Violence aux frontières : épisode 2

Solidarité nomade

De la solidarité nomade …
La transformation biopolitique de la violence aux frontières contemporaines exige un changement dans les stratégies de résistance.  Plutôt que de demander simplement que la puissance souveraine reconnaisse les droits et l’action politique des individus exclus du processus politique (en transformant les migrants en citoyens), il faut requérir que la figure même du migrant devienne le socle d’une nouvelle organisation politique fondée sur l’inclusion universelle de tout homme indépendamment de son statut. Si le citoyen est le sujet de l’État souverain et le migrant celui qui se déplace d’un État à l’autre, alors le nomade et le migrant se déplaçant entre les deux incarnent une autre politique possible au delà de l’État.

Mais que signifie, pour les personnes sans statut politique, organiser un mouvement favorisant l’inclusion universelle ? Une telle organisation ne se comprend pas en terme strictement identitaire ou comme parti politique puisque la figure d’un tel mouvement n’a pas d’identité raciale, politique ou professionnelle assignée. Toute personne qui se consacre à l’édification d’un monde où « la situation » n’est plus la condition préalable à l’égalité politique et où l’action politique ne repose plus sur une souveraineté territoriale, pourrait être considérée (jusqu’à un certain point) comme luttant en faveur d’un nomadisme politique1.

Mais un tel mouvement serait certainement très hétérogène, composé de toutes sortes de gens provenant de milieux différents et engagés d’ailleurs dans d’autres luttes… Sans axe stratégique commun, comment une telle solidarité politique peut-elle avoir une chance de se déployer ? Nous pouvons trouver une illustration d’une telle théorie de la solidarité nomade entre des groupes hétérogènes sans identité ou parti assigné dans la philosophie politique de Deleuze et Guattari. C’est essentiel pour comprendre ce que signifie une solidarité sans conditions.

Avant de développer ce que signifie le concept de solidarité nomade, depuis la lecture de Mille Plateaux de Deleuze et Guattari, je veux d’abord distinguer ce concept de ce qu’il n’est pas, à partir de 4 théories communes de la solidarité :

  • 1 – La solidarité nomade n’est pas une question de charité. La charité présuppose une répartition inégale du pouvoir et de la richesse, de telle que sorte que ceux qui en ont, peuvent soulager provisoirement les souffrances de ceux qui n’en n’ont pas, sans changer radicalement les conditions d’existence de ces inégalités.
  • 2 – La solidarité nomade n’est pas de l’altruisme. L’altruisme repose sur une identification aux besoins, aux intérêts et aux caractéristiques d’une personne ou d’un groupe en particulier. En tant que tel, l’altruisme échoue également à comprendre ou à changer les conditions dans lesquelles un groupe particulier ou une personne a pu subir des injustices.
  • 3 – La solidarité nomade n’est pas un principe, un devoir universel. Si elle l’était, le devoir risquerait d’écraser toute autre considération politique sous son poids. L’engagement politique serait vécu davantage comme une servitude que comme un engagement ou libre croyance dans une cause.
  • 4 – La solidarité nomade n’est pas une question d’alliés combattant un même but téléologique. Et ce, parce que le but de la solidarité nomade n’est pas entièrement déterminé d’avance, qu’il est l’objet d’une construction progressive par plusieurs groupes hétérogènes de sorte qu’il n’y a pas de but unique au sein d’un tel mouvement.

Une fois évacuées ces définitions négatives, il est temps de rendre compte positivement de ce que peut être une solidarité universelle depuis l’analyse du concept de nomadisme de Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux.

Solidarité nomade

 

Nomadisme
Défini dans ses termes les plus fondamentaux, le nomadisme est pour Deleuze et Guattari un mode de distribution illimitée sans partage. Le nomadisme est, fondamentalement, une théorie de la relation politique universelle entre des individus hétérogènes et des groupes sans statut politique fixe. La figure du nomade est singulière dans la mesure où elle localisée et tout à la fois, universelle, où elle se trouve et peu importe qui elle est, d’ailleurs.

