Projet K

 

Princeton était le lieu des débauches d’idées, ils étaient bien contents d’y trouver Kroïne, à cette époque ils démêlaient les fils bien serrés comme des cordes autour du cou, il y avait Betty Hill et ce coup d’éclat de la Psychorencontrologie, cette entrée fracassante par ce nouveau témoignage, par ce retournement de la parole de la plus célèbre des abductées, celle qui forgea et qui inscrit si durablement les récits de ceux qui disent avoir été enlevés par des extraterrestres, et la Psychorencontrologie devenait cette nouvelle logique psychologique, cette nouvelle discipline propre à faire dire tout autre chose d’éléments qui paraissaient installés là pour des siècles. Oui, Prof&Doc voyaient bien à quel point il devenait possible de transformer les discours, mais ce qui les intéressaient davantage, le point précis sur lequel ils firent peser tous leurs efforts, c’est la création de cette nouvelle discipline, non pas le problème chronologique qui venait de Betty mais le problème chronologique de la création même de la Psychorencontrologie. Sa date précise de commencement. Et puisque tout tournait autour de Kroïne, l’inventrice, il fallait déterminer les dates dans sa pensée, son cheminement logique, comment une création nait dans la tête d’une personne, comment quelque chose qui n’existait pas jusque-là devenait une nécessité.

Oui, voici les étapes de Prof&Doc pour écrire leur grand livre La Psychologie prédictive, parce que Kroïne n’inventa pas que la discipline, qui connaîtra des branches nombreuses, jusqu’à l’anthroporencontrologie, peu importe qu’elle en crée encore, peu importe l’efficacité finale, eux ce qu’ils veulent c’est comprendre. Et ils savent, oui avec Kroïne en face d’eux à cette conférence Princetonienne ils savaient déjà, Kroïne change d’attitude juste après son rendez-vous avec Stanislas Kirski. Sa rencontre avec ce type saugrenu, une légende noire, une cachette à la dérision, un mystère, et puisqu’elle a eut un mal de chienne à découvrir son rôle dans l’histoire secrète, son rôle surtout dans les magouilles entourant strictement les affaires d’OVNI, le choc fut plus grand que la difficulté de s’introduire chez lui fut compliqué, sans doute lui fallut-elle de nombreux passe-droit, militaire cela va de soi, Prof&Doc étaient fascinés, elle joue son rôle, elle jouit son rôle jusqu’au bout, jamais elle ne s’endort sur ses lauriers, et s’ils retrouvent parfois ses traces dans des bases militaires, c’est certainement pour jouer l’effet d’une bombe, se mettre dans des situations explosives, connaître tout de son obsession extraterrestre, et il est plus excitant de se faire sauter par des colonels et des généraux que par des gros lards ufologues dérangés du ciboulot.

Prof&Doc aiment ses méthodes de travail, Doctor Creaman parfois essaye de mouiller pour se mettre dans la peau du personnage Kroïnien, saurait-il lui mettre si un jour… Oups… la voici devant lui là et d’avoir couru il a les nichons à l’air, du moins deux bosses démontrent très clairement que ses pectoraux seraient un peu trop développés surtout vu son gabarit de pâlichon. Et en face elle regarde elle analyse, Krust à ses côtés pour une fois la rassure, des situations scabreuses elle en a tant subies, une présence masculine et elle ose affirmer ses muscles plutôt que son savoir-faire féminin, les deux bosses l’intriguent, les deux boss en face l’un à côté de l’autre ils sont terrifiés mais leurs yeux semblent dire tout autre chose, ils disent avoir été poursuivis par une sorte de loup mais ce sont eux les loups, ce regard plein d’appétit, ils croqueraient bien… ils ont déjà croqués, lorsqu’ils écrivirent l’article polémique dans the Guardian, remettant en cause l’historique de la Psychorencontrologie. Kroïne jamais ne parla de Stanislas Kirski, mais les hasards et la nécessité sont parfois au rendez-vous, les activistes fouillent et fouillent les poubelles informatiques, c’est comme s’ils formaient un club privé concentré sur Kroïne la divine.

L’enregistrement de cette rencontre Kirski/Kroïne circule commun trésor, comme tous ces trésors où s’entend sa voix, personne n’y prête attention à part quelques amoureux secrets, ils ne sont guère nombreux mais au moins plusieurs milliers, ils persévèrent dans des réseaux, savent pirater les ordinateurs à distance, et puisque souvent elle a besoin de service et de renseignements, il est monnaie courante ou plutôt il est d’usage qu’elle offre en échange un enregistrement, qu’elle juge souvent sans importance mais qui mis bout à bout forme un savoir certain sur sa vie.

