La disparition

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Il voudrait appeler la rédaction, mais la rumeur précède : Nighthawks aurait disparu, il appelle : Nighthawks [selon une source subalterne cette fois] a été dérobé de l’Institute, plus lourde perte qui se puisse, et cela en dépit du dispositif de protection des œuvres, aucune alarme en effet n’ayant retenti, qui eût alerté le quartier jusqu’au commissariat central [FBI], selon le lien de rigueur. Ne s’éternise pas dans Chicago, s’il est un train sur le départ [très largement] vers l’Ouest, il y prend place et retourne, ne commente pas l’événement, l’accès à Nighthawks, l’original, lui sera fermé jusqu’à nouvel ordre, tandis que le tableau est peut-être déjà en une salle des ventes sur un autre continent, ou alors s’y achemine-t-il. L’appartement, p. 96 : « Me voici de retour le périple, dont je ne garde rien, aura été un échec, à peine m’aura-t-il dépaysé, toute pensée indétournable de Nighthawks. Alors la reproduction seule, non dénuée d’effets [saisissement encore et toujours] quand bien même son parcours se chiffrerait — jamais certes je n’aurai compté — en un millier de fois, si longues fussent-elles. Indéfectibilité. Et inaltérabilité, encore qu’en chaque parcours semble se jouer une différence, fût-ce d’un seul détail. Précisément. Lequel sera-ce cette fois ? » Presque, il pousse la porte du Phillies [Part IV], et entre, ne se découvre pas, pas un homme qui ne soit coiffé, d’un couvre-chef quel qu’il soit — le tenancier lui-même —, en dépit de toute règle, dans l’absolu, faisant valoir quelque chose comme la bienséance [n’aurait pas cours dans le Phillies], a fortiori en présence d’une dame, il ne se découvre pas mais hauteur en est marquée, par cette appellation secrète, de dame, comme respectueusement, et folie de ce respect, à savoir qu’il n’en retournera d’aucun désir, ce point qu’il se figure pouvoir contrôler, à l’endroit de la jeune femme.

À peine de toute façon lui est-elle accessible, enferrée dans l’extrême dialogue avec celui qui l’accompagne, et au titre duquel tournent les bandes, il ne se dit en effet pas rien. Alors il saurait intervenir cette fois, ne préméditant aucune parole, fût-il l’unique à savoir quant aux bandes, intervient donc, parle, et parle même sans discontinuer l’on s’en étonne, à qui s’adresse-t-il il y aurait probablement folie de l’adresse s’il n’était pour cette dernière que place vide, sans interlocuteur je veux dire dans le Phillies même, il advient quoiqu’il en soit qu’on le laisse parler, suscitant quelque intérêt de façon épisodique, alors seulement y a-t-il répliques, or est-ce à dire d’un dialogue dans les règles de l’art ? Et de façon subsidiaire : Les bandes seront-elles à inclure, audibles, en la périphérie du tableau, Nighthawks, à titre d’objet d’art ? Mais Nighthawks, l’original, n’est plus [qu’à ce particulier anonyme, et injoignable, se l’étant procuré à l’occasion d’une vente privée, Shanghai, district de Changning, 08/12/2014]. Puis l’on veut savoir, de possibles auditeurs à venir des bandes, ce qui se dit, s’échange, n’attendant, tant que les bandes seront inaccessibles [raison que son détenteur n’aura qu’à peine esquissée], que fuites à cet égard qui puissent éclairer le tableau même. Le tableau en son absence, donc, supplanté par ses seules reproductions, s’il ne reste qu’elles. P. 97 : « Pacifique remuant ce jour, son bruit accompagne la vision de Nighthawks, sauf à ce que je m’en détourne, afin d’y retourner d’un pas, guillemets, plus allant, expression que je suppose exister si je l’emploie, fût-ce à contre-emploi car que sais-je, double sens, de l’expression, de l’expression de manière générale ? Il ne serait pas trop tard pour que la question se pose, et qui équivaudrait il semble à devoir interrompre l’écriture sur-le-champ. Je ne saurais ni parler ni écrire. Vérification saurait en être faite à l’écoute des bandes, y intervenant à titre d’exception [ne se fait pas attendre, enclenche la bande n° 4, en laquelle il sait avoir parlé] est-ce malfaçon de la bande ma voix y est méconnaissable, d’un autre il semble, tessiture tout autre, et frappée de bégaiement, pourquoi n’ai-je de ce fait aucune mémoire ? Comme s’il s’agissait de marquer toute syllabe [inévidence de ce socle] avec sa réitération à plus d’une reprise, quelle patience dès lors leur fallut-il, je veux parler des faucons, des faucons de nuit, parmi lesquels je comptai alors, s’il s’agissait de comprendre je crois qu’ils ne comprirent rien de rien [il détruit la bande] y compris s’il y eut, une fois encore de façon épisodique, répliques. » Destruction de la bande affectant l’intégrité de l’enregistrement tout comme le fil de l’écoute, il y aura part manquante, et peut-être cela tient-il lieu de drame. À supposer, soit dit en passant, que l’on ait cure des bandes, le jour en effet ne serait pas fait encore sur leur intérêt, et ce qu’elles éclairent de la scène du Phillies, cette fraction de Nighthawks [car sans doute ce dernier ne s’y résume-t-il pas. Il y a plus que ce qui se joue en cette seule scène, fût-elle inépuisable. Et qui serait la nuit autour, cité frappée de nuit, un irréversible, avec cause peut-être immémoriale, si toute vie s’en est allée, agissant plus ou moins souterrainement sur les quatre consciences qui auront à s’y engouffrer, comme vers la mort].

