Psycho-géo-photographie d’Isabelle Rozenbaum en 2 livres et 2 expositions

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Le projet

En juin 2013, Laurence Chesneau-Dupin – conservateur du patrimoine et directrice de la culture de La Cité du Vin – et Xavier Mouginet – directeur des Éditions Elytis – m’ont proposé de réaliser le livre « officiel » de la future Cité du Vin conçue par l’agence XTU et dont le chantier allait démarrer dans le quartier de Bacalan, à Bordeaux, dès l’automne. J’ai accepté cette mission au long cours car ils me donnaient une entière liberté de création. Le sujet m’intéressait d’autant que, œuvrant déjà sur le thème de la psychogéographie, photographier cette construction dans la mutation urbaine des Bassins à flot, entrait totalement dans ma démarche artistique. L’enjeu d’une telle mission était d’obtenir environ 200 photographies qui retracent l’évolution du bâtiment durant les deux années et demi de sa construction à travers une vision qui soit, d’une part, artistique et, d’autre part, aussi singulière que décalée. Avant de commencer, de multiples questions se sont posées à moi : comment envisager ce chantier dans l’optique d’un beau livre, c’est-à-dire d’un livre de prestige pour cette institution en devenir ? Comment traduire le rôle des femmes et des hommes sur un chantier aussi exceptionnel ? Mais également, comment organiser la production de toutes les photographies que je devais réaliser jusqu’en 2016 ? Et puis, surtout, quelle serait la ligne directrice – ce fameux fil rouge – de mes prises de vue dont chacune se devait, pour ce livre d’art, être aussi exigeante dans la forme que dans le fond ?

Mise en place du projet et réalisation des prises de vue du livre « officiel »

La Cité du Vin, préface d’Alain Juppé, avec des textes et entretiens de Anouk Legendre, Nicolas Desmazières, Gérard Basset, Gilles Berdin, David Khayat, Michel Rolland, Béatrice Cointreau, Jean-Robert Pitte, Sylvie Cazes, Florent Battistella, André Ostertag et Prince Robert de Luxembourg, Bordeaux, Elytis, 2016, 252 p. 45€.

 

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Dès le démarrage du projet, j’ai rencontré tous les acteurs possibles tant au niveau de la ville de Bordeaux que des entreprises engagées en passant par les architectes du bâtiment. Toutefois, ma première approche du chantier s’est avérée rapidement contraignante ou inexploitable dans la pratique. Ainsi, j’ai eu envie de réaliser des photographies à partir des bornes rouges des géomètres plantés aux quatre coins du terrain pour, à chacune de mes venues, montrer l’évolution des travaux. Mais des obstacles les ont obstrué très tôt : des camions, des poubelles, des banches, des échafaudages, des grillages, etc. Je me suis donc rendue compte que ce n’était pas la meilleure piste à suivre pour montrer les différentes strates du bâtiment en construction et j’ai rapidement opté pour des prises de vue qui ne reposent pas sur des contraintes formelles trop strictes mais qui, tout en établissant un circuit de déambulation systématique et des points de vue possibles à réitérer, prennent en compte la difficulté du terrain – quels que soient les conditions climatiques et le contexte de travail in situ – afin de parvenir à réaliser des photographies qui puissent dérouler, précisément, le fil rouge de cette construction. Le plus difficile a eu lieu les premiers mois. En effet, avant que je n’acquiers des repères me permettant d’agir efficacement, j’ai fait l’expérience physique de la confrontation aux machines, aux matériaux, aux odeurs, à la poussière, au froid, à la chaleur, aux consignes de sécurité tout comme à la dangerosité des hauteurs, des vides et des embuches qui, en rien, n’ont facilité mon travail. J’ai dû également faire l’expérience psychologique de la solitude et des angoisses techniques – dont j’ai pourtant l’habitude dans mon activité mais qui, là, étaient plus fortes par rapport à la durée de ma mission – qu’engendraient les prises de vue de ce bâtiment gigantesque dont l’évolution continuelle et la complexité structurelle pouvaient parfois me donner le vertige et qui étaient, au fur et à mesure du temps, toujours plus subtiles à appréhender. Plus le bâtiment prenait de la hauteur, plus il s’imposait sur le terrain, et plus il prenait de place dans mes pensées comme dans mes préoccupations esthétiques. Une force étrange, presque indescriptible, m’attirait ainsi constamment sur le terrain jusqu’à ressentir – au bout de quelques mois à peine – une certaine forme de dépendance à son égard. Je restais généralement entre 3 et 4 heures lors de mes venues, à la fois, pour m’immerger dans l’ambiance du chantier et pour prendre le temps de réfléchir aux images que je voulais réaliser, notamment en ce qui concerne ce défi de la couleur que je voulais relever pour donner à ma photographie une véritable dimension picturale. Après 2 années, je me suis transformée au rythme de la Cité, mais à l’inverse : plus elle cloisonnait ses espaces, plus les miens s’ouvraient me permettant ainsi de voir toujours plus intensément et profondément les images que je réalisais d’elle, ce qui m’a amené – au regard des femmes et des hommes qui y travaillaient – à échanger avec eux comme un acteur « naturel » de ce chantier et d’obtenir ainsi les informations et les explications nécessaires pour approcher au plus près, sinon au mieux, cette bête encore endormie mais bel et bien vivante dans sa masse, ses reflets, ses bruits et sa présence dans le paysage. Aujourd’hui, je peux dire que d’un point de vue temporel, la difficulté de ce travail et de ses enjeux m’ont fait l’effet d’un véritable « jeu avec la durée » car j’ai dû apprendre la « dé-prise », c’est-à-dire trouver le temps qualitatif : ne jamais me presser, patienter, parfois même attendre longtemps quitte à ne rien obtenir comme image ni ne parvenir à réaliser celles que j’imaginais pourtant, tout comme tenir le « fil rouge » de ce projet de livre à la manière où Lucrèce a si bien formulé que « le temps n’existe pas non plus par lui-même : c’est la durée des choses qui nous donne le sentiment de ce qui est passé, de ce qui se fait encore, de ce qui se fera ensuite… ».

