Dans la toile

Ferdinande-Cahier3-Image1

 

Il n’aurait pas écrit encore, précisément furieux de ne pas s’y mettre sur le champ. Aussi saisit-il les derniers feuillets en date, afin d’en retrouver le fil, passage d’un train qui cette fois le déstabilise : « N’avais-je pas oublié cela, p. 76, n’y prêtant alors qu’une attention secondaire. Aucune même, ces dernières heures. Un rien actuellement me perdrait, perdant le fil de la scène du Phillies, scène d’une possible addiction, il me faudrait y être encore et toujours, bandes d’aucun secours, et voir s’il est une possibilité d’infléchir ou modifier le cours de la scène, mais en quel sens, et pour quel motif ? Je n’y aurai jamais été qu’immobile, telle que je la garde en mémoire, et qu’Edward Hopper aura fixée pour longtemps. Et certes ne nous fallut-il pas prendre la pose ? Captifs du moindre trait, nervosité alors de l’homme, qu’accompagne la jeune femme, et dont la bande aura fixé qu’ils se jetèrent l’un l’autre, au visage, quantité de noms d’oiseaux, dont celui, à plus d’une reprise, de « hawk » [faucon]. » Scène par conséquent d’une discorde fût-elle imperceptible du dehors, et ici sans doute le tenancier tempère [premières fuites quant aux bandes], vu parlant, affairé à sa vaisselle il parle, d’un ou de plus d’un « voyons ». Non pas « du calme » [tel sommet jamais atteint selon lequel il faille en appeler au calme], ni même « c’en est trop », mais ce perpétuel « voyons » seul. Comme s’il revenait de loin, en matière de discordes, il en aurait entendu et vu d’autres, d’une plus grande cruauté, est-ce à dire venant de ce couple même ? Au bord de l’éclatement depuis toujours. [Couple, il y faut dès lors des guillemets, que soit dit en passant nul ne nomme, est-il seulement possible de les appeler ? De noms qui ne nous soient comme étrangers en notre langue, car il y a à traduire. Je crains que la tâche soit des plus ardues]. Habitués du Phillies ? Les bandes confirmeraient. Aux aurores, une fois retourné, telle note, sur tel feuillet, qu’il rédige : « If you go, encore et toujours depuis les enceintes, actuellement en mémoire, comme s’il n’était au monde que ce seul morceau. Si, donc, tu pars je veux dire si tu partais, semblent-ils se dire, quelle perte incommensurable ce serait, or il nous faut pour l’heure plus que jamais nous haïr, livrant chaque fois au tout-venant autant de scènes parmi les plus navrantes qui se puissent, le nom d’effusion tombe à pic, jamais d’ailleurs l’un ou l’autre ne substituerait à l’autre un autre, et ils le font savoir, s’il en est pour prendre part à la scène tandis qu’ils se font une scène. » Premier train. Note-t-il l’heure ? Plus aurorale que tout autre jour, probablement un convoi spécial, [aura franchi la douane sans difficulté s’il n’est plus de douane, il passe, et la mémoire de ce passage s’achemine vers l’oubli, l’oubli pour destination qu’était-ce ?]. Le Phillies en tête, il en perd le sommeil, semble penser je traduis ici le semblant : peut-être une excursion s’impose-t-elle, car il sort, telle marche dans un instant le long du rivage, dévalant les marches de l’immeuble, et voici, sitôt dehors, ce qui apparaît, et qui se passe de notes, n’ayant d’ailleurs avec lui aucun carnet ou feuille volante qui puisse les contenir : soleil surgissant de la ligne d’horizon, puis intégralement découvert, annonce de la trajectoire du jour en ce ciel — couleurs criardes — n’avais-je pas oublié, interroge-t-il, et s’il est une ivresse lors de sa marche, c’est une fois encore de sommeil, contre quoi il résiste, inspirant l’air du large y perdant le regard, profondeur si lointaine, puis retourne. If you go lui est rappelé jetant un regard sur Nighthawks, cette reproduction de fortune, les dimensions réelles y sont-elles ? Non pas sans doute celles du Phillies, de