Le bonheur est dans le roman

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L’existence

C’est l’été qui précède. Vacances. Famille. Ça bruisse encore plus fort, grossit la vague de l’angoisse programmée, vécue par d’autres, proches et moins proches autour, par moi constatée, incomprise, presque hallucinante et dont je n’ai su jusque-là que m’amuser, l’échéance, la panique, le drame. J’entends tic tac, et pour la première fois regarde en face, sans rire ni soupirer léger à la certitude pourtant d’un mythe collectif, d’une fragilité jouée, un lieu commun, la date vers laquelle j’avance, comme on dit tournant de l’existence. J’ai trente-neuf ans et déjà presque deux cents jours. Les enfants dessinent tranquillement sur la table de la terrasse. Ma mère range quelques photographies. Ma sœur et moi en noir et blanc. J’ai l’idée de conjurer le sort.

À l’origine donc, l’événement existentiel de cette approximative moitié de vie, la rumeur de crise dont on l’entoure, jointe au souvenir d’avoir moi-même coincé mes parents à leur heure dans cette année-charnière. Et tes parents, quel âge ils ont ? Quarante ans, répondais-je pendant une décennie. Il doit arriver quelque chose là. Je ne me sens toujours pas concernée. Mais je suis prudente, grand-maternellement superstitieuse, fidèle à la pensée magique. On ne sait jamais. S’occuper l’esprit, se divertir ? Mieux encore. Prendre le taureau par les cornes. T’attendre de pied ferme, jour J, te dérouler le tapis rouge, parée.

La contrainte

Il y a le quotidien. Jours, semaines, années qui passent. La sommes des gestes radotés dont il ne reste rien, l’indispensable inutile, le sisyphien. Enlisement, banal. Les écrits portés, les textes qui pourraient être, et sont en fait, adviennent, mais sous forme seulement de paysages mentaux dont les empans semblent s’étendre sur de plus en plus de cellules en soi, à l’intérieur, sans qu’aucune phrase ne se forme qu’impalpable, jamais incarnée dans les caractères, comme les fleurs de Mallarmé absentes de tout bouquet. On espère les conditions de l’éclosion, et la conversion de ces espaces ne se compte pas seulement en temps mais en disponibilité, c’est-à-dire retrait, échappées, abstraction, désertion, liberté. Le projet des Gens heureux a donc aussi pris corps comme alibi, car j’avais besoin d’une nécessité factice pour concrètement écrire, passer à l’acte après les portés et les arpentages muets.

J’ai toujours aimé l’écriture à contraintes, et les textes qui se fondent dans une forme préexistante pour trouver la leur. Le projet s’est affiné. Guet et embuscade seraient précisément quotidiens, rendez-vous qui m’obligerait et m’extrairait pour l’écriture des obligations ordinaires. J’ai écrit pendant quarante jours avant le jour de mes quarante ans quarante textes, à partir de quarante photographies, une par jour et par an. Ça sonne comme un sortilège. C’est mon calendrier de l’avent, inversé bien sûr, paradoxal, à rebours l’impatience. En flux tendu presque, car très vite l’élan de l’été, deux trois textes écrits à l’avance épars dans les années, était épuisé. En flux tendu, jubilation. Je m’extrayais le soir, d’autres vie n’existaient plus. Je m’extrayais dans le sommeil noir des enfants. Je m’extrayais dans les creux de l’emploi du temps. Je m’extrayais le matin très tôt dans le sommeil clair des enfants. Je m’extrayais dans le salon, dans la chambre, dans la cuisine, dans la salle de bains, dans les salles de classe vides, dans les trains de banlieue, les métros, au café au cours des transitions, des attentes.

 

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Le choix de la photographie / des photographies

La photographie, comme pratique, m’était étrangère. Des photographies, quelle que soit leur finalité, documentaire, esthétique, nostalgique, je n’étais qu’une contemplatrice. À l’origine des Gens heureux, la photographie, dans sa version familiale et intime, était un simple support, l’amorce de l’écriture, pour alléger la contrainte. Je n’avais pas prévu qu’elle deviendrait un sujet à part entière, dont l’exploration se ferait d’abord en quelque sorte en amont ou du moins au seuil du travail, dans le choix des clichés qui allaient épauler le souvenir et l’écriture. Il y a les photographies cultes, surprésentes, incontournables, de celles qui vous sculptent, elles trônent souvent, on en parle dans les petits cercles, on les reproduit, les transmet, il faut se reconnaître en elles ou au contraire. Portrait d’école, clichés cérémoniels – mariage, naissance, baccalauréat –, photos préférées. Mais aussi, parfois, c’était l’année et l’âge qui donnaient le la, imposaient la nécessité du récit, alors il fallait partir en quête de la photographie qui répondrait à cet appel, sans qu’elle fût illustration simple. Parfois encore, nul impérialisme, ni du souvenir, ni du dire, ni de l’image. La photo est là disponible, quelconque, il faut faire avec. Elle prend place alors dans le flux et participe dans sa banalité à toute une petite histoire de la photographie intime, mais qui est par la généralité de sa pratique également collective, que constitue aussi le livre.