Un livre peut en cacher un autre

Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais : Architecture et photographie au XXIe siècle, préface de Xavier Boissel, Bordeaux, Elytis, 2016, 144p. 20€.

 

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Dès le début, j’ai eu envie d’écrire un journal de chantier sans bien savoir ce qu’il deviendrait ni à quoi il me servirait vraiment. Au fil du temps, mes prises de notes, mes pensées, les descriptions que je faisais du chantier sont devenues des éléments indispensables à mon travail in situ pour le livre « officiel » : j’y consignais, en effet, des éléments importants de l’évolution de la construction tout comme des problématiques techniques à prendre en compte pour mes photographies. Au fur et à mesure du temps, j’en suis venue à réfléchir sur ma pratique de la photographie et sur l’évolution de cette dernière au regard des pratiques de notre époque. À un moment, j’ai décidé de reprendre mes notes et de les rédiger pour leur donner une forme qui me permette de saisir ce qu’il en était de ma photographie dans le cadre de ce chantier comme ce qu’il en était de ce chantier au travers de ma photographie : comment l’un se nourrissait de l’autre, comment ils se répondaient chacun, ce qu’ils disaient l’un de l’autre, ce qu’ils révélaient aussi de notre rapport à la création en photographie à l’heure du smartphone, de la « photo » de masse ou du selfie.

 

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La forme et le titre mêmes de ce journal de chantier s’inspirent directement – bien que réactualisés et revisités par rapport à mon objet de réflexion – du célèbre livre de psychogéographie de Georges Pérec qui décrit la place Saint-Sulpice. Plus je notais avec obstination les choses vues, les moments vécus par peur d’en perdre la trace, plus ma vision devenait cohérente, précise et structurante quant à mon travail pour le livre « officiel ». Pour autant, en démarrant ce projet parallèle, je ne savais pas à quel point les mots enrichiraient ma vision et ma pratique artistique. Ainsi, l’écriture de ce journal m’a beaucoup aidé à sélectionner les photographies les plus pertinentes que j’avais réalisées du chantier avec, parfois, plusieurs semaines de décalage entre mes venues, en me guidant dans le choix et la manière de révéler ce qui n’existait déjà plus sur le terrain. Comme ouvrage, ce journal se présente sous la forme de 33 textes réflexifs concernant le médium photographique qu’illustrent – d’un clin d’œil un rien nostalgique pour l’époque de l’argentique – 33 planches contact de 8 photographies chacune avec cette mention référentielle, mais évidemment « fictive », de l’appareil dont je me sers : le Canon EOS-1D X. Au total, ce journal propose plus de 200 photographies qui sont, toutes, différentes de celles qui figurent dans le livre « officiel » de La Cité du Vin. Les photographies de ce journal interrogent d’ailleurs cet infra-ordinaire qui m’est aussi cher qu’il l’était pour Georges Perec et qui fonde la mémoire et la dynamique mêmes de nos actions et de nos réalisations, à savoir ce qui, dans le contexte même de cette construction, semble sans importance et sera oublié par tout le monde : le temps, le fleuve, la transformation du lieu, le quotidien du chantier, sa banalité, sa dureté, l’incroyable action conjuguée des machines et des hommes, mais aussi, la photographie au moment de ses prises de vue. Ainsi, les termes photographiques qui fondent ce journal – par exemple, ceux d’« Objectif », de « Couleur », de « Saturation », de « Révélation » ou encore d’« Ouverture » – peuvent paraître éloignés ou hors sujet pour évoquer le chantier de La Cité du Vin alors même qu’ils expriment totalement les préoccupations de construction et de représentation structurales de ce bâti. À ce titre, Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais se veut l’archive vivante du chantier de La Cité du Vin à travers le prisme des problématiques de la photographie au XXIe siècle. Lorsque Xavier Mouginet a appris que j’écrivais cet ouvrage, il m’a proposé de le publier aux côtés du livre officiel.

