Castorama

La récente invention du diorama, qui portait l’illusion de l’optique à un plus haut degré que dans les panoramas, avait amené dans quelques ateliers de peinture la plaisanterie de parler en “rama”, espèce de charge qu’un jeune peintre, habitué de la pension Vauquer, y avait inoculée. (Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1835)

Le comportement doit être différent aujourd’hui. La science a déjà dépassé l’homme. L’homme ne s’en rend même pas compte. Un homme qui vole en avion, il vole plus vite avec son derrière qu’avec son cerveau. (Edgard Varèse, Hommage à Varèse, film de Luc Ferrari et Gérard Patris, 1966)

 

 

30°49′24.07″ Nord et 111°00′12.41″ Est : Chine, Province du Hubei, 湖北, signifiant Nord du Lac. En orbite, à la verticale, le satellite d’espionnage américain Keyhole 13, la pupille dilatée, l’iris irisée, le regard longue focale tumescent, observe les travaux de finition du barrage géant des Trois-Gorges, situé sur le Yangtsé. Ouvrage d’art pharaonique, titanesque, nouvelle et grande muraille chinoise aquatique, long de plus de deux mille trois cent mètres et d’une hauteur de cent mètres, le barrage et la création du réservoir ont nécessité le déplacement de près de deux millions d’habitants et l’engloutissement de cent trente villes et villages. En amont, à des milliers de kilomètres de là, à sa source, à plus de cinq mille mètres d’altitude, dans les replis des nuages, dans le creux des montagnes Tanggula, des glaciers tibétains perlent les premières gouttes du plus grand fleuve chinois : le fleuve Bleu, aujourd’hui appelé le Yangtsé, 扬子江.

58°16’19.54″ Nord et 112°15’06.11″ Ouest : Canada, au Nord de la province d’Alberta, du nom de la quatrième fille de la Reine Victoria, la Princesse Louise Caroline Alberta. Le 2 octobre 2007, Jean Thie, Président de Ecoinformatics International Inc., découvre grâce à Google Earth un gigantesque barrage de castor, d’une longueur de huit cent cinquante mètres. C’est le plus grand barrage animal, non humain, jamais découvert par l’homme. Situé au Sud du Lac Claire, au cœur des plaines boréales de la plus grande réserve mondiale de bisons, le Wood Buffalo National Park, le barrage de castor est donc visible depuis l’espace. La construction castorine aux tranchantes incisives existait physiquement tout comme son image satellitaire existait bien avant que l’Homme ne la remarque. L’objectif du satellite l’avait enregistré mais l’image offerte aux yeux de tous demeurait invisible. Encore fallait-il pouvoir lire et interpréter le paysage afin d’y déceler l’architecture de bois et de buisson. Le règne de la divination par la terre, la géomancie est désormais concurrencée par celui de la géomatique, traitement informatique de l’information géographique, spécialité de la société Ecoinformatics.

 

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Découvert de manière fortuite, Jean Thie a détecté par hasard la présence du barrage alors qu’il utilisait Google Earth afin d’étudier les variations environnementales liées à la fonte du permafrost dans les régions subarctiques canadiennes. Comme l’explique Jean Thie dans son article Exploring beaver habitat and distribution with Google Earth : “Le barrage est localisé à cet endroit depuis au moins 25 ans comme on peut l’observer grâce aux images satellitaires LandSat 7 de la NASA datant de 1990. Cependant les photographies aériennes de 1975 montrent que le barrage n’existait pas encore à l’époque.”

Contrairement au barrage chinois des Trois-Gorges, la barrage des castors canadiens, situé dans une région extrêment reculée, marécageuse et difficile d’accès, est une œuvre en devenir. De part et d’autre de la structure existante, deux autres digues sont en construction. Une fois l’ensemble réuni, le barrage, réalisé sur plusieurs générations de castor, pourrait mesurer plus de mille mètres de long. Peut-on envisager l’ouvrage d’art des castors canadiens comme une œuvre Land Art ? Blasphème ? Le castor pourrait faire sien le manifeste du land-artiste Richard Long qui présente “L’art comme description formelle et holistique de l’espace physique et comme expérience du paysage dans ses plus élémentaires matériaux”.1 Mais un ouvrage d’art tel un barrage de castor peut-il être considéré comme une œuvre d’art, qui plus est animale ? Forgerie, ineptie que tout cela. Est-il possible de faire preuve d’une telle mauvaise foi et réduire à ce point le noble principe esthétique – science du Beau emprunt de bonté et du Sublime vernis à la moraline – à un instinct de survie utilitaire, fonctionnel, englué dans la pesanteur de la matière, dénué de toute spiritualité ?

 

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Les curetons de l’humanisme, les suppôts de l’anthropocentrisme seraient bien sûr les premiers à nier toute possibilité de création artistique au sein d’une espèce autre que l’Homme, créature bipède, “stade ultime de la création” pour les fanatiques de la foi ou “suprême aboutissement de l’évolution” pour les sectaristes en athéisme. Scientistes et séminaristes s’accordent pour dire que l’homme de Néandertal est un animal transcendantal distinct des autres créatures immanentes à la nature. Car seul l’Homme du haut de son très grand H pense. Seul l’Homme est doté de parole. Certes, le castor mugit, l’abeille et la guêpe bourdonnent ou vrombissent, l’agneau, la girafe et le phoque bêlent, l’aigle trompette, la belette belotte, l’alouette tirelie et parfois même turlutte, mais seul l’Homme parle.