P. 98, il écrit, ce serait l’heure : « Scène future [à mettre de côté mais en vérité à la suite de ce qui précède, ainsi qu’il apparaît, et comme présente], propagation de la désertion jusqu’au Phillies même, à l’exception du tenancier et du quatrième que je suis encore, le couple quant à lui n’y est pas, sur lequel pèse toute l’inquiétude, seul retard ? L’heure réfute, trop tardive, l’on ferme dans un instant. Comme s’ils prenaient cette fois congé [de la répétition de la scène est-ce à dire ad nauseam ?], si ce n’est plus que cette fois seule, ayant disparu, et sans indices, qu’ils eussent disséminés, de leur actuel lieu. Nighthawks ayant disparu, ils auraient disparu de Nighthawks [phénomène d’aucune normalité, ou ses seuls parages, et invérifiable]. Quoique les reproductions se révèlent intactes. Quatre faucons, et faucon dans le Littré, qui nous égare : « Espèce de petit canon, qui avait trois pouces de diamètre et dont le boulet pesait une livre. » Pourquoi m’y tourné-je ? Et pour quel raccord que je ne vois possible non pas dans le présent, mais qu’à venir une fois encore ? Si une guerre venait à se déclarer. Pour l’heure le calme plat, celui du Pacifique dont je rejoins le rivage, sous averse comme afin de rengorger l’océan, pas un promeneur, être si matinal, l’aurore n’y est qu’à peine, infime fraction de soleil filet rouge, en arrière de la ligne d’horizon. » Il raye. — Que raye-t-il ? — La séquence intégrale. Plus que jamais en effet lui faut-il maintenir les quatre, le recours au futur de la scène — d’où, au passage, en tirerait-il le savoir ? — n’ayant pas lieu d’être, sauf à faire tourner à vide et peut-être infiniment, mais en pure perte, les conjectures. Et ce qui s’y fictionne, or n’est-ce pas, mais pour une seule part, l’ordre du fictif, s’il est ordre, ce qui ici se déploie ? Et cerne ce qui est à cerner ce faisant, d’un certain Nighthawks en son absence, ayant disparu, tout le programme. Le programme en cours. Qui n’avance que vers l’épuisement s’il advient : Tentative d’épuisement d’un tableau. Nighthawks, tel qu’en l’une de ses reproductions [saurait être le titre, du livre que je commente et aborde, suivant à la trace son auteur, en l’actuel livre, n’ayant lui pas de titre encore. Alors y a-t-il seulement difficulté du titrage ? Voyons dans un instant, ou retardons ce dernier]. Toute fenêtre ouverte, le passage d’un train le réveille, qui n’est pas premier ce jour, il serait déjà bien tard, midi dépassé ainsi que la unième heure, s’il est quelque fiabilité du cadran, aussi se lève, mais pour quel parcours en cette chambre ? Qu’il pense à la fenêtre, l’y voici, ou alors à Nighthawks, il n’a qu’à se retourner, il n’en fait rien encore, fraction de Pacifique léger remous, que traversent divers voiliers, et traversée que traverse son regard, jusqu’à l’horizon, une ligne puis le ciel, se détourne, s’apprête à écrire s’étant attablé, s’y échine. P. 101 : « Inscription de l’heure fût-elle mensongère. Presque nocturne déjà, à laquelle s’effectue le parcours dans le centre de la cité vers le Phillies toute artère y acheminant, et cité que je serais bien en peine de nommer, n’en sachant rien, et de situer, à peine, sous la torture, même. Pourquoi ce silence — sur ce je-ne-sais-quoi qu’est la localité ? Il aura été dit plus d’une fois, de façon évasive, la Côte-Ouest, que l’on s’y tienne, alors le Phillies, qui ouvre dans un instant fumer tel cigare, n’est que le signe de l’attente, le tenancier, arrivé l’instant révolu, ouvre, me salue-t-il le salué-je comment se souvenir ? N’étant que deux encore, deux faucons considérables sont attendus, autre attente, qui se fait attendre, l’attente même. Du quatre. » Vient le quatre, l’on compte : quatre faucons. En cette place qui n’a rien toutefois d’une fauconnerie. Et en laquelle tout se rejoue chaque nuit une fois encore. Chaque nuit ne serait jamais assez voir, il y faudrait la chaîne ou scène d’un enchaînement à toute fois, fussent-elles, comme il pourrait sembler, identiques. Peut-être un cinquième se tient-il hors-cadre, hypothèse que je lance de façon légère, comme cela en passant. Or ne tiendrait-il pas lieu de grand négligé jusqu’alors de la scène, Nighthawks serait à repeindre, pour ce cinquième même, qui ne parle pas. Jamais à l’écoute des bandes une voix pour ainsi dire discordante, ou cinquième, se sera faite entendre, dans la discorde si l’on se souvient. Cinquième que je puis être, l’occasion de vérifier s’il n’y a pas à compter, toujours dans le hors-cadre, et peut-être surnuméraires, un sixième, si ce n’est un septième faucon. Jusqu’à ce que c’en soit tout [mais je raye cette possibilité qui n’ajouterait que confusion, ou la suspends, quatre pour l’heure en effet suffisent. Et puis il importe de s’en tenir à ce qui est donné, circonscrit dans le cadre, il n’y aura pas d’autre version de Nighthawks, la descendance d’E. Hopper entend en répondre].

