Partir dans le décor

Un brin perturbé, Adam poursuivait son investigation photographique. Dans cette séance de shooting sauvage sur le petit théâtre urbain de Bobigny dont il avait espionné et tentait maintenant de se raconter le making of, il avait apparemment perdu le contrôle, comme s’il était tombé dedans. À croire, qu’Il était parti dans le décor. Il tentait d’analyser ses émotions autant que ses photos.

 

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Distortion

C’était une évidence, quelque chose avait dérapé, probablement lui à en voir les images. Son frère jumeau les aurait probablement qualifiées de dirty digital pix, se disait-il, mais le jugement lui semblait trop rapide. Ces photos le titillaient du regard sans qu’il sache exactement pourquoi. Elles ne montraient plus grand-chose mais elles lui faisaient de l’effet sans aucun doute. Ces jeux de flou et de turbulence qui ne pouvaient exister qu’en photographies le séduisaient clairement. Elles le plongeaient dans une nouvelle ambiance mentale qui l’inspirait comme si une nouvelle strate psychogéographique s’ouvrait, plus trouble et ambiguë, plus poétique aussi. Il avait l’impression que les images se mettaient à onduler, à flotter, comme s’il s’était mis à voler plutôt que chuter. Ces séquences visuelles engloutissaient littéralement le Grand Paris qui, de facto, s’éloignait, disparaissait, s’évaporait à vue d’œil. Elles semblaient vouloir le transporter ailleurs, dans un espace de couleurs et de formes, énigmatique et captivant, presque onirique et propice à des illusions d’apparition fantomatique.

Stratification

Cette distorsion de l’espace le laissait rêveur, et il se mettait à penser à ses premières émotions picturales de jeunesse devant des paysages enchanteurs si présents dans l’imaginaire américain. La puissance des lignes d’horizon à perte de vue, les palettes de nuances et de dégradés, les jeux de clair et d’obscur, les déformations que la chaleur des sols pouvait produire sur le panorama. Il y avait aussi eu la surprise des superpositions de strates et de plans que l’on ne voyait pas à l’œil nu mais que l’on découvrait par les images. C’est comme ça qu’il avait ensuite imaginé les décors de ses premiers courts-métrages, en procédant en sens inverse, c’est à dire en superposant des plans très visibles sur le tournage, dans le making of, mais invisibles dans le film. Ensuite, il avait commencé à faire la même chose avec les fils de la narration (si tant est que ses films répondaient à ce terme), en tout cas à jouer sur plusieurs tableaux à la fois. C’est ça qui était en train de se passer ici à Bobigny où les tableaux commençaient à se démultiplier. Finalement, bien qu’il ait pris une direction artistique tout à fait neuve en s’attaquant à la ville, il commençait à se reconnaître dans toute cette histoire.

 

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Réplication

Dans sa rêverie solitaire, il avait l’impression très paradoxale de retomber sur ses pattes, de se retrouver lui-même tout en se dédoublant, au gré des miroirs et des récits que Bobigny lui offrait. C’est vrai qu’à un moment, il s’en souvenait maintenant, il s’était mis à shooter en cascade pour essayer de capter par jeu de réflexion sur un immeuble, la bande de jeunes en train de partir. Maintenant, en voyant combien il avait raté l’objet de sa traque, ses images si répétitives et à côté de la plaque le mettaient encore un peu plus face à lui-même tout en lui faisait l’effet d’être une sorte de clone démultiplié, de répliquant. C’était comme si il rentrait dans une autre dimension, un autre monde, ni fictif ni réel, ou mi réel mi fictif, en tout cas virtuel, peut-être le monde des images s’il existait. « Bienvenue dans la Société Fictive des Répliquant Rouge-Vert-Bleu », se dit-il intérieurement en rigolant. L’effet miroir devenu multi-facette s’avérait très puissant, comme s’il faisait éclater le réel et sa personne tout à la fois. C’était lui, c’était l’étudiant américain, c’était l’explorateur psycho-géographique du Grand Paris, c’était le photographe de plateau d’un hypothétique shooting, c’était son alter-ego de frère qui lui parlait toujours à l’oreille, c’était le chasseur d’image-papillon obsessionnel, c’était l’inspecteur des images qui analysait chaque détail. Il reconnaissait tous les personnages de son théâtre intérieur, sa famille Adam, comme s’il s’en détachait, comme s’il pouvait distinguer toutes leurs voix, comme s’il en devenait le spectateur en même temps que l’acteur principal. Il avait l’impression de passer en retrait, de devenir l’ombre de lui-même. Pris d’incertitude, presque de vertige, il se sentait toujours plus appelé, happé dans une autre dimension, une autre histoire qui s’emballait dans sa tête. Ces images l’obsédaient littéralement. Il y avait dû y avoir un flash de trop qui l’avait fait changé d’état, entrer dans un état modifié de conscience, accéder à un autre mode d’existence. Il était vraiment parti dans le décor. La profusion inconsidérée de ses images en témoignait.