Mais, qu’est ce qui nous permet de théoriser ces connexions inclusives et mobiles entre des groupes hétérogènes à partir du concept de nomadisme ? Deleuze et Guattari définissent les origines du mot nomadisme dans le sillage des travaux de l’historien Emmanuel Laroche dans l’Histoire de la racine « Nem » en grec ancien. Dans cet ouvrage, Laroche affirme que les origines grecque de la racine νεμ indique un mode de distribution et non de partage ou d’allocation des terres.  L’idée selon laquelle Nomos désignait la loi est le produit de la pensée grecque du 5e ou 6e siècle, qui rompt avec la racine homérique originale νεμω qui signifiait « je dispose ça et là » ou « je répartis » : « Le métier de pâtre, à l’époque homérique, n’a rien à voir avec un partage des terres ; lorsque la question agraire, à l’époque solonienne, passe au premier plan, elle s’exprime dans un tout autre vocabulaire. » Faire paître (Nemô) ne renvoie pas à partager, mais à disposer ça et là, à répartir les bêtes. Et, c’est seulement à partir de Solon que Nùmos désignera le principe des lois et du droit (Thesmoï et Dikè), puis s’identifiera aux lois elles-mêmes. Auparavant, il y a plutôt une alter­native entre la cité, ou polis, régie par les lois et les alentours comme lieu du Nomos. C’est une alternative similaire que l’on trouve chez Ibn Khal­doun : entre l’Hadara comme citadinité, et la Badiya comme Nomos (ce qui n’est pas ville, mais campagne pré-urbaine, plateau, steppe, montagne ou désert) »2.

Comme le dit Deleuze, le Nomos désignait donc d’abord un espace occupé mais sans limites précises (comme, par exemple, les étendues autour de la ville). Plutôt que morcelant un espace clos délimité par des routes, des frontières, des murs assignant à chacun une part des biens et réglant la communication des parts par un dispositif juridique, le Nomos originel fait le contraire, selon Deleuze, Guattari et Laroche. Le trajet nomade « distribue les hommes dans un espace ouvert, indéfini, non communiquant, sans clôtures, frontières.  L’espace nomade est marqué par « des traits » qui « s’effacent et se déplacent avec le trajet », relais, points d’eau, de nourriture, abris, etc. Les distributions nomades n’ont pas de divisions ou de frontières, mais cela ne signifie pas que le nomade ne se distribue pas dans l’espace de façon cohérente. C’est bien parce que le Nomos définit un espace occupé concrètement, indéfini et sans limite, qu’il nous offre des clés pour penser les connexions entre des groupes ou des personnes hétérogènes sans antagonisme. S’il n’y a pas séparations distinctes (légales par exemple) ou « de morceaux » délimités, il ne peut y avoir d’exclusion mutuelle.

Mais, comment se construit une telle solidarité dans cette distribution sans partage ? Bien que Deleuze et Guattari mentionnent rarement le mot « solidarité », je tiens à souligner un passage et une note de bas de page particulièrement éclairants du chapitre « Traité de Nomadologie » de Mille Plateaux.  Ils relient directement le concept de solidarité à ses origines nomades et son rôle dans la création d’un « corps collectif » opposé au corps d’État, de la famille, du parti.

Pour Deleuze et Guattari, on retrouve les origines nomades du concept de solidarité dans le concept de Açabiyya d’Ibn Khaldoun. Dans son livre La Muqaddima, Khaldoun définit les nomades non pas par leur appartenance première à une éthnie, une géographie ou une généalogie familiale, mais par leur mode de vie, la solidarité du groupe réuni autour de groupes, de personnes ou de familles hétérogènes. Ce qui est particulièrement intéressant pour Khaldoun est que la solidarité ne se définit pas par des critères prédéterminés, des critères généalogiques ou statiques d’inclusion-exclusion, mais, plutôt, par des relations contingentes entre les individus qui partagent un sentiment de solidarité sans autre motivation extérieure3. En prenant leur place particulière au sein d’une chaîne de solidarité, ils participent à la descendance commune de ce groupe particulier. Non seulement la seule condition pour qu’une solidarité de groupe s’exprime est l’engagement solidaire auprès d’un groupe particulier, mais cette solidarité mutuelle crée elle-même une ligne de descendance ouverte à de nouvelles solidarité avec d’autres groupes… Khaldoun peut prétendre qu’il est inutile de connaître la généalogie (du groupe) parce que, quand la descendance commune n’est plus claire et devient l’objet d’une connaissance scientifique, elle ne peut plus mobiliser l’imaginaire et se voit refuser l’affection engendrée par les effets de solidarité. Elle est devenue inutile. Même le pouvoir politique est inutile sans solidarité. La première forme d’appartenance sociale n’est pas, selon Khaldoun, la sédentarité (étatique), ou généalogique (famille) mais bien contingente et mobile (nomade).