Oui, Prof&Doc savent par une enquête minutieuse, longue et patiente et ils ont le temps n’est-ce pas, que la Psychorencontrologie a été créée quelques mois seulement auparavant, juste avant ce rendez-vous arrangé avec Betty Hill. Kroïne repéra une psychologue, une analyste, une schizoanalyste, suffisamment déviante et amoureuse, pour jouer ce rôle, auquel il faut le dire elle ne comprenait rien au début. Puis l’exaltation aidant la voici gourou d’une nouvelle manière de procéder. Et afin de mieux masquer ce succès soudain et presque inattendu, Kroïne tout de même s’attendait à un ratage en règle, elle effectuait juste une tentative, pour voir, parce qu’il fallait bien s’occuper, parce qu’il fallait bien qu’elle rende effectif ce retournement soudain de ses activités. Et là, d’un coup, la grande réussite, Betty sous le poids déjà de la maladie, cède, elle la femme forte, la femme engagée, l’épouse de Barney the Nigger, la courageuse Betty, grosse légèrement qu’à la fin de sa vie, et encore était-elle belle, jusqu’au 17 octobre 2004, oui, Kroïne en fit davantage une légende qu’elle en fit le début éclatant de la Psychorencontrologie. Mais elle ancra toute cette histoire dans des histoires, l’histoire plus longue d’une science et d’une discipline scientifique, en voici une nouvelle, elle existe depuis maintenant six ans, voici une liste de noms de qui la pratique, vous voyez c’est déjà fondé, c’est indiscutable, voici son résultat aujourd’hui.

Quelle publicité ! Quelle campagne ! Krust assurait derrière, le derrière bien besogné, hop dans le cul, et ses livres avaient tous ce même discours, la Psychorencontrologie date de tant, là à ce moment, il y a des noms, Kroïne et puis à sa suite untel puis untel, et voici ils sont nombreux, et comme il sucrait la patte à des graisseux, dont le nom néanmoins raisonnait aux oreilles, des fabricants de crédibilité, des personnages écoutés, on les croit parce qu’ils sont là, parfois une bonne parole légitimante de leur part et ils ont droit à la grosse part, c’est du gâteau, ça rentre comme dans du beurre, au cul de tout le monde et à la barbe, Krust sait parler aux hommes qui réfléchissent, pendant que les femelles font dégorger les poireaux de ces pauvres types ou de ces gâtés, c’est selon, rendent véritable, installent la vérité, de ce qui n’était que discutable.

Krust sait y faire avec The Philosopher et avec d’autres encore, des noms génériques qu’il amasse et dans sa nasse par ici les nazes il les rend à la fois populaires et hommes d’affaires, c’est-à-dire riches et vicieux. Oui, Prof&Doc, non pas jaloux, puisque d’autres que Krust les soutiennent en argent et autre monnaie courante, des investisseurs discrets dont les cachettes sont encore plus sûres que les secrets Kroïniens qu’ils dévoilent peu à peu, et les dévoilant s’en faisant une ennemie, la gueule qu’elle fit à la lecture de l’article, à l’article de la mort, elle voulait mordre ou taper, c’est au choix, les égorger c’est selon, sa haine vivace… mais eux encore la regardant épris de sa voix éprise de cette voix qu’elle choisit, ce grand retournement, cette efficacité, eux aussi se feraient bien Psychorencontrologues, oui, ils existeraient pour cette école, mais en bons anciens psy trucmuche de plein de choses, ils savent que le passé doit s’établir sur des bases solides et véridiques, que la Psychorencontrologie ne peut s’affirmer dans ce double mensonge : à la fois la date de sa création et à la fois ce détournement de l’expérience de Betty Hill. La réécriture leur fait peur. Betty ment ! Betty Hill ment dans les deux cas. Avant-après. Oui, ils écrivent cela dans leur article qui est aussi le commencement de leur livre long et insidieux si bien qu’à la fin il prend toute la place de leur vie, qu’eux deux jouent le rôle et se travestissent, qu’ils sont difficilement reconnaissable, que Prof&Doc intervertissent les rôles des femelles et des mâles, ils retournent toutes les questions, ils sont deux ils sont multiples, ils agencent, ils sont Deleuze et Guattari, ils fascinent Kroïne par les couilles qu’ils doivent avoir, voici des ennemis, elle va les faire cracher, leur, sang, mais les salopes ils doivent être bien protégés, jamais elle n’atteint leur point névralgique, ni Krust au bras si long, leurs protections naviguent soit dans les hautes sphères politiques et financières, soit dans le milieu des scientifiques.