 

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À bien y repenser, Adam reconnaissait qu’il avait ressenti une sorte d’euphorie intense et inhabituelle pendant ce shooting, et tout particulière lors de cette brève séquence de canardage stroboscopique où, lui qui était toujours si calme, posé, en observation distanciée, s’était laissé prendre au jeu de son enquête urbaine et imaginaire, à sa fiction mentale. Il était parti dans un trip, entré dans la peau du papillon aurait dit Sebald. Cela lui rappelait l’exposition Taking Shoots de William Burroughs qu’il avait vu à la Photographers Gallery à Londres il y a quelques temps, où l’on découvrait le travail photographique peu connu de l’écrivain. Pour lui, prendre des photos et tirer au pistolet, canarder étaient des expériences tout autant trippantes, et participaient à ses nombreuses expérimentations psychotropes et littéraires. Même si Burroughs restait à ses yeux un gros connard qui avait tué sa femme, Adam reconnaissait le trait de génie de son art des cut-up littéraires et photographiques. Il y avait quelque chose de fascinant dans son procédé de fragmentation radicale, décérébrée, de ses phrases comme de ses images, et probablement de lui-même, personnage que certains diraient totalement fêlé ou fracassé. S’éclater, s’exploser la tête était bel et bien un moyen de s’abstraire, de se faire disparaître sous les monceaux de déchirures parcellaires, de sublimer sa brisure en laissant éclore une étincelle de folie, un langage gang-bang crypté, un monde chaotique ou peut-être gouverné par d’autres lois. Adam sentait bien qu’il en était à peu près là, qu’il était en train de basculer.

 

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Abstraction

Tout absorbé par sa voix intérieure dont les digressions oscillaient entre rêverie, spéculation et fulgurance, Adam avait l’impression toujours plus forte de glisser dans ce monde abstrait, comme s’il subissait une lente abduction dans le monde des images, comme s’il cédait et accédait à l’empire des images. Le paysage enchevêtré de ses trop nombreuses vues photographiques, entremêlées comme au fond d’un kaléidoscope le captivait, vampirisait toujours plus toute son attention. C’était peut-être bêtement son narcissisme que le faisait tout simplement tomber dans cet étrange miroir photographique, se disait-il. Mais dans un monde envahi par les images, son plan de réflexion à lui était sans commune mesure, bien plus complexe, multiple, enveloppant et iridescent, que la simple mare, la mire mythologique. Ce qui se présentait maintenant comme un océan d’images à ses yeux, un paysage imaginal infini, témoignait de son état de métamorphose et d’abstraction de lui-même, comme s’il passait en retrait, disparaissait pour un temps, dans ce théâtre des opérations picturales. Une voix intérieure lui disait « laisse-toi faire » sans qu’aucune autre ne réponde.

 

