Kiss Me Deadly

Some kinds of love
Marguerita told Tom
like a dirty French novel
combines the absurd with the vulgar.
« 
Some kinda love », The Velvet Underground, 1969.

 

De nuit, à travers les collines de Beverly Hills, la route ressemble à une longue, étroite et sinueuse impasse, à certains endroits ébréchée, souvenirs de tremblements de terre, de pluies torrentielles et d’éboulements de terrain. Roulant au bord du précipice, vous évitez de plonger votre regard dans le gouffre attrayant, l’abîme assoupi. Vous conduisez une Lincoln Continental Town Car, modèle 1978 – près de 6 mètres de long pour 2 mètres de large et 60 litres au cent. Tel un paquebot géant englouti dans la nuit, la Lincoln, votre tombeau pneumatique tient mal la route et grâce à la souplesse de ses suspensions, le paysage tangue, les effluves de jasmin se mélangent aux odeurs d’eucalyptus, les phares d’avions aux étoiles.

On respire au loin, diluée dans la fraicheur nocturne, la senteur anale, défensive, délicate et intense d’une mouffette en proie à l’attaque d’un Grand-Duc. Apparenté au hibou, le Grand-Duc, est un prédateur féroce dénué d’odorat. La mouffette, elle, est un mammifère plus connu sous le nom de sconce ou skunk en anglais, à ne pas confondre avec la skunk variante de Maria Juana musquée, poivrée et épicée. L’huile de skunk, l’animal et non la plante, est réputée pour ses vertus cicatrisantes. On voit la mouffette striée de blanc et de noir s’éloigner dans les airs, les ailes déployées, enferrée dans les serres du rapace nocturne.

 

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Dérivative de la quinoléine, l’une des trois molécules composant l’émanation mouffettière

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Delta-9-tétrahydrocannabinol, molécule de THC présente dans le cannabis

 

Puis au détour d’une colline, derrière un bosquet de cyprès illuminés, on devine une imposante bâtisse, demeure du producteur-philanthrope Paul H., coproducteur dans les années soixante dix de films à succès tels que Dirty Harry et 龍爭虎鬥 avec Bruce Lee. Vous quittez alors l’angoissante route qui ne mène nulle part pour emprunter une allée privée. La demeure est d’un mauvais goût exquis, mélange de style néogothique, romantique, mortuaire et de néoclassicisme kitch, version porno chic. L’air embaume le poirier de Chine, effluves sexuels mâles reconnaissables entre tous. Quoi de plus naturel car vous êtes invité à la soirée de lancement de la dernière production de Paul H., Pornobello, un film noir dont l’action se déroule dans le milieu de l’industrie pornographique.

Pornobello narre les aventures de Billy Boyle, détective privé enquêtant sur la disparition d’une actrice porno du nom de Nikky Flame. Le personnage fictionnel, l’héroïne absente du film est interprété par Jenna Haze, véritable star du X. Vous sonnez, un majordome vous ouvre.

La blondeur vous éblouit. L’hydrogène peroxyde, les chevelures scintillent, les flashs crépitent, l’or et les fontaines ruissellent, les palmiers s’embrasent et la nature s’agite. Dans l’obscurité au fond du canyon jouxtant la propriété, les coyotes hurlent et le Grand Duc hulule. La mouffette refroidie, elle, reste coite. Une petite mort dans un monde de sexe. L’agitation est à son comble car Pornobello oblige, cette nuit, la demeure fourmille d’actrices de charme. Les corps sont siliconés, les visages rhinoplastifiés, les lèvres pulpeuses collagénées. Tant d’incisions dans la chair, tant de beauté et d’artifice, vous émerveillent. Vous ne reconnaissez pas les visages, les silhouettes, les courbes et les poitrines mais les pseudonymes vous sont presque familiers. Avec par ordre alphabétique : Ashley Blue, Bambi Woods, Brianna Love, Candy Apples, Cheyenne Silver, Christy Canyon, Desiree West, Harmony Rose, Heather Hunter, Jada Fire, Jeanna Fine, Jenna Haze l’interprète de Nikki Flame dans Pornobello, Krystal Steal, Misty Mundae, trois Nikki dont Nikki Charm, Nikki Dial et Nikki Tyler, Penny Flame, Samantha Strong, Sandy Sweet, Stormy Daniels, Sunrise Adams et Sunset Thomas.

 

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 The source (2015) de Jeff Toons collection privée de Paul H., Los Angeles

 

L’argent, la drogue, l’alcool, les éclats de voix, les rires et la musique coulent à flot. Derrière le bar, vous remarquez une gigantesque baie vitrée, un aquarium géant. Vous observez les acrobaties combinatoires des barmans, les infinies variations, les préparations et les dosages. Les noms de cocktails sont à l’image des starlettes : Angel’s Kiss, Bikini Line, Blow Job, Blue Lagoon, Buttery Nipple, Foxy Lady, Frozen Fuzzy, Golden Dream, Pink Lady, Purple Haze, Royal Screw, Screaming Orgasm, Sex on the Beach, Sicilian Kiss, Silk Panties, Slippery Dick et Velvet Kiss.