l’immeuble contenant le Phillies, mais celles du tableau même, Nighthawks ? Ne vérifie pas, et si ce dernier apparaît sous forme réduite, de précieux détails sauraient faire défaut, la signature par exemple [Hopper aura-t-il bel et bien signé Hopper, signant ? Je veux dire les lettres de son nom sont-elles distinctement visibles, par quoi nous puissions vérifier s’il en était besoin, en bas à droite du tableau ? La reproduction n’a-t-elle pas coupé la signature, au titre précisément de la réduction à l’œuvre, de l’œuvre ?] ou alors ce qu’observe la femme, le détail inquiète, faisant défaut, qu’est-ce, a-t-elle quelque objet infime en la main droite, qui soit cible de son regard, ou alors ne sont-ce que ses ongles. Presque, il pousse la porte du Phillies [Part II], et prend place, tout contre le bar, non loin de l’homme, de la femme, à telle distance de cette dernière, si proche, qu’un détail tel que les ongles puisse lui sauter au visage, la couleur de leur vernis par exemple, qu’il saura rouge, telle son chemisier. Il connait la scène, se réitérant dès lors qu’il entre, sauf à ce qu’il intervienne cette fois afin de la modifier, parlant, gardons cela en réserve. Car il vient pour le détail seul, ce qui aura été inaperçu jusqu’alors, plus d’un rien [dont il ne fera le tour ni ce jour ni quelque autre jour que ce soit], cette main de la femme par exemple, étendue sur le comptoir et ayant valeur d’intrigue, touchant de l’extrémité de ses doigts celle de l’homme, saurait-il passer outre ce détail, à même soit dit en passant de contrarier, sera-ce le cas, l’impression antérieure d’une discorde ayant lieu, or n’est-ce pas qu’un toucher seul, dû à quelque possible inadvertance ou mégarde dans le feu d’une gestuelle emportée, fraction de seconde fût-elle ancrée désormais dans le temps de vie du tableau, pour des siècles encore. Dehors, s’il y lance un regard, les ruelles sinistrées — toute vie y a fui il y a bien longtemps, avec l’éternelle nuit comme sentiment en cette heure — qu’il lui faudra traverser une fois encore, quoiqu’il en retarde le moment, occupé au Phillies, prend-il cette fois des notes, qui puissent éclairer les bandes ayant cessé de tourner ? La conversation du couple en cet instant fait grand bruit, s’il en est une résonance dans les ruelles mêmes, il y est question d’un regard lancé il n’y a pas une heure par la femme sur tel comédien dans les coulisses d’un théâtre où l’on donna, je crois, Hamlet, une fois unique le nom de Hamlet aura fui de l’une ou l’autre bouche [autre fuite des bandes]. Furie de l’homme, le quatrième quant à lui, de dos, prend note pour un fragment qui donnera en son livre, p. 84 : « Et je jure qu’il lança plus d’un juron, à l’encontre de la femme feignant de n’en rien entendre, comme afin, mais hors son gré, que croisse la furie, la furie en effet n’était pas assez furieuse, elle rit alors, d’un rire mécanique et d’une fausseté que marque tel trembloiement infime [non pas, ici : tremblement], parlant au tenancier que gagne presque telle nervosité traduite en sorte d’électricité dans l’air, voyons, dit-il n’apaisant que de seules secondes l’homme enferré en une spirale que le nom de jalousie ferait croître plus encore, s’il lui était lancé, autant dire que ni moi ni quiconque, en cette salle, ne le lance, est-ce à dire sous l’effet de quelque crainte ? If you go encore et encore, aura-t-on remarqué : ni cigarettes ni alcools ne circulent, un lourd voile de fumée, dans le premier cas, eût envahi [et qu’il eût fallu peindre, inévidence ?] jusqu’à l’asphyxie le Phillies, et nulle bouteille non plus, second cas, sur le comptoir, qui n’eût probablement qu’envenimé la furie de l’homme, y désordonnant de surcroît son discours, de façon fâcheuse ayant en pensée l’auditeur futur des bandes : tableau donc