Conversation avec Fabien Thévenot

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Fabien Thévenot responsable des Éditions Le Feu Sacré s’entretient par écrit avec Caroline Hoctan :

1 – Frank Smith m’a fait parvenir un petit livre absolument admirable de vos éditions dont il est l’auteur : Pourquoi je lis Bartleby de Herman Melville – Fonctions Bartleby, bref traité d’investigations poétiques. Or, il se trouve que ce titre appartient à la collection « Les Feux Follets » que vous dirigez avec Alain Jugnon et qui comporte, outre ces trois titres déjà publiés, six en cours de préparation. Expliquez-nous en quoi consiste cette collection et pourquoi la lecture des grandes œuvres littéraires par des écrivains et des poètes contemporains est-elle, à vos yeux, plus pertinente sinon intéressante que celles qu’en donnent leurs spécialistes, notamment universitaires ?

Nous sommes parti d’un constat : les romanciers et les poètes parlent souvent très volontiers des livres qui les meuvent, qui les ont marqués ou qui les font écrire, mais rares sont les espaces de liberté où leur est donné l’occasion de  partager cet enthousiasme. La place était vacante et nous l’avons occupée. Seule obligation pour l’auteur : produire une certaine poétique sur la base de cette adoration, variable selon les personnalités, l’inspiration et les inclinaisons de chacun. C’est un peu notre but avec cette collection : éditer des textes qui ne tiennent ni de la poésie pure, de la fiction ou de l’essai mais qui les contienne un peu tous. Le programme a l’air prétentieux dit comme ça, mais c’est le genre de texte que je recherche en tant que lecteur, logique, donc, que je cherche à les faire advenir en tant qu’éditeur. Je déteste les livres qui s’en tiennent à leur planning, qui ne déraillent pas, qui se comportent comme des objets serviles. C’est la dernière chose que je souhaiterais publier.

 

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2 – Trois questions déterminent le process de votre collection : « Quel livre-monde vous fait courir ? Quel roman terminal vous fait écrire ? Quel ouvrage du passé vous semble écrit pour le présent ? ». Vous rappelez ainsi que la littérature ne peut s’envisager ni ne se concevoir autrement que par son rapport avec le passé, c’est-à-dire à travers une filiation et un héritage entre des auteurs dont aucun, s’il est digne de ce nom, ne peut s’affranchir. Or, de nos jours, on peut constater que la « création » littéraire produite par nombre d’auteurs, plébiscitée par la plupart des éditeurs – comme promue par les médias et les lecteurs – n’a plus rien à voir avec cette littérature dont il est question ici et qui serait constituée de ce type de « livre-monde » ou de « roman-terminal » dont vous souhaitez, pour votre part, vous réclamer. Pouvez-vous nous parler de votre métier et de votre conception de la littérature sachant que vous voulez en finir de vous lamenter « sur le sort de la littérature contemporaine, sur ce que devient de jour en jour le ventripotent milieu de l’édition » ?

Avant toute chose, je tiens à préciser que l’édition n’est pas mon métier. J’ai une activité professionnelle, alimentaire et manuelle à côté. Je ne viens absolument pas du sérail, je n’ai fait aucune étude en ce sens, je me suis simplement intéressé à l’édition par goût de la lecture et par amour du livre. Vous l’avez dit plus haut, le marché du livre s’est beaucoup formaté ces vingt dernières années, à tel point qu’on y publie beaucoup de textes mais plus tellement de littérature. Le marketing a fait beaucoup de mal à l’édition et les nouvelles formations aux métiers du livre ont transformé toute une génération de libraires en gestionnaires de stocks. Le bon côté des choses, c’est que n’importe quel lecteur un tant soit peu motivé peut, aujourd’hui, monter sa maison d’édition et trouve facilement de bonnes choses à éditer/rééditer, puisque les marges ont été totalement délaissées par les majors. Il y a 15 ans,  quand je suis arrivé à Lyon, je faisais le tour des libraires. Chacune avait ses tendances, ses préférences, ses livres qu’elle défendait. Aujourd’hui, je me contente de rendre visite aux deux-trois dernières librairies qui se battent encore pour une forme de diversité, mais force est de constater que 90% d’entre elles sont devenues les larbins des grands groupes d’édition. Dans ce contexte là, il est extrêmement difficile de se diffuser. Je connais des éditeurs indépendants qui travaillent mieux avec certaines maisons de la presse qu’avec les libraires ! C’est dire à quel point c’est devenu un secteur verrouillé pour de petites structures comme la nôtre.

 

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3 – Publier très peu d’ouvrages, proposés en petit format et apparemment imprimés sur du papier recyclé, est-ce une manière de prôner une certaine forme de décroissance dans un monde éditorial qui sur-publie ? À ce titre, qu’est-ce qu’être éditeur aujourd’hui du point de vue de l’art du métier ?

Mon souci est de publier les meilleurs textes possibles dans de beaux livres qu’on a envie d’ouvrir, de lire, de conserver. Si les « Feux Follets » sont de petits objets, c’est parce qu’ils sont le fruit d’un compromis entre un désir de collection et des difficultés économiques. Leur forme a été choisie en fonction des possibilités d’impositions, qui nous permettent d’imprimer plus de livres sur la même surface et pour la même facture. La décroissance, en tant que petit éditeur, on la pratique constamment sans jamais y penser. Puisqu’on a peu d’argent, on a peu de possibilités de publier beaucoup, donc trop. Et comme nous publions peu, nous publions avant tout des choses qui nous tiennent à cœur, donc peu de possibilités de publier un texte vraiment merdique…

 

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4 – Parlez nous de vos projets éditoriaux, de vos envies, même de vos rêves d’éditeur.

Dans l’immédiat, nous allons continuer à éditer nos « Feux Follets » au rythme de trois par an jusque 2017, et peut-être un ou deux livres à côté (de la poésie, surtout, c’est par-là que ça grouille en ce moment), puis nous ferrons le bilan à ce moment-là. Mon objectif avec Le Feu Sacré reste l’autofinancement de nos publications sans avoir recours à des subventions ou à cette nouvelle forme de marketing qu’on appelle aujourd’hui « crowdfunding ». Tout cela en continuant à gérer nous-mêmes la distribution des livres. Cet aspect est important à mes yeux, la maison d’édition a toujours été pensée comme une entité do it yourself. Il y a trop de maillons dans la « chaîne du livre », sans compter que beaucoup de ces maillons nous sont relativement hostiles. La plupart des librairies sont contents de nous trouver quand il s’agit de répondre rapidement aux commandes de leurs clients, mais très peu prennent le parti de défendre vraiment la « petite édition », de mettre en avant nos livres, ou de défendre un catalogue sur le long terme. Les quelques librairies qui font ce travail vendent pourtant très bien nos ouvrages. D’un côté, nous avons des libraires qui vendent tous la même chose et, de l’autre, des tas de maisons d’éditions qui proposent des choses nouvelles, culottées, singulières et qui n’arrivent pas à placer leurs ouvrages en librairies. La situation est vraiment ubuesque quand on y pense. Mon rêve, à part ça, je le réalise tous les jours, juste en éditant des livres. Dans la méditation Zen Sōtō, on dit qu’il ne faut pas chercher à atteindre l’éveil – le Satori – que l’acte de méditer  – Zazen – se suffit à lui-même. Ici et maintenant : « Pratique et éveil ne font qu’un », dit Dōgen.

Entretien © Fabien Thévenot & Caroline Hoctan (juin 2016) – Photographies © DR
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