« Carte blanche » : une exposition haute en couleur

La Cité du Vin, Quai de Bacalan, 33300 Bordeaux, du 1er juin au 31 décembre 2016.

 

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Le temps est passé, le chantier a touché à sa fin. Découvrant alors les photographies que j’avais réalisées depuis 2013, Laurence Chesneau-Dupin a décidé d’en exposer certaines dans le cadre de l’exposition d’ouverture de La Cité du Vin du 1er juin au 31 décembre 2016. Nous avons donc défini – en collaboration avec la responsable des expositions, Marion Eybert – trois thèmes porteurs et portés par ma vision du chantier : les « hommes », les « outils & matériaux » ainsi que le « bâtiment », en choisissant 88 photographies parmi les 500 sélectionnées. Plusieurs scénarios d’exposition ont vu le jour avant que nous nous décidions. Nous avons collé les photographies sous forme de petites vignettes sur les tracés d’un plan de la salle, et, dans un deuxième temps, grâce à un logiciel en 3D améliorant la précision des mesures et des placements chronologiques, nous avons travaillé sur l’impact de la réception des œuvres exposées dans le lieu comme sur la pertinence de leur choix et d’une certaine forme de « beauté » esthétique favorisant la compréhension ainsi que les enjeux de cette construction. De plus, l’exposition est agrémentée de 6 textes issus de la Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais qui – traduits en anglais et en espagnol – viennent ainsi ponctuer la déambulation des visiteurs. Cet espace d’exposition au sein de la Cité est immense et impressionnant. Les visiteurs seront, sans doute, impressionnés eux-mêmes par ce lieu et par l’ampleur de l’exposition. Il est presque étonnant de se dire, d’ailleurs, que cet espace d’exposition va dévoiler les traces de sa construction et celles de l’institution qui l’abrite. De cela, à l’instar des forces alchimiques qui contiennent la grâce autant que le sens secret d’une révélation magique, je suis impressionnée, sinon profondément touchée.

 

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La presse en parle :
J’ai photographié la Cité du Vin comme si c’était le plat d’un grand chef ! Le Figaro – en kiosque et en ligne le 31 mai 2016.
Inauguration de La Cité du Vin, Présidence de la République – en ligne le 31 mai 2016.
– « L’Œil de la Cité », Terres de Vin, numéro hors série, juin 2016 – en kiosque le 1er juin 2016.
Inauguration de La Cité du Vin Bordeaux, Spéciale France 3 Aquitaine – en ligne le 1er juin 2016, à partir de la 55′.
– « Carte blanche à Isabelle Rozenbaum », Sud Ouest, numéro hors série – en kiosque le 1er juin 2016.
– Le Live de l’inauguration de l’exposition en images, D-Fiction – en ligne le 2 juin 2016.
Carte blanche à Isabelle Rozenbaum: la première exposition temporaire à La Cité du Vin, France télévision – en ligne le 3 juin 2016.
– Isabelle Rozenbaum invitée de Rodophe Martinez, France bleu – en direct à 11h le 14 juillet 2016.
Photos, vin, béton et bois, un beau cocktail à Bordeaux, Le Figaro – en kiosque et en ligne le 15 juillet 2016.

De la Cité du Vin aux antichambres de la vie : un état de veille

Festival international du Film d’Architecture et des Aventures constructives » (FIFAAC), Bègles, 26-29 mai 2016.

