Quand nous étions des ombres

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En 2008, je fus frappé par une dépêche AFP qui ne fit aucun bruit et sus immédiatement que j’écrirais un jour un livre à ce sujet. Il est difficile de commenter la genèse d’un texte tant celui-ci, comme le reste de la vie, est un tissu de lectures, de sensations, de souvenirs et de télescopages intimes, au point que l’auteur lui-même ne sait plus a postériori démêler totalement cet écheveau. Tout ce que je peux en dire, maintenant que le livre est paru est que tout commence toujours pour moi par une intuition, l’intuition que des choses en apparence insignifiantes sont au contraire particulièrement signifiantes, que des choses sans importance sont en réalité cruciales, sans que je sache vraiment pourquoi ni comment. L’écriture du livre consiste donc pour moi à découvrir la raison profonde qui me pousse justement à l’écrire. J’écris afin de comprendre pourquoi j’écris, ce qui est absurde, ou bien au contraire absolument sensé. Je vous laisse y réfléchir. En définitive, il reste toutefois un paquet de notes, de citations et de bribes que je conserve à tout hasard pour mon biographe du XXII siècle et à qui je dédie ces lignes. Il ne reste plus au lecteur courageux qu’à faire correspondre ces fragments initiaux, tombés du ciel pour devenir ici sur la terre quelque chose d’autre et leur développement terminal, ramifications pas si éloignées de leurs origines finalement :

Dépêche AFP du 24 janvier 2008 : L’eyak, un dialecte parmi la vingtaine utilisée par les Indiens d’Alaska, s’est éteint avec sa dernière locutrice, une femme de 89 ans, a rapporté la presse de l’État de l’extrême nord-ouest des États-Unis. Marie Smith Joneeyaks, activiste des droits des indigènes, est morte paisiblement dans son sommeil lundi à son domicile, selon le journal Anchorage Daily News. Elle représentait « un exemple frappant du problème de l’extinction massive des langues », a affirmé au journal un linguiste du Centre des langues indigènes d’Alaska, Michael Krauss.

« Décidément, la vieillesse ne valait rien, pas même un centavo. Il fallait faire place nette, bazarder l’ordre ancien devenu improductif et inadéquat. Seul Cassandra prenait la mesure de ce qui se jouait dans cette chambre en bordure de lagune, les arbres qui tombent dans la forêt sans faire aucun bruit, les vieillards qui meurent et les bibliothèques qui brûlent. L’évolution implacable n’a aucune pitié pour les victimes de l’histoire, la roussette de Guam ou l’éléphant de Sicile. Une branche devenue sèche tombait simplement du tronc. Alexandrie était en flamme. Ara eut une espèce de hoquet, puis dans un tremblement murmura : « Nsut… nani… aakarka ». « Quand nous étions des ombres », me traduisit Cassandra dans un soupir. Les yeux de la vieille femme s’écarquillèrent alors, comme si elle avait vu quelque chose loin derrière nous, puis sa tête retomba en arrière, fardeau devenu trop lourd à supporter. À cet ultime instant, eut-elle seulement conscience d’être le dernier des grands sauriens ? Je venais de voir comment une langue quitte le monde des vivants et cesse à jamais d’évoluer pour hanter les rayonnages des bibliothèques comme les divisions d’un grand cimetière muet. Le Matagalpa qu’on croyait mort depuis 1875 venait de trépasser pour de bon, rejoignant ainsi des cohortes inanimées. Ara semblait plus légère tout à coup, rabougrie, desséchée comme un bout de bois qu’on s’apprête à jeter aux flammes. Cassandra la tira hors du lit et la serra dans ses bras, portant tout son corps sur ses genoux comme une Pietà inversée, l’enfant prenant ici sa mère en pitié ». p. 179

Suite de la dépêche AFP : « Elle comprenait, comme seul quelqu’un dans sa position le pouvait, ce que signifiait être le dernier de son genre. Et elle était vraiment seule, en tant que dernière locutrice de l’eyak », a-t-il ajouté ».

« Elle était devenue, malgré elle, la dépositaire d’une multitude éteinte, comme j’étais devenu celui de François Sauval. Cassandra savait désormais que le reste de sa vie serait consacré au déchiffrement de bribes. Elle était maintenant la conservatrice du musée des ombres. Comme Ara avait connu la vraie solitude, la seule qui mérite d’être mentionnée, car elle dépasse tout ce qu’il est concevable d’imaginer, Robinson Crusoé, ou l’enfant sauvage de l’Aveyron, Cassandra était désormais l’unique personne au monde à savoir jusque dans sa chair qu’une langue avait été parlée, qu’un peuple avait vécu. Je ne pouvais que témoigner de cet étrange phénomène qui consiste pour une nation à disparaître en silence, à s’évaporer, comme la brume s’élève le matin au-dessus de la jungle ». p. 179

Le narrateur, journaliste, vit de commandes de biographies de footballeurs ou de stars du porno. Il est chargé par son éditeur d’écrire celle de François Sauval. Perdre son temps à « gagner » sa vie.

« Je gagnais ma vie en racontant celle des autres. Quand bien même l’idée de gain serait totalement illusoire, j’avais le sentiment, non de défier le temps ou de m’enrichir, mais bien de remporter une victoire. Je voulais défaire l’adversité à la loyale et en combat singulier ». p. 11

Tout, ou presque, lui est désormais possible, mais il vit dans une époque où tout a déjà été fait. (voyage dans l’espace). Il aurait aimé être un explorateur, un aventurier comme Phileas Fogg, ou Neil Armstrong. Il court après un rêve et se contente de battre des records stupides, d’améliorer les performances réalisées par d’autres. Il n’y a plus de terres à explorer. « Quand on peut faire tout ce qu’on veut, on a bientôt de ne plus savoir quoi désirer ». Robert Musil, L’Homme sans qualités, p. 25.