Mais ce qui m’a le plus passionnée, c’est que dans la rencontre entre la photographie et le texte se jouait un rapport de dévoilement réciproque, dont le plus fascinant n’a pas été celui du texte-souvenir par la photographie, mais celui de la photographie par l’écriture. Le texte vient creuser la photographie, comme si par un phénomène quasi-magique il mettait fin à ses deux dimensions d’image plane et plate, la doter hologrammatiquement non seulement d’une profondeur, mais aussi de ses invisibles à côtés. Le texte dit ce que la photographie ne montre pas, et même cache. Il y a toujours un photographe, des circonstances, des conséquences, des significations, des interprétations, implications plus ou moins graves de la photographie qui comme le texte peut modifier le réel en jouant un rôle dans la vie. Les photographies ont et sont des histoires.

Je n’ai pas eu conscience en écrivant de m’inscrire dans une lignée de textes opérant la rencontre de l’écriture et de la photographie. Ce n’est qu’entre la première version des Gens heureux et la deuxième (il y en a trois en tout, du moins officielles, lues par d’autres que moi), antérieure à  l’envoi à des éditeurs, que j’ai relu beaucoup des textes d’Annie Ernaux dans Écrire la vie, publié avec cahier-photo dans la collection Quarto de Gallimard. Ensuite, c’est aussi après avoir rencontré Karina Hocine, que je me suis rappelé le livre de Monica Sabolo, Tout cela n’a rien à voir avec moi,  publié aussi chez JC Lattès, qui articule texte et photographies en convoquant ces dernières comme pièces à conviction d’une enquête ou éléments d’un protocole expérimental et d’une observation clinique dont l’objet est un chagrin d’amour. Dans le même temps, j’ai appris qu’Isabelle Monnin, toujours chez JC Lattès, publiait Les Gens dans l’enveloppe, livre double, roman et enquête écrits à partir d’un lot de photographies familiales qu’Isabelle a acheté un jour sur Internet. Le chagrin d’amour, un des fils de mon texte, d’un côté, les photographies, les gens du titre, ça faisait famille. Et encore après, une fois rendu le manuscrit définitif, j’ai découvert des auteurs essentiels qui accompagnent, mêlent, écriture et photographie. Patti Smith. Sebald. Il doit y en avoir d’autres, je poursuis la reconnaissance.

Y a-t-il là, dans cette compagnie, quelque chose de nécessaire? Je le crois. Je crois que l’écriture et la photographie partagent une même nature qui est un même rapport au réel, différent de celui des autres arts. Absence de représentation, mais pas seulement. Ce sont des signes dont le signifiant s’efface, transparent. Ils sont de plain-pied dans le réel.

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Genre

Qu’est-ce qu’on écrit ? On écrit. Je ne crois pas aux genres. Je crois au roman comme limite du genre, le déni même de la catégorie. Lors de la troisième phase d’écriture, j’écris sur le day-bed, lumière d’après-midi d’été dans le dos, je ne sais plus quelle année mais je me pose la question de la vérité. Se formule alors en moi une étrangeté : si je pose la question de la vérité, alors c’est un roman. Je n’explique pas sur le coup le paradoxe. La phrase a la consistance du rêve, et je choisis de la laisser telle quelle. Il en reste pourtant la décision, quelques temps après, sans doute au moment où les photographies sont réintégrées, très tardivement puisque c’est au moment de la conception de la bande de couverture, au manuscrit que j’en avais sciemment privé, d’assumer ce texte comme autobiographie. Ni roman ni même autofiction, parce que précisément ce n’est pas une question de vérité, et de ses contraires, le mensonge, le faux, la fiction. Si j’en réfère à l’étymologie, à la définition stricte, la notion de fiction m’embarrasse, supposant une distinction entre ce qu’on appelle réel et ce qu’on appelle imaginaire, irréel. Je lui préfère celle d’invention et celle de poétique parce qu’elles ne pactisent pas avec cette distinction. Ce que je veux dire, c’est que le geste fictionnel qu’est celui de l’invention, du poiein, ne se situe pas du côté de l’écriture et n’isole pas la littérature. Il est aussi bien dans la vie. C’est pourquoi Les Gens heureux n’ont pas d’histoire, livre pourtant composé, mémoriel donc fautif, au moins ainsi poétique, est une autobiographie.

Mais pourquoi ?

Pourquoi un sujet ? Il me semble y en avoir peu de véritables. Tous les autres sont diversions, prétextes et couvercles. La naissance et la mort, et ce qui se déploie entre, se joue entre, la vie, les âges de la vie, le passage, le devenir, leur cortège, liens, attachements, arrachements, renoncements, mais aussi transmission, passation. Et tout cela : mystère et désir.

Texte ©  Éloïse Lièvre – Photos © DR
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