Dans l’existence de cette vie-là

Le travail de la raison n’est pas du tout d’inventer des enchaînements, des relations, du sens ; de tout cela il y a en a en excès au départ – c’est au contraire de fabriquer du neutre, de l’indifférent, de désaimanter les constellations, les configurations inséparables pour en faire des éléments erratiques voués ensuite à trouver leur cause ou à errer au hasard. Casser le cycle incessant des apparences. (Jean Baudrillard)

 

 

Pour expliquer ce qu’il en est de l’existence à laquelle on nous destine, il me faudrait expliquer comment, il y a plusieurs années de cela, les choses ont pris pour moi une toute autre direction. Il me faudrait expliquer comment cette existence m’est apparue puis comment, par volonté ou par dépit, elle s’est éloignée de moi et moi d’elle. Pour expliquer ce qu’il en est de nous tous, aujourd’hui, dans l’existence de cette vie-là, oui, il me faudrait revenir sur ces choses-là. Ainsi, peut-être qu’en lisant ces lignes, les lecteurs songeront qu’il s’agit là d’un roman de plus parmi tant d’autres qui n’en sont pourtant pas, d’une histoire de plus parmi toutes ces histoires qui les bercent tant parce que, pour eux, un roman, ce n’est qu’une de ces petites histoires qu’on s’invente pour passer le temps.

Ce que je m’apprête à relater leur déplaira donc forcément puisqu’il ne s’agit pas d’une histoire, encore moins d’une histoire « romanesque ». En effet, ce n’est pas ici l’histoire conçue, imaginée, inventée d’un personnage qui n’existe pas en dehors de la fiction et dont les observations sont une simple transposition, dans les règles, de l’imaginaire débordant d’un auteur, mais plutôt le récit authentique et sincère d’un être réel dont l’expérience découle directement de cette réalité qui, chaque jour, s’impose toujours plus à nous comme pour mieux nous détourner de la « vraie vie » que tous ces romans, s’ils en étaient vraiment, devraient plutôt chercher à nous rapprocher.

Car ce qu’est la « vraie vie », comme les romans, on ne l’a jamais moins su qu’actuellement. On propage la vie de la même manière qu’on tue en sifflotant. On produit des pseudos romans de la même manière qu’on pisse en fredonnant. Comme le soulignait Jan Zabrana, « si venir au monde n’est pas autre chose que naître à la servitude dans une société d’abrutis », alors raconter des histoires suffirait à combler chacun de nous et nous faire accepter l’existence de cette vie-là dont on n’arrête pas de nous faire croire qu’elle est un don même si on sait bien qu’elle est sans doute la pire chose qui puisse advenir à un être normalement constitué.

Sophocle disait lui-même : « Ne pas naître, voilà qui vaut mieux que tout », car, en effet, il savait combien naître dans l’existence de cette vie-là entraîne inévitablement d’y vivre et qu’à défaut de s’en sauver par un moyen ou un autre, il faut l’endurer au point d’en supporter toute l’inhumanité dont il n’est pas besoin de la décrire pour savoir quelle souffrance elle représente ni quel avilissement elle provoque.

Beaucoup d’entre-nous toutefois, tout en ignorant ce qu’est la « vraie vie », finissent par la pressentir et parviennent à puiser quelque force en eux pour s’en rapprocher, voire pour l’atteindre. Certains même ne sont animés que par cette seule exigence, car, pour une raison difficile à expliquer, ils ont deviné, depuis leur plus jeune âge, qu’elle représente le véritable sens de l’existence tandis que d’autres s’en éloignent à jamais, continuant encore de croire aux mensonges des différents pouvoirs qui prétendent régir l’espèce humaine au nom de valeurs qui leur sont pourtant totalement inconnues.

Il n’existe évidemment aucune initiation ni aucune révélation en tant que telles pour accéder à la « vraie vie » si ce n’est une certaine capacité d’écoute et de curiosité à l’égard des sentiments qu’elle nous inspire et qui nous dirigent naturellement vers elle. Ainsi, chacun de nous peut être amené, à un moment ou à un autre, à suivre ses intuitions et découvrir effectivement que la vie en général n’est pas ce qu’on nous en montre, ni l’existence en particulier ce qu’on nous en dit. Cela demande néanmoins d’affronter ces forces obscures qui, au fond de nous, comme autour de nous, cherchent par tous les moyens à nous détourner de notre quête.

Cette dernière s’avère donc pénible et, à bien des égards, douloureuse. Mais, elle s’avère aussi pleine d’enseignements, de ceux-là mêmes qui nous permettent de mieux comprendre en quoi consiste vivre « ici et maintenant », dans l’existence de cette vie-là, afin de saisir pleinement ce que veut dire aussi vivre là-bas à jamais, dans l’existence de cette autre vie. Chaque être qui s’apprête à faire l’expérience de cette quête s’apprête donc à toucher également aux formes les plus abouties du bonheur qu’offre la liberté. Se dégageant des ordres arbitraires, des convenances artificielles et des inégalités abusives dont il est l’objet depuis sa naissance, chaque être peut espérer ainsi entrer dans la « vraie vie ».

Somme toute, traiter de la « vraie vie » semblera peut-être au lecteur pas plus original ni même ambitieux que de raconter une de ces histoires comme on ment, une fiction invraisemblable, une aventure rocambolesque, une expérience extravagante et impudique ou encore une confession sensationnelle presque inavouable qu’on ose appeler encore un roman. Ce serait alors oublier qu’un roman digne de ce nom n’a d’autre prétention que de traiter de ce seul sujet à la manière où Marcel Proust affirmait lui-même : « La vraie vie, c’est la littérature ».

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Dans l’existence de cette vie-là, publié aux Éditions Fayard, sort en librairie le 29 août 2016.
Pour une présentation de l’ouvrage suivi d’un entretien avec l’auteur, c’est ici (p.15-21).
Pour suivre la revue de presse, c’est ici.
Pour visionner la vidéo de la rencontre avec Bruce Bégout, c’est ici.

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Hoctan-MoF-Couverture

Texte © Caroline Hoctan – Vidéo © Isabelle Rozenbaum – Illustrations © DR

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