Tout un décor

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Au bord d’écrire, à quand remonte l’inscription, le tracé du dernier mot je ne saurais dire, hier peut-être ou alors était-ce il y a de longues semaines, ayant préalablement gravé, afin de ne rien perdre or n’était-ce pas déjà écriture, dans le givre [couvrant le parterre d’un parc que je traverse, m’y arrêtant parfois, chaque jour depuis voilà plus d’une saison. Et nous atteignons l’hiver], les lettres d’un titre qui conduira l’actuel volume, à supposer que je le garde, soit de façon invisible s’il n’en est rien. Parce qu’il me faudrait le taire, quel motif ? L’hypothèse se referme. Je ne tais en rien ce titre. Étant sans existence encore [qu’y avait-il alors de gravé, quelles furent les lettres ?]. Il se peut que cependant je l’attende, que, plus encore, je n’aie jamais attendu que lui, ce qui serait mentir, pourquoi n’en pas faire l’aveu, l’avancée s’effectuant hors-titre à plus d’un titre. Il n’importerait en rien le titrage, un titre en vaudrait bien un autre, quelque titre que ce soit, l’aucun, même, saurait en tenir lieu, est-ce à dire qu’il n’affecterait pas l’écrit même ? Tout ceci pour dire qu’il serait trop tôt. Le titre viendra en temps et en heure. Je parlerai d’un livre, ne sachant s’il existe ou alors non, comme le titre, d’aucune existence, si ce n’est à venir, ne précède pas, son écriture ne s’effectue pas même parallèlement à la présente introduction, y prélevant tout à l’heure des extraits d’une teneur insituable encore, afin d’engager quelque chose comme un commentaire. À supposer seulement que ce soit en mon pouvoir, mais le livre l’exige, n’eût-il rien encore d’un livre. Bien qu’il me faille le considérer comme tel. Et me somme de me lancer, de le lancer, ce commentaire, lançant plus d’un extrait, étant entendu que l’intégralité du texte manquera toujours. Soit pour l’heure un désordre de feuilles vierges, disposées en une pile sur la droite de cette table, l’une d’elles tenant lieu il semble de page de garde, ou alors telle autre, de couverture, mais ne comportant ni l’une ni l’autre, nulle part, de nom d’auteur. De quoi le serait-il d’ailleurs, auteur, l’auteur, s’il existe, pas un mot n’ayant été inscrit encore, ajoutons : a fortiori s’il ne signe que ce seul livre. Il le sera, dans le futur seul, alors tomberont une à une les lettres de son nom. D’un ciel ayant blancheur de givre encore, soit le risque d’une brusque grêle. Or s’il tenait à garder l’anonymat ? L’on se parerait, comme grelotant, de cette grêle inepte, vide d’avance de tout signal, prononçant : l’hiver à présent. Et nous y serions. Nul ne signe, signature toutefois — la signature même —, invisible, quoique toute phrase à venir fasse autorité, reconnaissable entre mille, de celui qui, de cette façon, s’il n’est pas seul, ne signe pas. De cette façon unique. Le pourquoi ? Il ferait par exemple peu de cas du livre qu’il déploie, écrivant — trop en son pouvoir, mais il rectifierait in fine la donne —, et s’ébruite, qu’il le sache ou non, par la citation à venir. Rien encore, ou alors ce seul blanc par lequel s’inaugure le livre, et donnant à voir la page comme telle, qui supportera l’écrit, dans un instant, de façon possiblement manuscrite, il est dès lors une vision de la main traçant, ou s’apprêtant à tracer, d’un stylo quelconque, les signes d’une phrase, peut-être la première — comment me parvient-elle restera l’énigme, faire comme s’il allait de soi qu’elle me parvienne, en temps réel qui plus est. Il lance, et ouvre ce faisant : « Je n’écris pas qu’écrire mais l’impossibilité même, » virgule unique, d’emblée [la ponctuation ou son défaut, exceptée la virgule finale, sautant aux yeux telle quelle] la phrase — ou alors sera-ce vers, gardons pour l’heure le nom de phrase — n’y est pas intégrale, or il semble ne devoir rien ajouter ce jour, les heures