architecte et je ne peux que constater le relativement faible engagement de ma profession vis-à-vis de sa responsabilité politique, c’est-à-dire la responsabilité des effets politiques de ce qu’il/elle dessine. Ceci est peut-être dû au fait que les architectes comprennent assez bien ce à quoi peut correspondre les « politiques de l’espace », mais beaucoup d’entre eux (et j’utilise le masculin intentionnellement) n’ont aucune idée de ce que sont « les politiques des corps ». Ceci est tout à fait dommageable à la manière dont est pensé l’environnement bâti qui organise les corps dans l’espace ; un environnement qui, selon moi, déploie une certaine forme de violence sur ces mêmes corps – il suffit d’essayer de traverser un mur pour se rendre compte de cette violence ! Je suis donc convaincu qu’il faut penser ces deux domaines politiques ensemble. D’un point de vue académique, cela veut dire créer des ponts entre le monde du design (urbanisme, architecture, design industriel) et celui des sciences humaines mais la revue ne se veut pas académique, plutôt un médium engagé contre la violence de la norme ainsi que d’un certain nombre de politiques structurelles.

La jeunesse de mes contributrices et contributeurs ainsi que leur répartition géographique et leur relation à la norme sont des composantes essentielles au contenu de la revue. Comment peut-on prétendre saper les fondations de la norme si nos publications sont écrites par une majorité d’hommes blancs quinquagénaires hétérosexuels vivant dans les centres villes américains ou européens ? Soyons clairs : mis à part la composante de l’âge (il me reste vingt ans pour y arriver !), je corresponds moi-même tout à fait à ce profil, mais je m’efforce de penser contre le confort d’une telle position en tenant de proposer une ligne éditoriale plus juste et, ainsi, des récits sociétaux qui reflètent mieux la réalité de nos espaces et des luttes qui s’y opèrent.

Je comprends le qualificatif « à charge » mais, je suis convaincu que rien n’est pas « à charge », la plupart de ce qu’on lit ne varie pas d’un médium à l’autre et on l’a bien vu après les assassinats de janvier à Paris et on le voit, à nouveau, après les attentats du 13 novembre : les axiomes sociétaux sont, la plupart du temps, tout à fait symptomatiques de positions dominantes au sein de nos sociétés. Je ne sais pas trop ce que les professionnels du design et du bâti pensent de ce travail. Lors d’une récente conférence, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que la moyenne d’âge du public était résolument en dessous de la trentaine d’années, ce qui est extrêmement encourageant. Je sens davantage de crispations face à un public plus âgé lorsque je parle de l’architecture comme d’un problème plutôt que comme d’une solution ; ça remet peut-être des carrières en cause – et je suis peut-être maladroit dans mes exposés – car mon argument final n’est pas qu’il faille arrêter de concevoir des objets ou des architectures mais, plutôt, d’utiliser ce problème dans le cadre de nos propres manifestes politiques. Après avoir dit « l’architecture est une arme », on peut soit refuser de s’en servir en laissant d’autres renforcer le statu quo de la domination, soit s’en emparer afin de contrer ces formes de domination. Ces dernières ne sont, bien sûr, pas figées et l’une des difficultés consiste à comprendre la manière dont nos combats politiques créent, eux aussi, de telles formes ; il s’agit alors d’être en capacité de penser contre nos propres logiques.

Les projets d’étudiante et d’étudiants ont une place dédiée dans la revue. Pour chaque thème, j’en sélectionne trois proposant une vision imaginative des questions posées par ce même thème. Le temps de l’école est potentiellement un temps de réflexion propice à produire des projets tout à fait passionnants et dans un effort, encore une fois, de remise en cause de la figure des détenteurs du savoir et de l’expertise. Cela n’est pas toujours aisé de les trouver et le processus même de la recherche peut très rapidement renforcer la domination représentative de certaines écoles : celle des grandes écoles anglaises ou américaines quand elles s’assurent, par exemple, que leurs étudiant(e)s publient leurs travaux en ligne, ce qui permet de les trouver en premier lieu, mais il faut veiller à diversifier ces provenances.

Le 3e numéro de la revue (janvier-février 2016) sera consacré aux politiques du vêtement ; ceci dans un effort de déhiérarchiser les échelles de design (les deux premiers numéros traitant plutôt d’urbanisme) et de donner toute son importance aux tissus qui sont, au moment où nous les portons, indissociables de notre corps et des politiques qui se déploient par et sur celui-ci. Le 4e numéro (mars-avril 2016) portera sur les environnements carcéraux à travers différentes typologies (le camp extra-légal de Guantanamo, les prisons politiques de Turquie, les colonies pénales californiennes, les centres de détentions de migrants, etc.) et questionnera la « carcéralité » de toute architecture. Enfin, le 5e numéro évoquera les politiques des objets de rue, que ceux-ci soient conçus et organisés comme tels (le fameux mobilier urbain) ou plutôt résultant de pratiques immanentes d’appropriation de la rue, comme dans le cas des chaises de rue dans la ville du Caire, par exemple. Le format de la revue reste le même et j’espère que les abonné(e)s aimeront à retrouver cette structure commune proposant à la fois des articles, des photographies et des projets très variés.

Texte © Léopold Lambert– Illustration © DR
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