Mise en scène urbaine

Coup de théâtre

C’est à ce moment-là qu’Adam remarque une petite bande de jeunes, garçons et filles, une dizaine, arrivés comme par enchantement sur l’esplanade. Après quelques bavardages, ils avaient commencé une sorte de mouvement collectif, faussement coordonné, presque une chorégraphie, mais avec des caméras ou leur smartphone à la main. « C’est drôle, se dit-il, je suis en train de batifoler avec mon smartphone sur l’esplanade de Bobigny, dans cet endroit fantomatique du Grand Paris au passé bien enfoui, dont j’ignorais l’existence jusqu’à aujourd’hui, un trou noir ou gris de la constellation grand-parisienne. Je m’y attarde, y découvre quelques plaisirs photographiques et solitaires, et là en un éclair d’instant, tout change, on a l’impression qu’un spectacle ou quelque chose se prépare… Que ce passe-t-il ?! Qui sont ces « jeuns » comme disent les Français ? À leur couleur de peau, dans toutes les nuances de marron entre le blanc et le noir, je peux deviner des origines cosmopolites, mais parfaitement non identifiables, comme apparemment toute la population de Bobigny. À part les femmes voilées plus facile (a priori) à cataloguer spontanément, je n’ai pas les codes pour deviner les origines des uns et des autres. Même si, mentalement, on se sent très loin du centre de Paris (tout en étant à quelques stations de métro), je sens bien que l’ambiance n’est pas celle d’un autre pays et d’autant plus avec cette Préfecture nationale et ce drapeau français en face de moi. À croire qu’il y aurait une brown culture à la parisienne. Je n’ai jamais cherché à comprendre dans les détails ce que signifiait ce terme souvent utilisé aux USA pour parler d’un métissage tellement métissé qu’il en devient juste brown, sans origines précises, presque universel, mais là il me vient spontanément en tête. Il faudrait que je regarde si au Brésil par exemple, on utilise aussi ce terme. En même temps, à leurs looks, à leurs attitudes, ces jeunes pourraient tout à fait être dans ma classe au Paris College of Art, où tous les continents se retrouvent, s’influencent et se mélangent également. Comme quoi, le cliché n’est pas si évident. Ça me fait penser à l’excellent morceau « Vernaculo » des Future Brown, un collectif d’artistes et musiciens internationaux basés à L.A. Le clip est une fausse pub faisant la promotion de toute une palette de cosmétiques et fonds de teint déjouant les typologies de carnation et codes vernaculaires de tous les continents. Dans ce mélange infini, s’invente une radiance personnelle et universelle. Quand je vois l’attitude free-style de ces jeunes (juste un peu plus jeunes que moi en fait), j’ai justement l’impression qu’elle apporte une petite touche de radiance sur cette esplanade grise, elle-même se transformant en un petit théâtre urbain. C’est bizarre, maintenant je vois la situation différemment, comme si je sortais de ma bulle ».

 