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Voix off

On le voit bien, Adam est un jeune homme de son époque sursaturée d’images, d’informations et de connexions que Chris Andersen, l’iconique et indéniablement visionnaire rédacteur en chef de revue Wired, appelle le data deluge, au coeur duquel le big data, nouvel oracle du futur, ferait la pluie et le beau temps. Adam est en train de les découvrir, de se laisser emporter dans le flot ; peut-il maintenant nous guider dans les coulisses de ce nouveau théâtre des images et des données ? Bien plus qu’une scène, cette data-sphère nous immerge dans un environnement de médialité disent les experts de l’ère numérique et des humanités digitales, et de réflexivité continues. Inévitablement, la construction et la conscience d’un sujet devenu digital s’y modifient. D‘une part, il n’appréhende plus sa propre personne dans un miroir unique qui lui permet de s’identifier un visage et un caractère (pour nous épargner les vocables identitaires), mais dans les innombrables expressions de ses profiles qu’il élabore en autant de séquence performative de lui-même. Confirmant les intuitions de Simondon qui a conceptualisé, dès les années 60, les mécanismes de trans-individuation de l’homme avec les technologies, le nouvel homo digitalis s’approprie, intègre les architectures informationnelles et machiniques pour modéliser sa personne. La banalisation des métaphores du disque dur et du logiciel pour parler dans le langage courant de la psyché humaine n’est qu’un des symptômes de cette ingestion informatique. D’autre part, son expérience du monde, sa relation à l’espace, au temps et aux autres, se voit systématiquement augmentée de multiples strates d’informations et d’influence qui distordent les conditions du sensible c’est-à-dire les mécanismes cognitifs qui la relie au cerveau, à la conscience, ou à la nébuleuse imaginaire. Ceci fait évoluer sa manière de voir un monde toujours plus multidimensionnel, de produire des représentations toujours plus enchevêtrées, et de projeter des histoires ou des raisonnements sur un environnement devenu univers sans bord, diffracté, mouvant et ambigu. Nous évoluons dans le multivers nous disent les astrophysiciens. C’est probablement là que se trouve Adam dans le multivers de la galaxie Grand Parisienne et du Cloud.

Selon le philosophe Bernard Stiegler, dès lors que notre relation au monde, à l’espace et au temps est non seulement augmentée et multidimensionnelle, mais surtout, radicalement immersive : nous ne pouvons le cerner, le mettre à distance ou l’embrasser du regard, nous le percevons sous la forme d’ambiances diffuses aux sein desquelles s’organise et se négocie une nouvelle économie des affects. Bien au-delà de notre attention, de notre conscience et des codes conventionnels de la perception, une expérience esthétique dorénavant déconcentrée, nous affecte et produit des effets divers et variés sur notre mental. C’est ce qu’Adam est en train de ressentir dans ses quadruples expériences urbaine, photographique, psychique et personnelle : effets de distorsion, de stratification, d’impression fulgurante (appelée transient effect), de fragmentation, de sublimation, puis d’abstraction. On voit  combien, il sort de la part visible du réel sans que l’on sache s’il accède à une autre dimension, à une forme de réalité paradoxale (le monde des images qu’il évoque ? le mundus imaginalis d’Henry Corbin ?), ou à un univers de fiction (seconde). Peter Szendy et Dominique Jenvrey nous diraient que ce qui est à l’œuvre est justement un processus d’effiction, d’effet de fiction dont nous sommes, là exactement, en train d’essayer de démembrer les mécanismes.

Plus concrètement, tandis que les astrophysiciens considèrent le multivers comme une réalité, la spécialiste de théorie physique quantique Karen Barad, nous dit que dans l’environnement de médialité pré-connectée et continue dans lequel nous baignons, tout devient intra-actions. Celles-ci se caractérisent par leur agentivité et performativité, ce qui nous ramène aux notions de production d’effet et d’économie des affects évoquées précédemment, tout en anéantissant la distinction objet-sujet (ceux-ci se qualifient par leurs champs et typologies d’intra-actions plus ou moins stables), et matériel-immatériel (la matière vue à l’échelle quantique devient tout autant matériau discursif). Ceci nous éclaire sur l’impression que ressent Adam de se fondre dans ses images. Par la notion de réalisme agentiel, Barad propose ainsi une nouvelle ontologie relationnelle du monde, qui n’est pas un relativisme mettant en équivalence ou en interaction des termes séparés. Pour reprendre son domaine de pratique, la science qui analyse et tente de décrire le réel, est elle-même travaillée par le réel sans isolement possible, se voyant innervée de bien d’autres intra-actions et champs cognitifs tels que l’étique ou les études culturelles. Dans le cas de Adam qui analyse ses images, on voit comment il se fait ou se laisse infiltrer mentalement par celles-ci tandis que son récit participe, certes modestement, à une métamorphose de l’imaginaire urbain. Cette philosophie, nous dit-elle, peut ainsi s’adapter à des domaines tels que le droit ou la littérature dans lesquels s’enchevêtrent de nombreuses dimensions tout autant matérielles que cognitives, et au sein desquelles la fiction ne peut plus être séparée.

Texte & Photographies © Raphaële Bidault-Waddington
Pour lire les autres textes du workshop “Machination”, c’est ici.

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