Vous êtes hypnotisé. Derrière le bar, dans la piscine suspendue, une femme nue déguisée en sirène danse sous l’eau. De ses jambes recouvertes d’écailles, unies en queue de poisson, elle enlace un jeune dauphin mâle visiblement excité par les torsions sensuelles de la nymphette.

De l’autre côté de la vaste pièce, vous remarquez un long rideau de velours rouge. Vous échangez quelques politesses quand soudain vous sentez un souffle chaud vous pénétrer puis une langue vous lécher l’oreille. Nikki Charm visiblement éméchée retire sa langue de votre conduit auditif. Vous lui souriez. Elle se met à vous parler. L’allumeuse tient entre ses mains un cocktail enflammé : Flaming Volcano. Elle porte à ses lèvres une petite flamme bleue frémissante au fond du calice. Elle vous raconte les précautions d’usage, les dangers inhérents au feu : ne jamais enflammer d’alcool à la lumière du jour car au soleil toujours les flammes demeurent invisibles. Vous écoutez son histoire avec attention. Elle vous sourit entrouvrant les lèvres. Parfois étrangement, elle se retourne pour regarder derrière elle. Vous semblez lire dans ses yeux une lueur de peur et d’inquiétude comme si Nikki était sous l’emprise d’une menace diffuse et invisible.

Autour de vous, les miroirs abondent mais aucun invité ne semble s’y refléter. Un silence s’installe. Les lumières faiblissent d’intensité puis s’éteignent. Nikki Charm peu à peu disparaît. Vous voyez la flamme bleue de son cocktail se rétracter. La projection de Pornobello va commencer. Le rideau de velours rouge s’ouvre et la pièce sombre dans l’obscurité.

Durant toute la durée du film, l’image de Nikki Charm, entêtante ne vous quitte et efface celle de l’actrice portée disparue. Billy Boyle, le détective enquêtant sur la mystérieuse éclipse de Nikky Flame, soupçonne une escroquerie aux assurances organisée par le milieu. A-t-elle été assassinée, est-elle séquestrée, s’est-elle enfuie, où se cache t-elle ? Nikky Flame existe-t-elle seulement ? L’actrice de charme est-elle un fantasme, une illusion, une imposture, un prétexte pour monter une arnaque de toute pièce ? Vous plongez dans l’intrigue morbide comme dans un rêve. De nombreux flashbacks ponctuent le récit et vous révèle par bribes le passé de l’actrice, sa carrière de star du X dont quelques séquences softcore de films pornographiques, vulgaires, obscènes et mémorables.

Intérieur nuit dans un théâtre de music hall, sur scène un prestidigitateur déshabille Nikki de sa baguette magique. La séance d’effeuillage terminée, éclairée d’un cercle de lumière bleue, l’actrice nue, souriante, s’allonge dans une longue boite noire en forme de cercueil monté sur roues. Seuls dépassent ses jambes, les cuisses, les bras et la tête. Armé d’une scie mécanique, le magicien tronçonne la boite et Nikki à hauteur du nombril. Les gerbes d’étincelles tiennent lieu de sang. Amour à la tronçonneuse, le corps découpé en deux morceaux, Nikki d’un sourire aguicheur invite le public mâle à la rejoindre sur scène. Zoom sur les lèvres rouges désynchronisées. Cut sur plusieurs hommes en smoking s’affairant autour des deux boites, entre ses cuisses et dans sa bouche. Pénétrée, la femme trou, la femme tronc est ensuite recollée et comme si rien ne s’était passé, souillée mais toujours souriante Nikki entière, ressuscite de la boite. Un autre coup de baguette magique et l’actrice se met à léviter. En coulisse, une machine à brouillard est activée. Une brume artificielle envahit la scène et Nikki dans la blancheur des volutes disparaît. Mais l’image de l’autre Nikki, elle, persiste en vous et rien ne saurait l’effacer. Il vous faut la retrouver. N’y tenant plus, vous quittez la projection à la recherche de la flamme bleue. Vous raterez le dénouement du film et introuvable cela va de soi, Nikki Charm ne réapparaîtra pas. La porno vestale a disparu. Le Flaming Volcano s’est éteint, mélange enflammé de rhum et de brandy, sirop d’amande, jus d’orange et d’ananas.

Quelques semaines plus tard, le film sortira en salle. Pornobello sera un flop retentissant mais sur le marché de la location, la version non censurée, elle, aura un succès foudroyant.

Cet épisode est initialement paru dans Rougedéclic, n° 1, mars 2010.
Texte © Alessandro Mercuri – Illustration © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “ParisLike Again”, c’est ici.

Alessandro Mercuri est l’auteur d’essais littéraires, croisant théorie et fiction : Kafka-Cola, sans pitié ni sucre ajouté et Peeping Tom (Léo Scheer 2008 et 2011) ainsi que d’un récit, Le Dossier Alvin (éditions art&fiction, 2014). Son workshop « ParisLikeAgain » reprend des articles publiés (entre autres) dans ParisLike, revue numérique de création bilingue, consacrée aux nouvelles pratiques artistiques, littéraires, intellectuelles et scientifiques.

 

 

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