Planter le décor

Stratégie

À un moment donné, nous n’avions plus vraiment le choix, le projet commençait à s’essouffler, l’énergie et la concentration à s’épuiser, et le futur nous attendait toujours sans que l’on sache sur quoi exactement. Les images recréaient un stimulus, nous donnaient malgré tout envie d’y aller, de reprendre la main, de réactiver ce chantier laissé en plan. Elles semblaient à demi-mot nous montrer un chemin, la voie de l’avenir. Elle nous rappelaient en même temps les origines du projet, comme s’il ne manquait que quelques pas à faire pour boucler la boucle. C’est comme ça qu’on en était venu à imaginer des personnages, à les situer dans le temps et dans l’espace, pour prendre un autre angle, pour essayer de raconter quelque chose, une histoire peut-être…

 

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Apparition d’Adam à Paris

Jeune artiste américain, Adam était arrivé à Paris en 2015 pour un semestre d’étude au Paris College of Art, une école d’art américaine délocalisée. Il avait pris une majeure en photographie, pour remettre en marche une pratique qu’il avait un peu laissé tombé, et se donner un temps de réflexion sur son avenir artistique et professionnel. Ces dernières années, il avait surtout fait des films avec son frère mais il avait besoin de reprendre une démarche plus perso. Il avait eu envie d’en revenir au b.a.-ba de la pratique photographique, de retourner à l’école, pour mieux reprendre la main sur sa création. Du coup, il se baladait en permanence avec son appareil photo ou au moins son smartphone. Il s’en rendait bien compte, c’était effroyablement cliché, presque ridicule, de prendre des photos à Paris. La ville était historiquement photogénique, tous les grands noms de la photographie s’y étaient frottés, et elle était encore canardée quotidiennement par des millions de touristes et de photographes en herbe, mais finalement pourquoi pas, il trouverait bien des angles inspirants au gré de son séjour et de ses pérégrinations. Le défi artistique restait valide et d’autant plus qu’il avait plus l’habitude de travailler l’image de studio que la photographie urbaine qu’il découvrait. À part la Tour Eiffel qui le charmait réellement, les monuments et les paysages cartes postales ne l’intéressaient pas plus que tout ce qui semblait « typiquement parisien », les couchers de soleil sur les ponts, les terrasses de café, les coins de rue animés, et les personnalités élégantes, tous ces stéréotypes qui monopolisaient l’imaginaire de Paris, et avaient contribué à la muséifier. Ceci dit il était quand même content d’avoir vu par hasard Keziah Jones jouer dans le métro parisien l’autre jour ; apparemment, c’était pour célébrer ses débuts il y a vingt ans à Paris.

Question photographique

Comment sortir des caricatures au cœur de l’identité parisienne sans tomber dans l’autre caricature de la photographie décorative et abstraite, faite de petits détails faussement poétiques, et de saynètes anecdotiques, qui était devenu le standard iconographique des guides et médias internationaux ? Sortir des caricatures, c’était aussi sortir des sentiers battus, ce qui n’était pas si simple quand on avait l’impression que tous les sentiers et arrondissements parisiens, en tout cas ceux qu’il avait commencé à voir, avaient justement été battus et rebattus photographiquement. Sans aucun doute, Adam devait élargir son périmètre de curiosité et d’investigation, se mettre en mode dérive situationniste et recherche psycho-géographique en espérant qu’une bonne étoile viendrait l’éclairer. Il y avait cependant quelque chose d’ambiguë dans la démarche, car prendre des photos demandait une attention très particulière et bien différente de celle du flâneur dilettante, du poète ivre, du promeneur contemplatif, ou du marcheur sportif. Il avait des amis architectes à New York qui justement organisaient des déambulations urbaines auxquelles il n’avait pas participé, mais il pouvait sentir que son mobile artistique et photographique requérait un autre état mental. Ceci dit, maintenant que la ville rentrait dans son champ artistique, il regrettait un peu de ne pas avoir mieux suivi leurs études d’ambiances et les analyses sensorielles de la ville marchable, autant de jargon qui l’avait un peu rebuté. Prendre des photos dans la ville, c’était peut-être cultiver l’ « œil de l’architecte » comme ils disaient, attentif aux moindres détails, volumes, et perspectives, mais c’était quand même autre chose à la fois ; c’était comme chercher quelque chose d’invisible ou de minuscule, lui semblait-il, à la frontière de la perception, du fantasme et de la projection. Il se souvenait que sur les tournages des films qu’il faisait avec son frère, parfois la meilleure manière de trouver le bon cadrage, le bon plan séquence, c’était de tout simplement s’asseoir pour ausculter la situation. D’ailleurs, les metteurs en scène ont toujours une chaise qu’ils baladent un peu partout.