tournent, il n’ajoute rien. L’ensemble traduisible, s’il n’en retourne d’aucune défiguration, grâce au seul ajout de signes ponctuant : Je n’écris pas : qu’écrire ? Mais l’impossibilité même, — de toute écriture ? Nous saurons, demain peut-être, la virgule ici est indice, sauf méprise, d’une suite à venir. Le livre ne sera pas livre d’une séquence seule, inachevée. S’il commence. Il y a impossibilité, faite écriture toutefois dès lors qu’il le déclare, à l’endroit de l’introduction même. « Je n’écris pas qu’écrire mais l’impossibilité même, dès lors que vient l’heure d’introduire. » Donc, non pas : qu’écrire ? Mais comment écrire [quelque chose comme une première phrase], n’est-ce pas l’impossibilité même ? Sachant à peine la langue ici en vigueur, en laquelle il me faudra écrire à mon tour. Et s’il est une difficulté, la langue en question, si je m’y risque, a toute chance d’apparaître méconnaissable, ou alors cette antienne : illisible. En pierre d’attente : Une confusion à voir poindre dans le il / je. Je me prendrais pour l’auteur. Je me prendrai pour l’auteur. Ce futur irrévocable. Les guillemets certes sépareront toujours, ne se fier je vous le dis, et cela tant qu’il est encore temps, qu’à ce signe double, ouvrant [sur quel puits sans fond, dont il fait l’objet de l’actuelle tentative que nous nous y tournions, que nous y gravitions] refermant, appelé guillemet. L’autour marquant l’effort de traduire, au risque d’une confusion dangereuse, dans les conjectures. De longues heures. S’écoulent à présent de longues heures sans qu’aucune phrase ne s’écrive, ne me parvienne. Est-ce temps pour celui que j’appellerai longtemps auteur, de la réflexion, ou alors de l’attente seule auquel cas cette dernière lui semblera comme infinie, rien toutefois d’un temps vide : quoi pour déclencher l’écriture ? Aura retenti, comme question qu’il se pose sans l’écrire, attablé en une chambre à la fenêtre dont le simple vitrage n’atténue pas, fût-ce d’un presque-rien, le bruit de trains passant avec fréquence régulière, chaque quart d’heure [un signe saurait signaler chaque passage, distinct d’une ponctuation, et donnerait ce faisant l’indice du temps de l’écriture]. Toute phrase me parvenant n’étant que rareté, il se peut que j’attende celles à venir plus que tout au monde, si elles ne sont pas devenues le monde même. Qui saurait le sommer de hâter le pas ? Un abîme se tient à la pointe de la phrase, depuis lequel se déclare, à ses yeux, l’infranchissable, comme s’il y avait obstacle et non l’objet d’un contournement toujours possible. Il n’en sait rien. Un instant la phrase est oubliée qu’il lui faut relire, il n’y serait pas encore, comment y être, l’impossibilité encore, quoiqu’il s’agisse d’écrire cette impossibilité même, qu’il y aille du seul tracé d’un blanc, le supposant possible. Ce serait alors criblé par ce signe dont il était question il y a un instant, ayant aspect d’étoile, d’astérisque, et signalant moins une partance chaque fois de trains vers l’Ouest, mettons, que le passage des heures de quart en quart. En une marge : « Il saurait, longtemps, n’y avoir qu’étoiles », sera la phrase du jour. Il saurait : non pas pouvoir mais savoir, la page tel un ciel saurait faire advenir, tandis que le temps passe, les étoiles en question, ayant instauré la nuit pour longtemps. Phrase soit dit en passant aussitôt contredite le temps — et plus loin encore — de son inscription fût-elle marginale. Il n’y a pas qu’étoiles mais cette phrase même déclarant qu’il saurait n’y avoir qu’étoiles. Ce qui est par ailleurs faire abstraction de la première phrase, et sa probable revenance, depuis sa pointe, dans l’enchaînement de rigueur qui est écriture. Il n’y aura plus jamais qu’étoiles, sauf à effacer l’actuelle phrase comme la première : repartant de rien — que cet effacement même. Il n’en sera rien, arrachées comme elles le furent il semble [à la horde de phrases alors en présence, qui auront circulé sans être préservées], et le seront encore, le temps d’introduire. Le nom d’enchaînement aura été lancé sans que rien de tel n’advienne encore, l’auteur d’à peine deux phrases est vu toutefois dans un attablement que l’on suppose être celui de l’écriture, mais le feuillet du jour demeure vierge à l’exception d’étoiles par dizaines, puis brusquement : « Si l’un des trains non loin déraille, serait-ce passage qu’il me faille compter ? L’arrêt en est contraint pas les circonstances. Il ne passerait pas. » Phrases qu’il ne raye pas aussitôt, au titre qu’il ne saurait les raccorder à rien, préservées au contraire, non qu’il les situe à la suite des précédentes phrases [elles dissoneraient telles], mais gardées pour les temps futurs, le feuillet n’est dès lors plus central, tenant lieu de seul aide-mémoire : Ne pas oublier cela. Ayant écrit, [fiction] se lève, se rassied, n’écrit pas, le voudrait peut-être, tel morceau de papier sur lequel il appose une note aussitôt détruite, mais que je garde pour ma part : « Il ne passerait pas » y est réitéré, et comme en attente d’une suite, le train déraillant ne passerait pas, son arrêt forcé, projeté partiellement hors des rails, obstruerait le trafic ferroviaire, avec incidence sur le décompte des heures, quart après quart, auquel l’auteur semble s’être follement attaché, et qui ne signe soit dit en passant qu’une lenteur désarmante dans l’écriture [effet peut-être de l’impossibilité dont il était question initialement, et qu’il s’efforce de contrer]. Et qu’il s’efforce de contrer : l’on ne sait s’il y parvient, si n’advient pas qu’un seul désordre de notes, si rares soient-elles [n’eussent-elles en rien l’aspect de notes, mais aussi qu’est-ce qu’une note ?] ou fragments épars parmi les étoiles, desquels attend de survenir l’enchaînement à compter de la première phrase, selon une mécanique actuellement comme grippée [tel ce train broyé et à l’arrêt d’il y a un instant, et qu’il aura rêvé sans doute]. Il semble ainsi ne pouvoir que fragments, pour cause l’impossibilité initiale, gravitant autour de la première phrase qu’il oublie peut-être une fois encore, aussi y retourne, ou le voudrait. Le feuillet la contenant, il le découvre, ayant disparu mais quand cela ? Où aura-t-il été fiché, y aura-t-il touché par inadvertance afin de le déplacer, mais alors où cela ? Depuis l’inexplicable — compter avec cette perte du feuillet qui constitue à ses yeux le drame inouï de l’heure. Une restitution de mémoire lui apparaît impossible, il n’y pense pas. Ne se figure pas même, en tout cas sur l’instant, que l’occasion dès lors se présente, de réenclencher l’écriture depuis une ouverture fût-elle tout autre et sans relation avec la phrase initiale. Ensuite, après le passage de plus d’un train : « Il était écrit, ne l’avais-je pas pensé, que je perdrais le feuillet contenant la première phrase. Il n’en est plus dès lors de première, je veux dire aucune ne s’y substitue, pour s’en déclarer l’égale, hantant l’ensemble des phrases à suivre, » Tel serait ce par quoi le livre s’ouvre, sans première [quoique susceptible d’advenir fût-ce dans les temps les plus lointains], la phrase y est encore aussi remaniable que prolongeable, ponctuée in fine par une seule virgule, l’ayant laissée en l’état, non qu’il y ait vu une difficulté quant à sa poursuite, celle-ci est seulement différée, parce qu’il aurait à faire, parallèlement. On ne sait quoi au juste, encore qu’il soit vu [fiction] se déplaçant dans la chambre, déplaçant tout ou partie du mobilier en présence pour une raison qui n’apparaît pas encore. Jusqu’à — telle table acheminée au-devant de la fenêtre, vue sur une fraction de Pacifique [ce détail ne situant certes que de façon très lâche l’actuelle scène. Dans les hauteurs, et en arrière, la voie ferrée], à supposer que cette vue