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Voix Off

Adam ne le sait pas mais l’expérience qu’il est en train de vivre s’appelle une « métamorphose des imaginaires urbains », comme dirait le philosophe Jean-Jacques Wunenburger, où s’opère une mutation des représentations mentales du territoire, ceci pouvant se produire à l’échelle individuelle et/ou collective. Dans son essai, il démontre comment les projets artistiques peuvent catalyser ces transformations psychogéographiques, notamment lorsqu’ils réinvestissent les représentations dites « originaires » des lieux, sur lesquelles se fondent les identités collectives, mais pour mieux en révéler le caractère fictif et construit de manière plus ou moins stratégiques par les hommes. Se réappropriant l’artifice du récit pour mieux le régénérer, les projets artistiques sont un puissant levier de remodelages des imaginaires territoriaux qu’on ne saurait ignorer, et d’autant plus qu’ils impactent le sentiment profond d’appartenance. Par ce processus de mise à jour, d’actualisation de l’esprit des lieux, ils l’émancipent de ses clichés et ses absurdités, le réinventent et l’emportent vers l’avenir en inspirant de nouvelles visions comme Adam est en train de le vivre, et peut-être de la faire. Au-delà de cette strate psychique, cette dynamique de transformation de la ville par l’art, l’imaginaire et la créativité touche bien d’autres dimensions que l’on retrouvera dans les théories, plus ou moins polémiques et instrumentales de la « ville créative ». L’anglais Charles Landry, fondateur de l’agence Comedia qui conseille de nombreuses villes depuis les années 80, a été le premier à voir la ville comme une scène où se joue la comédie humaine. Sous ce label de la « ville créative », il met l’accent sur l’expérience sensible et poétique du citadin, comme condition d’existence aussi bien quotidienne qu’exceptionnelle, comme facteur de bien-être citoyen et comme potentiel d’attractivité et de développement futur. Au tournant des années 2000 et dans la foulée des réflexions sur l’émergence de l’économie post-industrielle et cognitive, le sociologue canadien Richard Florida, reconceptualisera le modèle de la « ville créative » au sein de laquelle il donne un rôle déterminant à une « classe créative » qu’il a identifiée. Celle-ci brise l’échelle des classes sociales héritée de Marx et basée sur une échelle de richesse, de revenus et de pouvoir, pour se concentrer sur la capacité d’apport créatif, vue comme capital stratégique à valoriser à l’avenir. Cette capacité, ce talent, qui s’accompagne souvent de tolérance et de technologie pour être fertile (ce qu’il nomme les 3T), appartient à toute une ribambelle de classes sociales : les artistes de toutes les disciplines artistiques, les industries créatives et culturelles (déjà identifiées), mais aussi les chercheurs universitaires créateurs de connaissances, ou encore les communautés hybrides qui inventent de nouveaux usages culturels, telle la communauté gay dans les années 90. De cette bonne intuition théorique qui reste pertinente, il déclinera malheureusement des recommandations stratégiques très instrumentales, erronées ou mal appliquées par les métropoles du monde, qui feront du modèle de la « ville créative », une caricature (encore une) de la gentrification urbaine. Cette distorsion et cette mauvaise réputation sont venues au détriment d’une réelle innovation en matière de politique culturelle urbaine, et le label mériterait de reconquérir ses armes et redorer son blason, au bénéfice réel des artistes et des créateurs, grands laissés-pour-compte de ce rejet. Adam va-t-il montrer l’exemple ?

 