 

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Effet Papillon

Dans la rue, il se sentait plutôt comme un chasseur d’insectes et de papillons, tout à la fois aux aguets, l’esprit vif, mais en attente d’une heureux hasard, d’un petit moment d’éternité qu’il pourrait attraper, geler, comme un entomologiste plus ou moins chanceux, maniaque et obsessionnel. Mais ce n’était pas si simple non plus ; il savait bien que tout pouvait aussi se jouer à posteriori, et qu’une image pourrie pouvait s’avérer décisive et ouvrir des brèches artistiques insoupçonnées. Cela lui faisait penser justement à ce qu’on appelait l’ « effet papillon » où l’on estimait que le battement d’aile (d’une image) pouvait provoquer aux gré des aléas, une réaction en chaîne infinie d’impacts divers et variés. C’était ça qu’il cherchait et c’est pour cela qu’il prenait aussi un malin plaisir à prendre des photos un peu n’importe comment, pour voir, pour voir le résultat, pour voir si sa détermination artistique restait vive, se confirmait et si elle donnait forme à quelque chose. En plus de son observation et de ses expérimentations intuitives, il avait besoin de se raconter une histoire dans sa tête, de la laisser éclore, même par bribes, et de la mailler à sa propre histoire et à celle du monde pour que tout cela fasse sens. Comment amorcer la chaine de spéculation psycho-géographique restait cependant bien mystérieux à ses yeux. Pour le moment, il se contentait de butiner la ville de son appareil photo, de la mordre par endroits au gré de son impulsion, de son appétit.

Voix-off

On pourra en convenir, Adam est assez perspicace et à l’aise avec un certain mode de conceptualisation de sa pensée, qu’elle soit théorique ou métaphorique. Apparemment, il ne le sait pas encore mais la métaphore entomologiste du « chasseur d’image » et de l’ « image-papillon » a déjà une existence en pointillé. Walter Benjamin l’évoque dans « La chasse aux papillons » (in Sens unique, 1933) pour parler du collectionneur attentif qui sélectionne d’un geste vif et précis, un nouvel échantillon, un nouveau spécimen, que ce soit un insecte, un papillon, ou une image dont il était grand amateur. Lorsqu’il s’agit d’un papillon dont les mouvements erratiques et virevoltants imposent une concentration maximum, l’exercice de capture oblige le chasseur à un déplacement empathique radical où il doit entrer, s’immerger dans l’expérience, dans l’existence du papillon pour parvenir à l’attraper. Ainsi met-il un terme à cette brève dépossession de lui-même, montrant par la même occasion combien la quête de l’image est aussi toujours, un peu, la quête de soi. Même métaphore, autre dimension, l’écrivain allemand W.G. Sebald qui a lu Benjamin, reprendra, à la fin du vingtième siècle, le syndrome de l’empathie entomologiste, pour parler de l’investigation psychique, mnésique et historique, et notamment autour ou en réflexion sur des images documentaires. Le regard et la pensée de ses butterfly-men papillonnent dans un espace visuel et mental convoquant tout à la fois mémoire, analyse et imagination pour recomposer le fil de l’Histoire, ou plutôt le canevas d’une histoire de nature résolument paradoxale, où s’énoncent tant bien que mal les identités subjectives, individuelles ou collectives. Dans leurs lignées, Georges Didi-Huberman reviendra sur cet instant de fusion du chasseur et de l’image-papillon, pour mieux évoquer celui de l’apparition aussi hasardeuse que miraculeuse, de la pensée, de l’illumination, et d’une mise en récit qui se veut plus spéculative et artistique. Néanmoins, chacun d’entre eux se placent du côté du spectateur, du décrypteur d’image, et non du photographe face au monde. De ce point de vue, on pourra citer l’investigation du photographe Will Navidson, personnage principal de La Maison des Feuilles (M. Danielewski, 2000) qui teinte d’une nouvelle nuance la métaphore du chasseur de volatile. Son image sensationnelle d’un cadavre de guerre harponné par un vautour, diffusée dans le monde entier à l’apogée de sa carrière, épingle magistralement l’atrocité humaine (comme Sebald) autant que l’instinct prédateur du photographe. Pris de nombreux tourments intérieurs, son obsession de l’image devient le nerf d’une extraordinaire investigation psychique et spatiale plutôt que picturale, comme en témoigne l’architecture du récit. Voyons justement où l’intuition d’Adam nous/l’emmène dans la ville…