« À l’argent rien n’est impossible, mais tous les exploits ont déjà été accomplis. Sauval aurait voulu être un explorateur, un aventurier comme Phileas Fogg ou Neil Armstrong, mais en l’absence de nouvelle terre à explorer ou d’abysses à sonder, il dut se contenter de battre des records stupides et d’améliorer les performances réalisées par d’autres avec le sentiment tenace que rien ne va jamais assez vite » (…) La littérature a ceci de commun avec les exploits sportifs que tout a déjà été accompli. Il n’est bon que de refaire encore et encore ». p.43

Ce n’est pas un « fils de », mais un conquérant (Bonaparte) pour qui le narrateur a une vraie fascination, matinée de dégout. Peu à peu la biographie au sens classique est abandonnée (il devra rendre l’à-valoir à son éditeur que Sauval payera intégralement) pour quelque chose d’autre, la narration au jour le jour d’une épopée moderne.

« En définitive, je voulais seulement qu’il m’arrive quelque chose de bien, mais de manière passive, sans comprendre que j’aurais dû aller au-devant des évènements pour en jouir ensuite un tant soit peu. « Nous mettrons en scène l’histoire comme d’autres mettent en scène des pièces de théâtre », me dit-il et je fus littéralement comblé par ce sens inattendu de la dramaturgie. Sauval remboursa l’avance que j’avais reçue de mon éditeur et, sans que je m’en rende compte, devint mon patron, au sens où les saints du calendrier protègent ceux qui croient en eux. Et je crus en lui ». p 42-43

Les États cèdent le pas aux empires industriels, les généraux d’Empire aux capitalistes. Il faut se méfier de Google et d’Apple et non plus du KGB.

 

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« J’avais presque fini un honnête travail de sape, tir à boulet rouge sur les nouvelles technologies et les flux financiers déguisé en hagiographie pour midinettes. Le cœur de l’homme était enfin révélé, les tourments et les cauchemars indescriptibles de la toute-puissance. Les États cèdent le pas aux empires industriels, les généraux d’Empire aux capitalistes. Il y a désormais plus à craindre de Google et d’Apple que de la CIA ou de l’ancien KGB, car le prochain totalitarisme sera le fruit d’un géant des médias. Étrangement, Sauval renonçait à tout cela, sauf à l’argent. Il abdiquait au profit des petits actionnaires et prenait une retraite dorée avant même d’avoir accompli quoi que ce soit. Mais quand on peut faire tout ce qu’on veut, on a tôt fait de ne plus savoir quoi désirer » (…) « La vraie grandeur est dans l’inaction ». Comprenne qui pourra. p. 41 et p. 176

Il achète un bout de foret vierge à l’état du Honduras qui, dans un élan qui se veut moderne et libéral, vend une partie de son territoire pour rembourser un prêt contracté auprès du FMI et y bâti une principauté hors du temps… (Conrad : Lord Jim – Kipling : L’Homme qui voulut être roi) 2.600 kilomètres carrés, soit un peu plus que le département des Yvelines, compris entre l’océan atlantique, la frontière du Nicaragua et la route ML24. Le libéralisme a remplacé les fusils de Kipling.

« Le Honduras, en état de cessation de paiement, envisageait de vendre une partie de son territoire au plus offrant afin de rembourser un prêt contracté auprès du FMI. Il s’agissait d’une zone de marécages, de plaines herbeuses et de forêt vierge, un peu plus grande que le département des Yvelines, soit deux mille six cents kilomètres carrés coincés entre l’océan Atlantique, la frontière du Nicaragua et la route ML24. C’était une région impropre à toute culture, peuplée de crocodiles et de quelques Indiens Miskitos dont personne ne se souciait vraiment. Il avait été vaguement question à un moment donné d’en faire un parc naturel, réserve mondiale de biosphère sous l’égide de l’UNESCO, mais les institutions financières se faisaient de plus en plus pressantes et l’époque n’était pas vraiment à la préservation de l’environnement. On ne payait plus les fonctionnaires depuis six mois. La Banque Mondiale réclamait ses intérêts et les grandes puissances qui la soutenaient comptaient se faire une nouvelle fois les dents sur ce petit pays sans voix dans le grand concert des nations ». p. 147

Abordage d’un pétrolier Amocco qui croise au large pour se distraire.

« Avec ses soixante mille tonnes et ses trois cents mètres de long, l’Exxon Columbus se détachait sous le premier quartier de lune comme une masse obscure barrant les flots. Ayant quitté le port de Galveston la veille, il naviguait tranquillement vers le canal de Panama sans se douter un seul instant qu’il allait croiser la route de Sauval le Terrible. Il était temps de renouer avec la flibuste et puisque la Sauvalie tenait finalement de l’Île de la tortue, dans un univers réglementé, convenablement normé par les parlementaires et les lobbies, j’avais suggéré à Sauval, dans un élan proche de la démence, d’aborder un pétrolier en haute mer. Je regrettai amèrement ces paroles que j’avais tenues par défi et, disons-le franchement, pour faire le malin. J’avais abandonné mon rôle d’observateur, outrepassé mes droits et peut-être n’avait-il accepté de relever le gant que pour mieux coller à sa légende, pensant que je le mettais à l’épreuve ». p. 173

Texte © Mikaël Hirsch – Photos © DR
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