En tout cas les militaires ne les connaissent pas, ne les emploient pas, elle mène aussi son enquête Kroïne elle perd patience elle ne met pas la main dessus, sûr que si elle les avait en face elle leur crèverait les yeux, sales petits cafards, elle s’en fait des idées noirs, Krust pense que cela fait parti du jeu, il se demande bien pourtant comment ils peuvent avoir à la fois des certitudes et des informateurs et des financeurs, Prof&Doc travaillent dans l’ombre, et lorsqu’ils disent on les écoute, néanmoins leur article blasphémateur sur l’origine de la Psychorencontrologie eu cet effet inverse, du moins cet effet que Kroïne ne voulut pas voir, d’ancrer avec certitude sa légende. Il faut des ennemis, ils forgent plus sûrement que des informations toujours dans le même sens une situation, une émulation, une contradiction, si elle prit leur contestation dans le fion d’autres pensent que Kroïne dorénavant est indiscutable, puisqu’elle est discutée, et de cette discussion s’en invente des histoires, et ce mélange sans cesse de véridique et de mensonges, de ce qui se dit, fabrique l’édification Psychorencontrologique.

Oui, Prof&Doc sont pour, leurs anciens réflexes fabriquent des histoires alternatives. Ils n’y peuvent rien. Eux aussi sont en voix de grands changements, ils l’aiment, secrètement, ils en font leur héroïne, presqu’une drogue. Leurs corps maigrichons doit bien venir d’une quelconque manipulation de substance illicite, et si des nichons encore maigres poussent se sont les hormones qui travaillent. Est-ce un réflexe issu insidieusement d’Alan Turing ? Lui y fut obligé. Et lorsqu’ils écrivent tous deux attachés l’un à l’autre La Psychologie prédictive surtout ici à Princeton où ils sont encore pour plusieurs semaines, ils comprennent à quel point Alan Turing aurait dû rester in the USA, ici précisément, ses amis scientifiques l’auraient protégés, surtout Von Neumann et ses bonnes blagues bien grasses, oui, Von Neumann au grand cœur l’aurait défendu à la manière dont il procéda pour Volkovitch, qu’il dise ici Turing est un héros ! Qu’il dise Turing fabrique un ordinateur, il est mâle il est masculin il est miens pas touche il appuie sur les touches et tous les deux auraient été capables de se mettre ensemble, de se la mettre, de brancher leurs branchements, de devenir un ordinateur en surchauffe, mais voilà, est-ce Von Neumann qui était jaloux ? Est-ce Turing qui fit sa tapette effarouchée ? L’union ne se fit pas, l’un resta, l’autre parti dans l’au-delà, dans la vieille Europe il servit non pas au front mais dans sa tête décrypta les codes et de sa crypte où l’enferma la bonne morale anglaise qui résista si bien à l’ennemi ailée de la Luftwaffe et des missiles V2, et des bolcheviks aussi, oui Turing était ce héros non pas hétéro mais homo, un amoureux de l’homme, transi d’amour que Von Neumann lâcha ou qu’il ne sut pas comment retenir à lui, et Prof&Doc ici sur ce lieu d’amour infléchiraient bien l’histoire de l’informatique, c’est-à-dire l’histoire du savoir, et les mettant tous les deux dans le même coin à tripoter des câbles, à tenter des branchements inédits, une prise mâle une prise femelle, la nature n’y peut plus rien, il y a des cas ainsi, des K aussi, mais Von Neumann le brutal effrayait Turing, il retourna chez lui chez les anglo-saxons et en mourut, après pourtant presque à lui seul les avoir libéré de l’inquiétude arienne et aérienne, il casse les codes, à la fois les codes de la machine Enigma, à la fois les codes bien bloqués et plus difficile de la société qui serre les fesses, et s’il avait le droit de pénétrer les secrets militaires il ne devait en aucune manière entrer par la porte de derrière, des, désirs, masculins.

Prof&Doc savaient cela et ils n’osent pas venir in England, Doctor Androjean poussa même le vice en ingurgitant un traitement hormonal quasi-identique. Les nichons poussent, Prof y étale sa crème, une lotion douce. Von Neumann ne lui survécut que de trois ans, regrettant à ce point de n’avoir su le convaincre et de n’avoir su se convaincre soi que Turing était l’élément indispensable à la fabrication du futur. Ce qu’ils ignorent c’est que Norbert Wiener mêla les recherches de l’homme qui aimait les femmes à celles de l’homme qui aimait les hommes et dans son coin fabriqua la cybernétique, et dans son coin creusa des niches et des enjeux, les voici maintenant qui pètent à la gueule des amoureux, un couple en face l’autre, à Princeton même, Prof&Doc VS Krust&Kroïne. Qui s’en tirera ? Chère Madame Kroïne, lorsque nous apprirent le décès certes un peu annoncé de Betty Hill, nous furent triste pour vous, nous avions compris, comme beaucoup, que vous lui proposiez une aide médicale plutôt conséquente… mais la maladie n’est-ce pas, et puis ce qui la touchait ne venait-il pas d’un malaise extérieur à notre civilisation ? Oui, dit Kroïne, j’ai mis à sa disposition des docteurs et des professeurs mais déjà en elle s’incrustait un savoir que nous ne connaissions pas, j’ai pleurée pour elle, j’ai pleuré pour ses pairs, et toute leur ensuite, de n’être pas cru est un calvaire, au sens ancien, mais d’être cru comme Betty l’était n’arrange pas plus la physionomie de l’existant.