En rut, le bélier blatère et le cerf brame mais seul l’Homme saurait déclamer l’éternelle flamme de son amour ; l’amour, cet infini mis à la portée du caniche de sa bien aimée. Le bouc béguète, le butor butit, la buse et le chat miaulent, mais seul l’Homme parle et déparle, à foison, à raison, à tort et à travers.

La caille carcaille, le canard cancane, la chouette chuinte, le corbeau coraille mais seul l’Homme s’exclame que le divin signifié est distinct du vulgaire signifiant. Le coucou coucoue, le crocodile pleure, le grillon grésillonne et sur le feu grésille, le criquet criquète, l’éléphant barronne et barrit mais seul l’Homme a accès à la pensée anthropomorphique, symbolique et hyperbolique.

La colombe roucoule, le goéland raille, le geai jase, la grive babille, le loup hurle et la hyène ricane, le héron hue et le moineau chuchote, la pie agasse, le serpent siffle et le perroquet parle. Abus de langage que tout cela car seul l’Homme reconnaît le sens de ces paroles. Seul l’Homme véritablement parle, murmure, susurre, s’exclame, articule, parfois bafouille, balbutie, bégaye, et souvent monologue, radote et sermonne.

L’honnêteté intellectuelle, grande pourvoyeuse de leçon a parlé. Il n’y a point d’art castor. Dénué de parole, le castor est mais ne pense pas. Certains esprits philosophiques, adeptes du rationalisme mécaniste, vont même jusqu’à affirmer que le castor ne pensant pas, celui-ci n’est pas et ne fait que simplement exister. Hors du langage point de pensée. Et hors de la pensée, point d’art ni de salut de l’âme dont pourtant n’est pas dépourvu la gente animale.

âme → anima → animal.

 

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L’animal a une âme mais nulle raison, nulle conscience, ni conscience de soi, ni de la mort. Mort ou vif, rongé ou rongeur, le castor ne saurait distinguer l’être du non être, le trop vide du néant plein. Tel est le dogme du suprémacisme (voire du spécisme), pensée dominatrice de l’espèce dominante. Après que la terre a été évincée du centre de l’univers, voici apparaître l’Homme au cœur de la planète. L’acte de décès de Dieu est un faux car toujours l’Homme semble fait, surfait et parfait à son image. Le Vatican veille. On lui en sera gré. Le 6 août 2010, jour de la fête de la Transfiguration du Seigneur, dans son “Message aux jeunes du monde à l’occasion de la 26ème Journée Mondiale de la Jeunesse de 2011”, Sa Sainteté le Pape Benoît XVI, en personne, a fort logiquement parlé non pas de mort mais dénoncé “une sorte d’éclipse de Dieu”, “une certaine amnésie”. Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ? Amnésiques ou insomniaques, d’autres à la manière de Raymond Federman, l’écrivain, préfèrent l’irrationalité ludique de l’homme plutôt que sa rationalité bien-pensante2.

Alors certes, endormi, l’animal rêve, éveillé il joue mais tout cela est-il bien sérieux ? A-t-on jamais vu surgir du rêve et du jeu, pensée et création ? Faut-il bêtement croire comme Buffon que s’il n’existait pas d’animaux, la nature de l’homme serait encore plus incompréhensible ?3.

« Les animaux sentent mais ne pensent pas. » affirme l’idéalisme bourgeois gentilhomme. Si les castors faisaient du Land Art, cela ne pourrait être qu’en l’ignorant comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Et si les fleurs, elles, parlent une langue, le langage des fleurs, ce n’est qu’une image, une métaphore, celle que l’Homme a daigné attribuer au végétal, pour rehausser les couleurs de ses pétales. Et la rose rit des lilas. Et les fleurs et les castors s’interrogent. Le temps ne serait-il pas venu d’élargir la notion du langage et de passer d’une Phénoménologie de l’esprit pour reprendre le titre de l’œuvre de Hegel à une phéromonologie des esprits ? La phéromonologie renverrait aux phéromones, substances chimiques messagères des végétaux et des animaux comme une porte imaginaire ouverte sur la dimension animiste du monde vivant.

 

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Cet épisode est initialement paru dans Peeping Tom (Léo Scheer, 2011).
Texte & Photographies © Alessandro Mercuri
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “ParisLike Again”, c’est ici.

Alessandro Mercuri est l’auteur d’essais littéraires, croisant théorie et fiction : Kafka-Cola, sans pitié ni sucre ajouté et Peeping Tom (Léo Scheer 2008 et 2011) ainsi que d’un récit, Le Dossier Alvin (éditions art&fiction, 2014). Son workshop « ParisLikeAgain » reprend des articles publiés (entre autres) dans ParisLike, revue numérique de création bilingue, consacrée aux nouvelles pratiques artistiques, littéraires, intellectuelles et scientifiques.

  1. Art as a formal and holistic description of the real space and experience of landscape and its most elemental materials. Richard Long – Texte sans titre, Bristol, 2000. []
  2. Raymond Federman, Surfiction, 1993. []
  3. Georges-Louis Leclerc de Buffon, Discours sur la nature des animaux, 1753. []

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