Une vie de paysages

Je n’oublierai jamais ce jour d’été où, dans la touffeur d’un bureau dépourvu de climatisation, j’ai glissé une feuille blanche dans ma machine à écrire (une Olympia Traveller de Luxe orange vif que je venais d’acheter) et tracé mes premiers mots, boursouflés d’orgueil autant que de peur : « Je suis un écrivain envers et contre tout, car rien de vécu ne me satisfera plus s’il n’est également exprimé ». Les dés étaient jetés.

Mais ces dés auraient-ils été jetés si l’étudiante que j’étais alors n’avait pas sonné, un mois plus tôt, à la porte du jardin de la maison de Lawrence Durrell, à Sommières, dans le Gard ? Et si j’avais souhaité rencontrer, ce jour-là, l’auteur du Quatuor d’Alexandrie, ce n’était pas pour lui parler de ce livre devenu presque mythique à l’époque (fin des années 70), c’était pour qu’il me raconte l’amitié, la vie, la liberté, l’écriture. L’amitié avec Henry Miller et Anaïs Nin, la vie aux quatre coins du monde, l’obsession de devenir écrivain. Comment concilier tout cela ? Comment « vécrire » (pour reprendre un néologisme rencontré sous la plume d’un écrivain canadien, je crois, contraction de vivre et d’écrire).

 

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J’ai donc attendu plus de trente ans avant d’écrire cette « Vie de Paysages ». Pourquoi ?  Est-elle œuvre de gratitude, de reconnaissance ? Je pensais pourtant avoir payé mon tribut à ce que j’appelais « la galaxie Miller » en traduisant une quinzaine de livres  d’Anaïs Nin et en suivant l’auteur des Tropiques sur ses routes, Miller l’ange, le clown, le voyou. Mais Durrell avait une place à part, je le savais, une place plus intimement liée à ma propre biographie : c’était un petit « anglo-indien » qu’on avait arraché à sa colonie bien aimée à l’âge de onze ans, exactement l’âge où j’avais moi-même dû abandonner le paradis de la rue de mon enfance, à Alger. Il se disait « déraciné professionnel » et je me reconnaissais fort bien dans ce qualificatif. Mais ces déracinés que nous étions avaient choisi d’adopter la devise millerienne : « always merry and bright » (toujours vif et joyeux).

Beaucoup de prétexte à rumination, donc, et même à réflexion. Cette rumination nécessaire avant l’impulsion, ce demi-sommeil qui précède le geste. Pour que s’écrive la première phrase doit surgir le prétexte, le bon angle de vue, la juste perspective – l’évidente révélation qui vous fait sortir de l’intime, irrigue un terrain plus vaste et met en branle la machine.

Au départ, une seule certitude : impossible d’envisager la moindre étude sur Lawrence Durrell sans avoir vu les sommets blancs de l’Himalaya se découpant dans le ciel bleu de Darjeeling. Cette « vue » dont il m’avait parlé dès les premières minutes de cette première rencontre, cette « vue » jamais oubliée de l’enfance, vue obsédante et sublime, dont « il ne se remettait pas » (ses mots). Alors je suis partie. C’était en 2008, à l’automne. Là-bas, le ciel était bleu et les sommets blancs, comme dans ses descriptions. J’ai pris des photos et je suis rentrée, prête à ruminer. La rumination dura près de quatre ans, le temps d’écrire un autre livre (un récit qui, curieusement, tournait autour du kairos, ce dieu grec du « moment opportun »), le temps de relire, aussi, quelques livres de l’enfant de Darjeeling, de rechercher des interviews, d’écouter sa voix à la radio, jusqu’au jour où une phrase me fit sursauter : « Tout ce qui sort de moi est un paysage », disait-il. Tout, vraiment ?

 

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J’eus l’impression de tenir enfin le bon angle : ce rôle que jouent les paysages dans une vie, dans toute vie. Il suffisait de refaire le chemin, pas à pas, de la jungle de Kipling à la garrigue de Giono. Entre les deux : la grise Angleterre, la Grèce bleue et Alexandrie bigarrée. Au milieu : la naissance d’un écrivain, la complexité des amours, la folie guerrière des hommes. Une vie. Un destin. Un siècle traversé « en poète », libre, au cœur du paysage. Creuser, donc, ce sillon. Et surtout, ne jamais oublier ses mots : « La poésie, comme la vie même, est beaucoup trop sérieuse pour qu’on ne la prenne pas à la légère ».

Texte et Photos © Béatrice Commengé – Couverture © DR

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