P. 102 : « Les quatre nous voici quatre je déclare qu’il n’y a et n’y aura nul cinquième, sauf à ce qu’il se soit effondré en arrière du bar, comment ne l’avoir pas vu entrer. Et If you go qu’enclenche le tenancier, qui tournera en boucle, cent fois peut-être, l’effet de saturation n’y est pas encore, chaque soir l’unicité d’If you go tournant en boucle, jusqu’à saturation alors seulement que viendra l’heure de fermer, morceau qui n’est rien à la dernière heure, chaque fois, que chasse-clients, et qui circulera selon quelque effet de persistance auditive ou tympanique jusqu’au terme de la nuit, dans le sommeil, même. Indéfectiblement. Le reste est jour, et attente que se réitère la longue scène nocturne du Phillies, dont, une fois encore, j’allais ne rien dire, or l’on attend que je parle, qui au juste, que je saurais faire attendre, nonobstant la sommation, plus que cette seule nuit. Dont j’allais ne rien dire, laissant l’initiative aux bandes, cette possible fiction des bandes [ce point qu’il me faut taire], dont il n’est que fuites pour toute existence : que l’ensemble des bandes soient audibles impliquerait la possibilité de leur restitution à tout instant, contenant l’ensemble des répliques, d’une pièce qui ne se joue qu’en ce cadre seul qu’est le Phillies. Il n’en est rien. » Or qu’est-il à savoir, serait à construire, tel quadrangle pour géométrie à l’œuvre, figurant la circulation de toute parole [les arêtes seraient fluide], si tout ne se réduit pas, ainsi qu’il paraissait jusqu’alors, au deux, à peine trois du dialogue [rôle fût-il infime du tenancier dans le triangle] par quoi se rejoue la discorde, est-ce à dire exclusivement ? Il y aura bien une heure de son extinction, l’auteur et quatrième faucon intervient une fois encore, l’on se souvient de la bande détruite attestant, fût-ce sans le pouvoir dès lors, qu’il aura parlé, qu’il parle peut-être actuellement corrigeant l’ancien monologue, une correction serait en son pouvoir, rendue aussi possible qu’invisible, qu’inaperçue par la destruction de la bande : alors une autre tourne-t-elle s’y substituant ? Il se fait tard dans le tardif, il serait plus que tard [quel point de jonction, je veux dire où le situer, s’il y avait curseur, entre le tard et le tôt ?] le quatrième quitte le Phillies car l’on ferme, pour une longue marche depuis le centre de la cité vers le rivage du Pacifique, tandis que s’y abat une neige de mille milliards de flocons n’était-ce pas en effet l’hiver, le cœur de l’hiver, par quoi nous introduisîmes le volume ? Il y aurait à se souvenir.

