Au nom du père

J’ai eu deux filles. Avant qu’elles naissent et pour être exact, dans la période où nous ne savions pas encore s’il s’agissait de filles ou de garçons, nous nous sommes aperçus ma compagne et moi qu’il n’était pas simple de les nommer, de se projeter quelques mois en avant avec une idée arrêtée. Car la plupart des prénoms qui me plaisaient, et un bon nombre parmi ceux qui enchantaient la future mère, et bien je les avais déjà attribués, à des personnages de mes romans ou de mes scénarios. Au jeu de « si c’était un garçon », Barnabé, Martial, Romain, Hyppolite, avaient joué leurs rôles entre les lignes, à celui de si « c’était une fille » Maria, Louise, Juliette ou Benjamine avaient pris leur part du gâteau. Pas toujours en bien, d’ailleurs. Il ne faut pas s’imaginer que l’auteur d’une œuvre de fiction se retrouve dans chacun ses personnages. Se nichent aussi dans l’histoire ceux qui ont pour mission de la faire déraper ou de contrarier le protagoniste principal. La liste est longue de ces créatures remplies de défauts, dans lesquels le romancier ne souhaite pas se reconnaître. Mais qu’on les aime ou pas, ces personnages ont eu une existence et se trimballent de manière très précise dans notre imaginaire. Comment, dès lors, réutiliser leurs noms pour l’enfant qui doit venir, que l’on chérit à l’avance, et que l’on voudrait vierge de toute empreinte ? Je n’ignore pas que de nombreuses personnes choisissent le prénom de leur enfant en s’inspirant de personnages de romans, de films ou de séries télévisées. Par admiration, volonté de leur attribuer les qualités du héros ou de leur faire bénéficier d’un destin aussi extraordinaire. Je sais aussi que certains se réfèrent à leur grand-père ou fameuse tante, qui sais-je encore, tant révéré dans la famille. Mais moi, ce n’est pas mon truc. Et puis, passe encore de nommer son enfant d’après Flaubert. Que d’Emma, récemment, dans les cours de récréation, avec ou sans conscience de l’œuvre originale. Mais, honnêtement, d’après son propre travail, je vous le dis c’est impossible. Pas de Rastignac, de Dr Frankenstein ou de Belphégor à la maison !

J’en viens donc à la genèse de mon dernier roman (Naissance d’un père, Julliard, 2015 & Pocket, 2016) et le lien avec ce qui précède va s’établir naturellement. Ce roman relate l’histoire d’un couple d’une trentaine d’années confronté à la naissance de leur premier enfant. Romain (tiens), qui au vu des conditions particulières ayant entouré la conception, et de sa propre histoire, a espéré qu’un père allait pousser en lui à mesure que le bébé se développerait dans le ventre de Louise (tiens, tiens), sa compagne. Mais, à deux semaines de la naissance, ils doivent constater tous deux que cela n’est pas advenu. Romain aime Louise, mais pas l’enfant qu’elle porte. Un compte à rebours est à l’œuvre qui entraîne inéluctablement leur couple vers la rupture. C’est alors que les évènements se précipitent. Une tempête éclate sur la ville et Louise ressent les premières contractions. Elle se rend d’urgence à la clinique. Lorsque Romain la rejoint il se retrouve au pied du mur. Doublement même, puisqu’une autre femme estinstallée avec eux en salle de travail. Il n’a alors d’autre choix que de les assister pendant leur travail, tenant la main de l’une, de l’autre, puis des deux en même temps, tandis qu’elles souffrent. Deux femmes, deux accouchements, et deux naissances en quelques heures pour lui, qui n’était pas prêt à en assumer une… Ce n’est pas rien. Dans les jours qui suivent et le déchaînement des éléments, entre la vie qui vient et la mort qui rôde, Romain, à cause des destins contraires de ces deux nouveau-nés, va être capable de libérer l’amour contenu en lui, retenu trop longtemps à la manière d’un lac gelé dont l’eau se libère au printemps, et découvrir qu’il n’y a pas d’autre façon d’accepter son enfant que de commencer par s’accepter soi-même.

Voilà pour l’histoire. Mais comment celle-ci est-elle venue ? Née, oserais-je écrire. Non pas de mon expérience personnelle, car je n’ai eu aucun mal à aimer mes filles et à endosser le rôle de père, mais l’étincelle est venue d’une histoire qu’a vécue une amie et qu’elle m’a racontée il y a vingt ans : Elle était en salle de travail, à quelques heures d’accoucher, lorsqu’une deuxième femme est arrivée, enceinte également, qui n’a jamais été rejointe par son mari. Et donc, le compagnon de mon amie s’est trouvé, peu à peu, à distribuer son aide, son soutien moral et physique aux deux femmes.

 

 

J’ai souvent repensé à cette anecdote, persuadée qu’elle était la clef de voute d’un récit plus large, une situation extraordinaire entre comédie et drame. Et pendant vingt ans, tout en écrivant d’autres histoires, je la laissais mûrir dans un coin de mon esprit. Je pense que tous les auteurs ont dans leur grenier intime une malle où se trouvent entassés pêle-mêle des situations cocasses ou dramatiques, une galerie de personnages et un bon nombre de préoccupations plus ou moins durables.

Pour qu’un récit surgisse de ce fouillis ancien, il faut que se produise une rencontre entre l’un de ces éléments et la vie de l’auteur. Il m’a donc fallu devenir père (et accessoirement choisir des prénoms), et réfléchir à la position nouvelle des hommes confrontés à la paternité, quelque part dans un triangle dont les trois sommets pourraient s’appeler, engendrer, aimer, éduquer. Un père se situe forcément sur cette figure, en un endroit qui n’est pas forcément central. On peut engendrer sans aimer ou éduquer. Éduquer sans aimer. Aimer sans engendrer, etc. La société a évolué et a rebattu les cartes, collectivement, des lois ont été votées, sur le « mariage pour tous » par exemple, la science a permis l’irruption de nouveaux engendrements : la FIV, la PMA, le don de sperme, interrogent ces questions. Enfin, les mentalités ont évolué, l’œil moral cligne autrement, les familles se sont recomposées, ont quitté leurs profils classiques. Où sommes-nous ? Où se situent les pères dans tout ça ?

Il m’a donc fallu devenir père pour qu’un livre naisse. Nos livres sont nos enfants. C’est à la fois aussi simple et complexe que cela. Au fond, je vous raconte un peu ma vie. Mais n’est-ce pas ça, écrire un roman ?

Texte & Photo © Laurent Bénégui – Couverture © DR
Pour lire les autres making-of publiés sur D-Fiction, c’est ici.

Tags : , , , , , , , ,

Laisser un commentaire