Tout devenait Carnet Lambert même le Carnet Lambert

Des personnes disparaissent
l’enquête est ouverte
les lieux se multiplient
les fantômes s’accumulent.
Nous les ramènerons.
Nous leur donnerons le Lambert.
Nous en ferons un Carnet.

 

Le Carnet Lambert fait partie d’un plus vaste corpus comme si ce texte pouvait être sans fin, à énumérer, définir comme cette vieille légende juive qui raconte qu’Adam est venu au monde, aidé par les anges, pour pouvoir nommer les choses. J’ai toujours eu la sensation que le texte aurait pu s’écrire tout le long de ma vie pour n’en donner en fait finalement que des extraits, j’ai toujours eu cette sensation un peu bizarre d’une élaboration qui se faisait à travers le filtre de ma personnalité et que très vite le texte s’élaborait distinctement de moi en tant qu’entité. Le fait que ce texte soit issu d’un carnet ou de l’idée d’un carnet me semble en fait la définition la plus appropriée, autant pour justifier la densité et la longueur du texte que son origine.

 

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Un carnet bleu aux pages à petits carreaux, carnet publicitaire au dos carré sur lequel est imprimé en caractères gras noir : « Lambert », en dessous en petits caractères : « Nous sommes bâtis pour vous servir », sur un rectangle blanc sur le simili cuir bleu, un élastique à la verticale le ferme. Ce carnet me fut donné par ma mère quand j’avais vingt ans -comme ça, tu prendras des notes – ma première lectrice, ma première supportrice. Elle avait apposé deux petits autocollants rectangulaires blancs pour cacher ce « Lambert, nous sommes bâtis pour vous servir ». Le lettrage, avec les années, est venu transpercer la surface autocollante désormais grise et délavée. Je me suis retrouvé, un matin au réveil, le carnet sous les yeux. J’avais la trentaine, j’avais vu, goûté et frôlé la mort trois fois dans l’année, il était temps de revivre, il était temps de revenir à ce que j’avais toujours voulu faire, à ce que j’avais toujours été. J’ouvre les yeux, je suis couché sur le côté, sur mon futon. Dans mon souvenir, il fait beau, le carnet bleu est là, à hauteur des yeux. Lambert. « Lambert, nous sommes bâtis pour vous servir » passe le mur du blanc, revient en transparence de l’oubli, se redécoupe en lettres noires dans l’avancée du temps. Lambert, Lambert, un carnet, oui, le carnet Lambert, bon titre, oui. Le carnet Lambert devient instantanément l’histoire du Carnet Lambert. Que peut bien être ce carnet, quel est-il ? L’histoire d’une quête, le récit de sa trace, la marque de son cheminement, ce qu’il en est, ce qu’il en fût, ce que c’était, ce qu’il pouvait bien laisser à lire et à voir. J’avançais en aveugle, me laissant guider, redécouvrant le plaisir d’écrire, en goûtant par les mots à ma nouvelle vie. Ce texte naissant, ce carnet Lambert devenait le symbole de ce plaisir immense, revenir à l’existence. Le carnet Lambert devenu le Carnet Lambert est le Carnet Lambert. Cette recherche du Carnet Lambert, une méthode d’investigation, une enquête en prose, en poésie et en récit sur ce que peut bien être ce carnet. J’entrevoyais ce que je pouvais en faire, ce que je faisais en fait depuis déjà longtemps, mêler différentes écritures. Va et vient de la poésie à la prose, du fragment à des textes programmatiques, à des aphorismes, des bouts de récits, des incantations, des programmes, des mots, de phrases arrachées à l’entité Lambert, à ce texte du carnet, un assemblage de différentes provenances constitué au cours du temps. Rapidement, le Lambert acquiert des parcelles d’identités, jeu de piste, jeu de société, aux règles faites autant par le lecteur que par le texte en lui-même et par le souvenir même du texte et ses traces et son historique. À la nécessité du sens répond l’ironie et