d’une certaine sobriété à cet égard, qu’il ». L’erreur toutefois serait d’y situer le lieu d’un défaut de Nighthawks, y manquerait le vif, avec écho dans ce qui de la cité se dévoile, et qui aurait nom de morne, or n’est-ce pas au contraire son tour de force, celui de Hopper exécutant Nighthawks — suscitant ce faisant le plus grand trouble ? Il vient à être l’heure, l’on quitte les lieux, départ d’une errance qui ne prendra fin qu’avec l’éveil du jour, arpenter pour l’heure toute artère, d’une désertion qui a cessé d’inquiéter, parce que l’on s’y résigne, le morne s’il n’est ici que le morne, peut-être une heure s’écoule-t-elle, telle fenêtre s’éclairant dans les hauteurs d’un immeuble, quelqu’un en tant qu’ombre y apparaît mais une seule seconde, retournant lentement vers l’interrupteur, chambre froide, il aura refermé la fenêtre, et c’en est tout de la lueur, aura-t-il entendu se sera-t-il inquiété de la résonance terrible de ce pas dans la nuit que signe le quatrième homme, quatrième que je puis suivre, à distance, signant à mon tour, marchant. « Alors aller vers l’océan non loin, p. 87, cet aller dont je me souviens, de quand date-t-il, que je puis réitérer, fût-il tout autre dans la réitération, que faire de ce vent brusque, qu’en garder, si ce n’est, en pure perte, cet appel du lointain, dont il serait aisé d’y voir l’effet d’un naufrage ayant lieu, telle fusée de secours que l’on lance, n’ayant de visible que la trace unique d’un feu, tandis qu’un autre s’efforce, sans en savoir l’impossibilité, de ramener à la surface, et sauf, le rafiot. Retour vers mes appartements, Nighthawks dans la reproduction qui me fait face, et sa lueur d’un néon, unique source, comme afin de heurter les rétines en présence. » Presque, il pousse la porte du Phillies [Part III], déserté en raison de l’heure, il n’y a pas cette lueur évoquée à l’instant, passée ou future, il pousse la porte qui insiste en sa fermeture, et certes pourquoi ne la force-t-il pas ou alors n’y introduit-il pas ce passe-partout qu’il détient, en sa serrure ? Il ne serait pas rien d’avoir accès au Phillies en dehors des heures de son ouverture, de l’avoir à soi seul, pensée qu’il n’écarte en rien, non pas pour cette fois même, mais ultérieure, que serait-ce, y pénétrer dans l’obscurité ou alors avec pour seul éclairage cette lampe-torche [quand bien même serait-il aperçu, par elle, du dehors, pensée qui ne le traverse pas un instant], or qu’y subtiliser, si telle est l’actuelle pensée, pas un tableau n’occupant les murs, fût-il d’aucune valeur, ou alors à venir dès lors qu’en serait connue la provenance : Tableau [de Hopper ?] dans le tableau de Hopper. Et cela s’étend : tout objet affecté, de prestige, d’aura, comme s’il y avait partout signature, partout, où que l’on se tourne, les six lettres Hopper, jusqu’à la vaisselle même, ou plus encore l’air d’une invisibilité qui n’est pas ici le problème. Il emporterait tout s’il en avait l’idée. Mais il n’entre pas cette fois, il a été dit la porte insiste en sa fermeture, comprendre inviolable pour l’heure, puis se détache de la reproduction de Nighthawks, son appartement retourne, telle table face à laquelle il prend place, peut-être exténué par la nuit qui toutefois se prolonge, et s’apprête à écrire, quoi ? De cela non plus il n’a pas idée, mais se lance, lance telle phrase susceptible de tenir lieu de première, elle manquait encore en effet [p. 1] : « Il était une fois, Nighthawks, ce tableau de E. Hopper des années quarante, [42], dans l’autre et terrible siècle. Tableau dont je ne sais rien encore, si ce n’est qu’il accompagnera les nuits et jours dans les temps futurs, en tant que reproduction que l’on suppose, que j’espère aussi fiable que l’original, n’en ayant pas l’accès encore. » Il raye. Ou l’impossibilité d’une