La marche sous l’effet de cette neige n’est enrayée en rien, se prolonge, jusqu’à n’y plus rien voir ou alors ces lueurs comme lointaines, et diffuses, de lampadaires le long de la promenade qui est voie pour nulle part. Plus tard, il renoncera à s’éloigner plus encore, le froid se saisissant de son corps. Son appartement alors. S’il est un lit, s’y effondre avec peut-être pour songes le Phillies encore, le Phillies à s’y méprendre, qui ouvre sur le hors-cadre, telle porte par laquelle l’on afflue en nombre, ayant entendu telle détonation d’un fusil de chasse, la jeune femme étendue, aura été cible, qui actuellement se meurt, s’efforçant de contenir ce sang noir qui jaillit d’entre ses phalanges, il voudrait la rejoindre, mais cette foule, comment la traverserait-il, or voici qu’elle l’appelle, comme épelant les lettres de son nom, ce nom qu’elle sait sans qu’il lui ait été dit, il répond alors, et alors seulement l’on s’écarte pour lui laisser le passage, les voici l’un et l’autre tout proches, je suis là dit-il, non qu’il y ait dès lors à cesser de craindre, pour la vie, que c’en soit le terme, qu’y puis-je en effet il vient, le terme, or nous parlons ils parlent, elle, l’ayant appelé avec l’on ne sait quel reste de souffle, et lui dont les paroles ne seront probablement d’aucun secours, peut-être à cet égard évoque-t-elle la douleur qui l’étreint, incommensurable, ayant à peine la force d’une plainte. Ensuite il advient qu’ils se connurent [la formule est telle, gardée intacte du rêve], il écrit, ou se rêve écrivant, car le rêve se prolonge, p. 104 : « Quand était-ce questionnons-nous, et en quelle cité, toute mémoire de ce temps n’y est qu’à peine,

 

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Texte & dessins © Denis Ferdinande
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Pour un autre cahier”, c’est ici.

Denis Ferdinande a déjà publié à l’Atelier de l’agneau : théoriRe, actes, 2006 (contenant le DVD du film Dolly ou les oies sauvages) ; Toute littérature s’effondre, 2009 ; Une phrase, juste, 2012; Cylindres, 2014. Pour un autre cahier est encore un de ses textes inédits, à paraître en 15 épisodes en exclusivité sur D-fiction. Livre quant à un livre sans existence encore, dont l’existence arrive au fur de l’écriture, sous la forme fragmentaire même impartie à la citation, au risque — serait-ce alors échec ? — que les écritures in fine fusionnent, indiscernables.

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