l’humour légèrement excédé ; à la distanciation se donne la construction d’un objet fait de glissements, de pièges, de répétitions, de modes d’emplois détournés, de slogans concassés, de lueurs méthodologiques, de pistes de fictions et d’aires de jeux fantômes. L’histoire Lambert, comme si de tous les carnets que comporte le carnet, il y en avait un et plusieurs. Tout devient Lambert, le kit, l’emballage, l’assurance-vie, la table, l’excursion, la colonie, la réclamation, l’espace-trou, l’abonnement, l’embranchement, tout devient le Carnet Lambert même le Carnet Lambert. Plaisir à le retrouver et le perdre, il me regarde, me nargue, m’emmène malgré moi. Ecrire est un espace qui ne se circonscrit plus, je vois de près quand il me faudrait voir de loin et de loin quand il me faudrait voir de près. Je vois les mots venir à moi, me donner une architecture d’arêtes, d’angles et de contours, matière faite d’alliages et d’agglomérats, de composites et de reliquats, de combinaisons et d’assemblages, concentration dans le relâchement, respiration légère et profonde, laisser-aller et maitrise maximum. J’avais en tête ce vieux proverbe chinois : « Il faut faire les choses sérieuses avec légèreté et les choses légères avec sérieux ». J’abordais l’écriture du Lambert dans cet état d’esprit, compilation, palimpseste, morceaux retrouvés après naufrage et disparition. Cette distance permet paradoxalement au lecteur de pouvoir s’approprier le texte. Pouvoir être à la fois sérieux et dans l’ironie, parler de choses intimes quand la raison et le langage se court-circuite et dévoile ses artifices et ses délires, se retrouver simple exécutant d’un texte qui déroule sa propre logique. Chaque texte apporte une interprétation de ce que pourrait être le Carnet Lambert, revenu de l’oubli, le monde avec l’homme au milieu et son Lambert qui est autant lui-même que son idée du monde. Poésies, récits, aphorismes, textes de règlements, comptes rendus, fragments, assemblés au fur et à mesure de sa découverte, le Lambert est sans fin, il ne sera toujours qu’un extrait possible, une tentative face au néant, une ouverture de la mémoire. Le Carnet Lambert est l’histoire d’un livre sacré et profane, d’un récit fragmenté et d’un long poème, d’un mode d’emploi possible, d’un fracas silencieux, d’un grand sourire sur toutes les lueurs du monde. Je revois ce Lambert devenir ce qu’il a toujours été, les textes s’ordonner, je me revois aussi m’arrêter de longues années pour que le Lambert respire et se repose, que ce texte sorte de lui-même, qu’il puisse me surprendre et ne pas devenir une liste de tous les noms de Lambert. Je l’ai attendu, faisant autre chose, commençant par retaper tout ce que j’avais écris entre dix-neuf et vingt-trois ans. Ce qui donnera la matière à deux poèmes : « Occiput » et « Les Bords » et à quelques passages du Carnet Lambert, écrivant « Planning » puis faisant « Pension Nationale » pour revenir vers lui, voir ce qu’il pouvait me suggérer. Le Lambert était devenu un esprit, je me suis remis à le questionner, je l’ai laissé se finir, il ne finira jamais. Il est multiforme, apte à se créer et à se recréer au fil des lectures. Il est guide, poème et légende, continent et trou noir, annuaire et méthode d’hypnose, mensonge et syllogismes, interprétation de l’histoire et formule magique, colonne de noms, monticules, plans et parois, alphabet apocalyptique, cours de rattrapage pour débiles profonds, trompette du destin, somme de retards et d’accidents possibles, combinaisons d’existences et d’histoires, jeu de massacre, cortège de fantômes, nombre multiplié par lui-même, vision retenue, choix et résolution articulatoire, espace et sol, il vous dit, il vous dit.

Texte © Pierre Escot – Photos © DR
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