première, fût-elle risquée d’autres fois à l’avenir, l’impossibilité serait impossible, une deuxième de toute façon ferait office de première, quand bien même s’y déclarerait son absence pour toujours. Ayant rayé, voici qu’il tombe de sommeil dans l’attablement même, quel jour est-ce, lorsqu’il se réveille [un train le réveille], quel jour ou siècle, le vingtième dépassé, et Nighthawks plus que jamais subsistant, depuis sa reproduction dont il se détourne un instant, allant côté fenêtre jeter un regard, ne fût-ce qu’une seconde seule, sur le Pacifique, bruit infime de vagues ce jour, qu’il saurait rejoindre, dont il saurait rejoindre le rivage engageant une marche éternelle s’il n’en est pas de retour, ouvre la fenêtre afin que pénètre cet air du large dont il ne soupçonnait pas la fraîcheur, puis retourne vers Nighthawks ne se laissant aucun répit, quel musée le renferme, le dévoile, je veux dire l’original même, devient l’unique question, une recherche s’engage qui l’acheminera en temps et en heure vers l’Art Institute of Chicago. Ne pense actuellement qu’à son format, dont il ne sait rien encore, ne veut pas savoir, le face-à-face à cet égard tiendra lieu de surprise, susceptible d’affecter, outre le souffle même par effet de choc, le savoir qu’il détenait ou croyait détenir, de Nighthawks. Mais il s’y prépare, passage d’un train l’un de ceux mêmes en lequel il prendra place, pour un périple de trois jours comme il n’en fit jusqu’alors que rarement, de la Côte-Ouest [toujours cette imprécision] vers Chicago et l’Art Institute, avec pour seule crainte que le tableau lui soit inaccessible en raison des foules, sait-il seulement les horaires de légère affluence, il sera matinal s’il y a lieu, et premier, or à quand est arrêtée la date, il saurait partir sur-le-champ, déclarant seulement, [p. 92] : « Je pars. D’un je pars, je pars. » Et part, ne s’encombrant d’aucune valise, une sacoche seule, la route sera longue, tel écouteur diffusant en boucle l’If you go du Phillies le rappelant à la scène du Phillies même, quand bien même son regard se porterait sur les terres traversées, ne le distrayant qu’à peine, depuis le vitrage de ce premier train qui n’avance qu’avec lenteur désarmante. Passage des heures, s’il y a halte, c’est pour une correspondance à telle gare dont il oubliera le nom, y accédant de justesse. Autre train, mais je ne ferai pas, le cadre le défend, le récit du périple, l’on sait qu’il parvient au-devant de l’Art Institute, fermé à cette heure, hors horaires d’ouverture ou alors, fait qu’il découvre [plaque placardée] avant toute inquiétude, en raison de la disparition, la dernière nuit, d’un tableau parmi les plus précieux de l’Institute, sans plus de détails, la presse locale relaye l’affaire, il accède à l’article, pas d’image du tableau, mais le nom Hopper y figure à plus d’une reprise, aucune information ne filtre quant au tableau, le conservateur y prend la parole, transcrite par l’auteur de l’article, mais pas de nom du tableau.

 

Ferdinande-Cahier3-Image2

 

Texte & dessins © Denis Ferdinande
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Pour un autre cahier”, c’est ici.

Denis Ferdinande a déjà publié à l’Atelier de l’agneau : théoriRe, actes, 2006 (contenant le DVD du film Dolly ou les oies sauvages) ; Toute littérature s’effondre, 2009 ; Une phrase, juste, 2012; Cylindres, 2014. Pour un autre cahier est encore un de ses textes inédits, à paraître en 15 épisodes en exclusivité sur D-fiction. Livre quant à un livre sans existence encore, dont l’existence arrive au fur de l’écriture, sous la forme fragmentaire même impartie à la citation, au risque — serait-ce alors échec ? — que les écritures in fine fusionnent, indiscernables.

Tags : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Laisser un commentaire