Ce que Deleuze et Guattari trouvent si convainquant dans les origines nomades de la théorie de la solidarité de Khaldoun est que chaque famille bédouine se « situe » non pas en fonction de conditions unidirectionnelles ou hiérarchiques de descendance généalogique, d’alliances matrimoniales arrangées entre les familles, ou même une origine administrative bureaucratique, mais plutôt en fonction de points relais, de vecteurs exprimant la puissance ou la vertu d’une solidarité qui les tient ensemble4.

Les familles se rassemblent à travers un réseau de relations horizontales de solidarité mutuelle, qui ne « se ramène ni au monopole d’un pouvoir organique ni à une représentation locale, mais qui renvoie à la puissance d’un corps tourbillonnaire dans un espace nomade ». Ce serait une erreur de comprendre la solidarité nomade comme une simple question d’espace illimité, de transformation du pouvoir d’État. En suivant Khaldoun, je soutiens, au contraire, que le trajet nomade est une question d’appartenance et d’unité entre des points relais hétérogènes. Il définit une forme d’appartenance qui ne repose ni sur le statut nisur l’identité des individus, mais bien sur leur capacité à mener une action avec les autres. Khaldoun définit la solidarité (badiya) nomade (asabiyah) selon deux axes d’appartenance : le groupe (la condition d’une décence commune) et les relations de solidarité (les pratiques concrètes de soutien mutuel et de relais entre les groupes).

Je souligne deux points importants concernant cette théorie de la solidarité nomade. Tout d’abord, comme Nomos signifiait pour Larroche, une distribution dans un espace ouvert et illimité (la steppe ou la campagne) et non une division en catégories statiques, je propose d’appliquer cette notion aux relations politiques entre les individus. Au lieu de définir le mode d’appartenance d’un individu selon son statut politique (lieu de naissance, niveau de revenu, couleur de peau), nous devrions, plutôt, le définir selon son degré de participation à la vie politique (possible), là où il se trouve. Deuxièmement, comme la solidarité nomade (selon Khaldoun) repose principalement sur un engagement vis-à-vis d’un groupe ou d’une communauté sans appartenance forcée ou sans risque d’exclusion d’une famille, d’un État, nous devrions considérer la figure du nomade comme étant suffisamment flexible pour accueillir chaque personne prise dans une telle lutte inclusive.

Toute personne quel que soit son statut, son identité peut agir en solidarité nomade avec tout autre. Nous ne partageons pas nécessairement les mêmes objectifs, les origines, les territoires ou les États. Nous devons juste être en mesure d’affirmer et croire que leurs luttes sont une seule lutte. Mais, à quoi peut ressembler un mouvement politique fondé sur la figure du nomade ? Depuis les paradigmes dominants d’État et de citoyenneté, comment peut-on tendre vers la construction d’un mouvement de justice pour les migrants qui exige plus que les droits du citoyen, c’est-à-dire une appartenance à la condition sans limite du nomade ?

Texte © Thomas Nail – Traduction et Photos © Hélène Clemente
Pour lire les autres épisodes publiés sur D-Fiction du workshop “Violence aux frontières”, c’est ici.

La mise en ligne de cet épisode du workshop Violence aux frontières accompagne le Festival La Grande Parade Métèque qui se tient à Romainville le 28 mai 2016.

  1. Je ne veux pas dire par là, que tout le monde est, ou peut-être, un migrant sans statuts. Le nomadisme est la catégorie plus large qui inclut les migrants sans statuts. Chacun entre dans cette lutte à différents niveaux. Certaines personnes, par nécessité, en luttant pour leur propre vie, d’autres par sens de la justice et du refus de la pauvreté et de l’exploitation. Mais j’insiste sur le fait que toutes ces formes font partie d’une même lutte pour une transformation des conditions d’appartenance politique de la citoyenneté au nomadisme. []
  2. Mille Plateaux, p. 472. []
  3. Ibn Khaldun, The Muqaddimah; an Introduction to History, trans. Franz Rosenthal (New York: Pantheon Books, 1958), Chapter 2, Section 8. []
  4. Gilles Deleuze and Félix Guattari, Mille plateaux, p. 453/366. []

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