 

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À nous deux Grand Paris !

Résident étranger en France pour une année, l’administration française imposait à Adam quelques formalités, notamment d’aller chercher son permis de séjour à la Préfecture de Bobigny, et là tout d’un coup l’ambiance urbaine s’annonçait bien différente : architecture 100% vingtième siècle, ensemble moderniste 70’s hyper homogène, qui plus est recouverte d’une sorte de voile gris, comme si la ville était un peu éteinte, peut-être dans l’ombre de Paris. Il avait eu envie de marquer le coup, celle de l’obtention du sésame officiel religieusement attendu, comme d’un premier clic mental et photographique. En un instant, il prenait conscience de ce que les parisiens nommaient, avec un dédain non dissimulé, « la banlieue », sensée devenir le « Grand Paris », mais auquel personne ne « croyait ». Dans les quelques conversations où la politique urbaine de Paris avait été évoquée, il n’avait pas trop compris ce que pouvait signifier « croire au Grand Paris » mais là il commençait à se faire une petite idée. Il n’était en effet pas simple d’associer l’expérience sensible et spontanée qu’il était en train de vivre à Bobigny avec l’imaginaire parisien conventionnel, comme si l’un et l’autre ne pouvaient rentrer dans le même cadre. Était-il possible et souhaitable de recadrer l’ensemble ? Il n’était pas trop sûr d’y croire non plus, mais ça commençait à l’intriguer et ça soulevait une question photographique qui le stimulait. « À nous deux (Grand) Paris ! » se dit-il intérieurement, se rappelant une citation d’un classique français étudié à la fac et dont il ne se souvenait plus l’auteur, mais auquel il avait pensé en arrivant à Paris. Et là, le face-à-face, le corps à corps avec la ville lui faisait envie, lui donnait envie de s’y frotter de plus près ; ça le mettait en jambe. Du coup, il s’était attardé sur cette esplanade de Bobigny, si officielle avec sa préfecture et ses drapeaux, si modeste à la fois avec son architecture fanée et son atmosphère de sortie de centre commerciale de banlieue. Et puis surtout ce qui le surprenait, c’était l’échelle ; contrairement aux méga complexes modernistes si communs aux États-Unis, cet ensemble urbain lui paraissait petit, replié sur lui-même comme un mouchoir de poche. Malgré tout l’homogénéité architecturale lui plaisait. Des jeux de lumière sur les parois vitrées, sur les façades de miroirs biseautés, ou à travers les quelques arbres, attiraient son attention, lui donnaient envie de tester des cadrages, de s’approprier par la photographie quelques échantillons de cet espace urbain. Il avait le temps, il était content d’avoir son visa en poche, il se sentait « cool dans la place » comme disait l’autre.  Les volumes de l’esplanade, les reliefs de ses façades et leurs jeux de clair-obscur avec ce soleil rasant de novembre, le mettaient dans un état silencieux et presque contemplatif, sans pour autant interrompre sa séance de shooting. Le lieu était assez désert, mais il n’était pas le seul à traîner sur cette esplanade, même si les bourrasques de vent n’incitaient pas vraiment à la pose tranquille et prolongée. Il commençait à avoir un peu froid. C’est à ce moment-là qu’une petite bande de jeune, garçons et filles, étaient arrivés et avaient commencé une sorte de chorégraphie sur l’esplanade…

 

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Texte & Illustrations © Raphaële Bidault-Waddington
Pour lire les autres textes du workshop “Machination”, c’est ici.

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