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Scénarisation imaginaire

La voix intérieure de Adam reprend : « La situation me fait penser à nos tournages avec mon frère, des mini-clips que nous faisions avec des potes à Brooklyn, sauf qu’ici tout le monde a un smartphone dans la main, et donc, je n’arrive pas trop à comprendre quel est le making-of que je regarde, si c’est celui d’un film, d’un clip, ou d’un jeu de réalité alternée. La chorégraphie n’est pas très structurée, on a l’impression qu’ils jouent un peu au chat et à la souris, dans une improvisation réciproque où ils se filment et se canardent mutuellement. Moi aussi, j’essaie d’improviser un petit shooting de leur séquence ; j’ai l’habitude de faire des photos de tournage, donc ça me semble plus simple même si je ne sais pas de quoi il en (re)tourne. Du coup, je me mets en mode documentaire, et essaie de scénariser la situation dans ma tête. Je fais un docu-fiction sur le Grand Paris, peut-être pour une chaîne online, ou bien pour le Creators Project, la plate-forme « ché-bran » de Vice Magazine, par exemple. Je raconte comment une compagnie de performers s’est lancée dans l’improvisation filmique dans les banlieues parisiennes pour activer la magie de la performance in-situ, pour donner du sens à la ville, et faire vivre ses mystères. Il faudrait un statment un peu plus politique avec ça ; je déclare combien les artistes peuvent et doivent prendre le pouvoir sur nos futurs, nous montrer l’avenir, et notamment, en jetant leur dévolu sur l’espace public où se solidifie souvent trop vite notre vision de la ville et de l’existence. Je rappelle maintenant de manière véhémente dans ma tête que l’expérience sensible, et même sensorielle, est avec le web – à l’extrême inverse – le premier mode d’expérience de la ville où s’installent nos toutes premières impressions dont on sait l’importance psychique. C’est là que se fabriquent les clichés, les caricatures, et de fait, les ghettos qu’ils soient de bourges, de touristes ou de prolos. La ville exerce une influence, voire une pression psychologique sur nos esprits. Alors, à nous deux Grand Paris, c’est moi ou toi qui domine la situation, vu ? Je sens que le ton monte dans ma tête. Ce n’est pas trop mon genre habituellement. Je fais mon gros dur tout d’un coup, comme quoi, je suis hyper stimulé par la situation, ou peut-être suis-je en colère ? En général, et même si c’est un incroyable alter-ego artistique, mon frère est le seul à me faire sortir de mes gonds, surtout quand on tourne ensemble. Je me demande comment il décrypterait et scénariserait cette situation. Objectivement, la situation reste incompréhensible et pas non plus fabuleuse. Je sens que je suis un peu parti dans le décor avec ce plan séquence où serait en train de naître un grand espoir de ressourcement et de réinvention du Grand Paris par ses communautés artistiques. Moi-même, je n’y crois pas tout à fait encore. Me vient un fou-rire incontrôlable. Je reprends mes esprits, je m’assois sur une chaise vide qui avait l’air de m’attendre. Autre piste, plus sensée, ce sont peut-être des geeks en train de tester une app de géolocalisation d’images ou un truc dans le genre. J’ai rencontré l’autre jour un mec de Montreuil, Xavier, qui justement crée des plateformes cartographiques et collaboratives de tracés poétiques dans la ville. Je ne suis pas sûr de savoir de quoi il s’agit, mais j’imagine que ça pourrait ressembler à ça. J’aurais presque envie de leur demander mais je n’ose pas non plus. Je continue à observer, à prendre des photos discrètement, l’air de rien. Je n’ai pas l’impression qu’ils m’aient remarqué. J’essaie de deviner ce que pourrait être les règles du jeu auquel ils jouent. Peut-être qu’ils sont en train de faire une fresque murale en réalité augmentée, de taguer « Fuck the Police » sur les murs de la Préfecture, ou de peindre des fleurs de toutes les couleurs et des notes de musiques sur les murs du centre commercial. Bon, je suis mauvaise langue d’imaginer ainsi les deux schémas les plus caricaturaux du street art ou du community art.

 

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Me reviens en tête Mods, un film assez énigmatique de Serges Bozon qui m’avait marqué, où des jeunes gens se mettent spontanément à danser dans l’espace public d’un campus à moitié désert, sans mise en scène, sans autre décor que l’architecture de l’école. Ce qui se joue sous mes yeux ressemble à ce genre de présence poétique et énigmatique dans un environnement architectural clos sur lui-même. Ça me plaît. Je reprends toute la mesure de la géométrie du lieu dont les lignes se coupent et de recroisent comme dans un kaléidoscope. Merci Wikipedia. Je découvre que c’est Michel Folliasson, l’architecte qui a signé la Préfecture et l’esplanade comme d’autres cités de la banlieue parisienne dont je découvre également l’esthétique, tellement différente de celle de Paris. Il va falloir que je mène l’enquête plus en détails, il faudrait que j’aille à La Défense aussi. Pour la première fois depuis que je suis à Paris, j’ai l’impression de faire une vraie découverte, de dénicher quelque chose dans la ville comme dans ma tête, de ne plus être un touriste et de m’ouvrir une bonne piste artistique. En attendant, je laisse ce petit théâtre urbain performer sous mes yeux, même si je sens bien que c’est en grande partie dans mon cerveau que s’est jouée la pièce, que le Grand Paris et ces jeunes personnages ont commencé à me parler. Je regarde mes images et vois bien que tout ça est en train de se mélanger. Mes images sont complètement parties à la dérive à force que je fasse semblant de ne pas prendre de photos. Je repense à mon idée des papillons : image vole… »

Texte & Photographies © Raphaële Bidault-Waddington
Pour lire les autres textes du workshop “Machination”, c’est ici.

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