ne le détourne pas de l’unique raison de son attablement chaque jour. Alors même qu’il voudrait qu’elle l’inspirât plus qu’aucune autre [n’avoir ainsi pas la vie devant soi mais l’océan seul, actuelle torsion de toute vague ayant nom de crainte]. L’on saura. Ensuite [ce craquement temporel] bien des pages s’obscurcissent, effet de l’encre, lancée en est faite, que je ne suis pas linéairement, est-ce à dire tel qu’il se devrait, l’épaisseur graduelle d’une liasse [fiction] le défend, y a-t-il dès lors perte, la citation étant le seul sauvetage du livre, quelle possible existence de ce dernier, en effet, sans elle ? Poser que, de la liasse en question, je ne garde et préserve que le meilleur, fût-il hors contexte s’il y a seulement contexte, et non blancheur seule, encerclant, en laquelle aussitôt je m’efforce de porter, au titre du commentaire qu’il me faut poursuivre, les inscriptions que l’on peut en attendre, si inattendues soient-elles. « Et ce train à l’arrêt [p. 31] tandis qu’il n’est alentour nulle gare, afin qu’y pénètre et s’installe l’unique voyageur que je puis être, mais pour quelle partance, et quand retourner je ne pense, partant, qu’au retour. Et retournant, qu’à repartir. » Feuillet qu’il embrase [p. 31, ou l’arbitraire du chiffrage] n’en subsistera dans un instant que cendres, et la possibilité de n’y voir que le quelconque romanesque, suspendue. Il saurait y revenir mais n’en diffusera qu’éclats dans le fil de l’écriture. Doublant la citation. [Roman pulvérisé]. Roman ? Il y emprunterait, y toucherait, selon l’idée qu’il en a — plus d’un modèle — et ramenée à cette écriture particulière, fût-elle fourmillante, d’où s’opère l’évasion de rigueur au prix de son invisibilité comme écriture, absentement de la phrase en tant que telle quoique socle, il en est un parcours, depuis l’organe oculaire s’y évertuant, mais pour l’unique chimère quelle qu’elle soit se déployant dans le cerveau. Quoi de plus que la vision en un rêve [de l’ordre de ceux que l’on dit éveillés], si ce n’est, soit, son étendue, l’extension folle dans le temps qui est en l’occurrence fil des pages ? Rien de tel avec les éclats [soit l’hypothèse d’une masse préalable, préalablement détruite, s’il en est une existence, l’on sait qu’il n’en est aucune], qu’il disséminera un à un, en tant dès lors qu’illusion d’éclats — fragments réels — mais où cela ? Comment appeler le lieu, par lequel reconnaître le livre, le confondre ? « Je sortis alors tel violon d’une caisse distincte d’un étui [pp. 44-45], pour sa proximité sonore stupéfiante — découverte tardive — avec le nom de violence, afin de signaler l’humeur qui m’affecta alors sans que je n’y pusse rien. J’eusse tué s’il l’avait fallu, qu’il y eût ou non guerre je veux dire : que ce fût en temps de paix, même, quand l’acte de tuer semble irrecevable, et plus inadmissible qu’en temps de guerre, si injuste soit-elle. Sauf à ce que l’assassinat se portât à l’encontre d’un grand criminel laissé errant, or où trouver ce dernier, me dis-je, s’il parcourt actuellement le monde dans l’éternelle fuite ? ».

 

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Texte & dessins © Denis Ferdinande
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Pour un autre cahier”, c’est ici.

Denis Ferdinande a déjà publié à l’Atelier de l’agneau : théoriRe, actes, 2006 (contenant le DVD du film Dolly ou les oies sauvages) ; Toute littérature s’effondre, 2009 ; Une phrase, juste, 2012; Cylindres, 2014. Pour un autre cahier est encore un de ses textes inédits, à paraître en 15 épisodes en exclusivité sur D-fiction. Livre quant à un livre sans existence encore, dont l’existence arrive au fur de l’écriture, sous la forme fragmentaire même impartie à la citation, au risque — serait-ce alors échec ? — que les écritures in fine fusionnent, indiscernables.

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