C’est cet esprit du lieu – ce « génie du lieu » si bien décrit par l’écrivain Michel Butor – qu’incarne à sa manière ma série Antichambres dont le terme doit être, ici, entendu à « l’ancienne », c’est-à-dire comme cette sorte de salle d’attente dans laquelle patientent les visiteurs avant de pouvoir gagner les pièces principales d’une demeure. Dans cette série, l’antichambre est donc l’allégorie même d’un espace ouvert aux frontières indistinctes, un lieu intemporel où la situation spatiale est propre à l’introspection de soi et à la réflexion au cœur de notre société en mutation, soulignant l’importance de l’environnement dans la vie des êtres humains. L’enjeu de cette série est de me mettre en scène dans les lieux à chaque fois : étendue dans divers sites que je choisis, je fais ainsi corps avec le milieu naturel et urbain. Ma présence symbolise, dans le paysage, le lien qui unit le ciel à la terre, le cosmologique et le tellurique, révélant de la sorte que lorsque les hommes s’arrêtent pour méditer, ils se situent entre « ciel » et « terre » et deviennent les véritables intercesseurs entre le monde « visible » et « invisible », mais également, entre des lieux « connus » et « imaginaires », leur permettant un accès vers une conscience profonde de soi et ce qui les entoure. Ce sont 3 photographies issues de cette série que Jean-Marie Bertineau – responsable du FIFAAC – s’est proposé d’exposer lors de cet événement. L’une de ces photographies a une résonance particulière avec La Cité du Vin puisque, précisément, c’est au dernier niveau – encore en pleine construction – que je l’ai réalisée. Ces 3 photographies sont tirées sur toile dans un format dont la grandeur magnifie autant le lieu où elles sont exposées qu’elles le transforment à leur tour.

 

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Je tiens à remercier tous ceux qui m’ont permis de faire aboutir ces différents projets et, plus particulièrement :
– Philippe Massol, Laurence Chesneau-Dupin, Marion Eybert, Sandra Mazière et Sarah Bel R’Houma Joly de La Cité du Vin ;
– Véronique Schiltz de Chercher Partout ;
– Xavier Mouginet des Éditions Elytis ;
– Franck Munster d’Alinéa 33 ;
– Xavier Boissel et Caroline Hoctan du Collectif D-Fiction ;
– Anne Iris Poussielgues des Parisiens de Bordeaux ;
– Jean-Marie Bertineau du FIFAAC ;
– Martin Garanger de l’Atelier Martin Garanger ;
– ainsi que l’équipe de Bovis Fine Art.

Texte et Photos © Isabelle Rozenbaum – Couvertures © DR
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2 Réponses
  1. Schiltz dit :

    À la Cité du vin, je découvre par la petite porte l’exposition d’Isabelle Rozenbaum. Vaste espace blanc, investi par les grandes photographies que ne connaissais qu’en vignettes basse définition…
    Je chausse mes lunettes et je suis impressionnée par la qualité du point des tirages numériques. Les motifs dessinés par la boue de la Garonne, les teintes saturées des gilets d’ouvriers, les fils électriques, vitres dorées ou toits alentours ont quelque chose à voir avec la peinture. Une vue aérienne révèle la base de l’édifice en construction. Un monde grouillant, spiral, dont le mouvement ressemble au chiffre 9. Un jeu de l’oie, qui, d’année en année, passe de l’image en deux dimensions au volume de l’architecture. Je ne peux m’empêcher de penser à la Tour de Babel de Bruegel. Soucis du détail, légèreté de l’anecdote venant contrebalancer la gravité du sujet.
    C’est un peu ce que l’on retrouve dans les textes qu’Isabelle Rozenbaum a rédigés en parallèle de son travail photographique : une extension du domaine de l’infime à l’universel, par un acte résolu et organisé de méditation sur la qualité et la transmission du regard. Elle évoque, dans un chapitre, les cercles symboliques de L’Enfer de Dante… une image inversée, en creux – ou en négatif – de Babel. En tout cas, un parcours intérieur, un cheminement qui offre au visiteur tout un éventail de possibilités : regarder l’histoire d’un espace en train d’être contée, apprécier la justesse, l’audace des compositions graphiques, filer vers le ciel, basculer le long des grues jusqu’aux bourrelets usés des bottes en caoutchouc, ou se laisser bercer par la beauté révélée du site. C’est à chacun de voir.

  2. Schiltz dit :

    … et, relisant les textes de la Tentative, me revient cette phrase de Victor Hugo : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface. »

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