Batman déboule chez POL

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Le miroir d’Éric Pougeau, tel qu’il apparaît dans la quatrième partie du livre © Éric Pougeau, 2013.

 

Titre

Quelque chose ne me plaisait pas dans Deux bêtes à l’intérieur, mon roman précédent, ce n’est pas grave, ça arrive, et c’est Duras, dans Écrire, qui dit que si elle n’avait pas le sentiment d’avoir raté quelque chose dans un texte, elle n’écrirait pas le suivant. Ce qui me déplaisait m’a donc donné envie de reprendre des personnages, ceux dont j’étais insatisfait, précisément. Pour autant, je ne voulais pas écrire une suite, même s’ils ont des liens, mes romans ne se suivent pas. Ils approfondissent des détails, ils y reviennent parfois pour les contredire ou les confirmer ; et le détail qu’il m’intéressait ici de grossir sort d’une phrase. A un moment, le narrateur de Deux bêtes fouille les affaires de sa copine et découvre qu’elle a fréquenté sous un faux nom un type nommé Décembre. Un détail pareil, personne ne s’en souviendrait, mais Décembre serait un nom propre plutôt qu’un nom commun, et même un pseudonyme plutôt qu’un nom propre, et ce serait le titre de ce roman, lequel porterait en lui-même sa falsification. Par ailleurs, puisqu’un mot se choisit aussi en raison de ses connotations, il me permettait de faire allusion à deux autres livres ayant pour titre des noms de mois : Mars, de Fritz Zorn, dont l’absolue négativité revient de manière floutée dans le nom du site de rencontres Azorn.com ; et Novembre, considéré par Flaubert comme une mouture juvénile, romantique et ratée de sa future Éducation sentimentale. Car il s’agissait bien de ça, également : prendre pour narrateur un ancien romantique que les fiascos et les échecs successifs avait fini par défroquer, devenu froid et sec dans un monde qui le lui rendait.

Smartphone

Puisque Décembre fréquentait des sites de rencontres, je pouvais revenir sur une deuxième insatisfaction concernant Deux bêtes. Un journaliste avait pu reprocher au livre sa surabondance de SMS, d’allusions au smartphone, ce qui l’avait prodigieusement exaspéré, comme un signe de la vulgarité des temps et de la littérature qui l’accompagne. Cette question, du degré d’attention accordé à ce qui nous entoure, et qui prolifère sous sa forme technologique, elle concerne tous les écrivains, j’imagine. Doit-on employer des mots qui vont peut-être disparaître dans deux ans ? Doit-on dire SMS ou texto ; portable, mobile, téléphone ou smartphone ? Et comment parler d’un monde où n’importe quelle rencontre réelle risque sans cesse d’être entrecoupée d’intrusions virtuelles ? Faire comme si ça n’existait pas ? Sans parler de réalisme, autant, tout de même, partir du monde tel qu’il est. Dans un entretien, Bret Easton Ellis fait remarquer que l’intrigue de Moins que zéro est tellement ténue que si le roman se passait à notre époque, il ne ferait plus que vingt pages, les personnages du livre passant la plupart de leur temps à se chercher. Désormais, un échange de SMS est un gain de temps considérable dans l’économie littéraire, puisqu’il permet de faire converser deux personnes sans avoir à réfléchir sur les conditions spatio-temporelles qui rendront possible leur rencontre. C’est d’ailleurs ce que présupposent le réseau social ou le site de rencontres. Et si on part du principe qu’une bonne part de notre énergie quotidienne consiste à nous faire sortir de notre solitude, les réseaux sociaux permettent de créer des personnages qui discutent en permanence avec les autres mais qui ne voient jamais personne. Autrement dit, au lieu de gommer ce qui avait exaspéré le journaliste, j’ai écrit un roman où, comme dans nos vies, les quatre-cinquième des échanges peuvent se faire de manière statique avec des personnes qui ne sont pas là à propos de personnes qu’on ne connaît pas, en prenant pour protagoniste un type que tout (psychologie, travail, époque, milieu social) pousserait à entretenir des relations médiatisées et séparées du réel.

Solitude

Barthes disait que, dans notre société, la solitude était vécue comme une faute. Et, de fait, même si elle est on ne peut plus partagée, la solitude et ses aléas ont souvent mauvaise presse dans les romans qui cherchent, tout de même, la plupart du temps, à maintenir un lien d’identification minime avec leur lecteur ; et l’hypocrite lecteur, qui est seul, au moins quand il lit, n’aime jamais qu’on le lui rappelle. Pourtant, mon narrateur se devait d’être seul. Il vit même dans un quartier pourri, un ghetto de pauvres cerné de ghettos de riches ; il essaie de rencontrer une femme, il n’y arrive pas ; son quotidien n’est pas enchanteur, il a des accès de déprime, il picole et prend des cachets parce qu’on risque de rénover son immeuble et de le déloger. À ce stade, il n’avait rien qui puisse susciter l’envie, l’admiration, voire l’intérêt. Pire encore, Décembre serait désagréable, et tout en s’en défendant, il multiplierait les jugements à l’emporte-pièce sur les gens qu’il rencontre. Avec un narrateur pareil, on n’allait pas déchaîner les foules. Cependant, cette solitude existentielle et complète invendable, notre société la mythifie aussi, et la rend même bankable sous la figure du super-héros, pour qui elle est la condition indispensable à son destin supérieur.