La Psychorencontrologue souffre autant de la peur de ses interlocuteurs que de leur délire, et dans leurs locutions ils expriment cette horreur métaphysique qui nous touche tous nous qui ne sommes pas atteint de dépression. Oui, dit Doc alors, acquiesçant, vous avez raison, il n’y a de nos jours que ces deux alternatives maladives : la dépression ou l’horreur métaphysique. Et Betty et votre école en son ensuite, ou peut être d’abord votre école et après Betty, et l’ordre sera important, s’attaque à cette nouvelle maladie, en émergence, qu’est l’horreur métaphysique. Avez-vous déjà rencontré chez une même personne humaine les deux symptômes psychologiques simultanément ? Non, dit Kroïne, la personne en mourrait d’être atteinte en même temps, mieux même, je vous dis ici qu’il s’agirait d’une impossibilité logique. Mais, dit Doc, ne vaut-il pas mieux finalement être atteint par l’horreur métaphysique que par la dépression ? Oui, dit Kroïne, très certainement, la dépression est cette maladie ancienne maintenant, une maladie inopérationnelle, une maladie incapacitante qui touche le problème de l’action de la personne dans K, une maladie infamante presque et en souffrir est honteux, elle dénote un état de faiblesse qui accuse, le parasite n’est pas loin, le cancrelat Kafkaïen n’est pas loin, et Grégor Samsa qui se transforme en immonde insecte, incapable de se lever du lit, oui déjà est installée cette métaphore maladive, et La Métamorphose ne parle que de ça, de ce fait occulté, comment des sociétés humaines passent de la maladie freudienne et névrotique, tout juste inventée, à la dépression qui viendra bien après, Kafka est ce grand précurseur, non parce qu’il prévoit la bureaucratie et les procès bolcheviks, mais parce qu’il prévoit à l’avance la maladie psychologique de la seconde moitié du siècle. Je n’aurais pas aimée être touchée par la dépression, une maladie qui dégoute. Alors je dis, oui vous l’avez compris, vive l’horreur métaphysique ! Parce qu’elle est porteuse de l’espoir d’une rencontre avec des extraterrestres, parce qu’elle pousse à l’altérité, à aller vers l’autre absolu, le grand autre, l’inconnu le plus grand, et oui cette maladie se rencontre tout d’abord, en avant-première, chez les personnes qui disent avoir été enlevées par des extraterrestres. Puis elle touchera d’autres effectifs, c’est la maladie extérieure à K par excellence, oui, autant la dépression fait partie du monde de K, autant l’horreur métaphysique représente son extériorité. Oui, dit Doc, oui, dit Prof, ils sont excités, ils ne font plus guère attention, mais la mort de Betty tout de même… son décès n’est pas dû à l’horreur métaphysique ? Si ? J’hésite dit Kroïne, j’hésite, les spécialistes étaient à son chevet, mes hommes et mes femmes venaient régulièrement constater les effets sur son corps de petite vieille, mais vous devez avoir raison, elle en est morte, oui, il fallait qu’elle en meurt.

Mais vous-même, dit Doc, vous ne l’avez pas approché, toujours vous vous teniez à distance, non ? Hum, dit Kroïne, petit curieux, allez puisque nous sommes là, je vais vous le dire, vous avez raison, je ne la vis jamais, jamais je ne la touchai, je laissais mon école psychorencontrologique traiter son cas. Mais votre cas le plus emblématique, celui sur lequel repose toute votre école, dit Doc, elle venait juste d’être créée. Comment cela ? Kroïne se réveille, vous n’y êtes pas du tout, mon école se tenait déjà depuis de nombreuses années… et vous Krust l’interrompt Prof, vous en pensez quoi, Kroïne aurait-elle eu un trou de six ans dans son emploi du temps ?

Krust touche l’arme électrique dans sa poche, il sent un piège, un truc pas préparé qui va mal tourner.

Texte © Dominiq Jenvrey – Photo © DR

Tags : , , , ,

Laisser un commentaire




Copyright © D-Fiction