 

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« Les Trois Spires » où vit Décembre, vues par Nicolas Moulin © Nicolas Moulin, 2016.

Noirceur

On peut supposer que chaque auteur tente de se situer par rapport à l’histoire de la littérature, et que cette histoire s’est pour un temps, au moins, comme divisée en plusieurs branches sous l’influence de la mondialisation et de la postmodernité, et qu’il est tout à fait possible d’être écrivain sans avoir jamais lu Robbe-Grillet, Gombrowicz, Bernhard, Ballard, ou Manchette. En ce qui me concerne, il y a longtemps que cette histoire passe par ces auteurs, mais, pour ce livre, davantage par Manchette, lequel tient le polar tel qu’il l’envisage, c’est-à-dire behaviouriste, hard-boiled et violent, bref noir, pour l’héritier du réalisme critique de Flaubert. Ce qui laisse entendre que le roman ne vaut, selon lui, que par sa charge de négativité, et que dans un monde en pleine décomposition1, il est plutôt question d’aider le mouvement à s’accélérer. Manchette distinguait le roman à énigme, « où le monde est bon et le mal réifié », du roman noir, « où le monde est essentiellement mauvais ». En supposant que cette histoire de la négativité littéraire persévère, après les deux étapes du polar distinguées par Manchette, il s’agissait avec Décembre d’imaginer un roman où ce serait désormais le bien qui, sous la forme d’un héros isolé, deviendrait séparé, réifié, et voué à la falsification du masque dans un monde qu’il n’y a plus à embellir ou sauver, toujours perçu comme « essentiellement mauvais ».

 

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Victor Herbert (Lou Reed), Batman (le Collant) et Bernotte (Sade).

Batman

Pour toutes ces raisons, la figure de Batman, par sa noirceur de justicier solitaire, semblait idéale. Au moment d’en avoir eu l’idée, je n’en connaissais rien de plus que le narrateur de Décembre. Puis j’ai appris que des scénaristes comme Frank Miller, Grant Morrison ou Scott Snyder étaient allés très loin pour rendre réaliste ce milliardaire tour à tour dépressif, alcoolique, insomniaque et fétichiste, traumatisé par l’assassinat de ses parents, directement affiliée au hard-boiled comme le plus grand détective du monde, maître dans l’art de disparaître, super-héros sans super pouvoir ― et figure ouvertement gothique, dont l’objectif est de susciter le malaise chez ceux qui cherchent à le paralyser et lui faire peur. Une fois décidé à écrire à mon tour un Batman, il m’a fallu trouver à chaque habitant de Gotham un équivalent dans ma ville imaginaire. Certains sont évidents, comme le Joker, d’autres moins ; je vais me contenter de Catwoman. Dans les comics et les films des années 1980, elle se sexualise, commence à s’habiller d’une combinaison moulante en cuir noir (ou violette), et devient la maîtresse sporadique de Batman, avec qui elle entretient des rapports ambigus (elle est voleuse, il est justicier), quasi sadomasochistes (elle utilise le fouet, elle disparaît au moment de se donner). Dans le livre, elle devient Frimaire, jeune femme libertine moralement dominatrice et spécialiste de Sade. En outre, elle joue avec le lecteur qui l’aurait reconnue, puisqu’elle peut laisser croire par son comportement que Bruce Wayne est le narrateur, ce qui n’est pas le cas. On peut se demander pourquoi multiplier des allusions et des contraintes que presque aucun lecteur ne verra. Sans doute parce que ça m’amuse, que j’espère que ça en amusera d’autres, et qu’écrire en ne m’amusant pas tiendrait pour moi de la perversion.

Quotidien exotique

Je relis régulièrement le Ballard de Crash !, et le Philip K. Dick tardif, auquel renvoie Siva, le nom du chat du livre. Le premier faisait de l’anticipation sociale, et on peut aussi bien considérer le second comme un écrivain réaliste qui, un jour, a eu le coup de génie de remplacer dans ses romans jugés trop sinistres les voitures par des fusées, les appartements par des conapts, les voisins pénibles par des Ganimédéens, et les femmes castratrices par des androïdes. Comme le disait Perec, l’écrivain est un rat qui construit son propre labyrinthe, duquel il espère bien s’échapper. Pour éviter d’autres insatisfactions, je me suis arrangé cette fois pour que chaque personnage ait quelque chose d’autobiographique qui puisse s’exporter et se dissoudre dans les contraintes de l’univers mythique et stéréotypé des comics. Pour Décembre, je voulais écrire un long roman noir, dont la noirceur serait acceptable. Et si j’ai inventé des noms de marque et des noms de lieux, ce n’est pas pour donner l’illusion d’un monde irréel, mais pour qu’un quotidien a priori peu romanesque devienne comme exotique et nimbé de couleurs fantaisistes et lointaines.

Texte © Nicolas Bouyssi – Photos © DR
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  1. Décomposition entamée en France dans les années 1850 et enregistrée par Flaubert ; poursuivie aux États-Unis dans les années 1920 et enregistré par Hammett et Chandler (puis par Orwell) ; puis souhaitée continuée dans les années 1970 en France par ce qu’il a tenté de théoriser dans ses chroniques littéraires et cinématographiques. []

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