En vigilance extérieure

des contextes d’écriture

Temps des entretiens, des articles, des chroniques / temps de création : distincts ou l’un avec l’autre ? Quelles pratiques de lecture et d’écriture cela induit-il ? Temps sécable en parties égales ? Côté fabrique du livre, en exposer nécessairement les contextes d’écriture ? La partie sinon intime interne de ce qui s’opère en amont et au cours de l’écriture d’un livre, doit-elle se rendre ainsi visible dans l’explicitation, comme une structure, un fonctionnement mis à plat, une ouverture se rendant vers une forme de lisibilité ?

Printemps 2016 : un ensemble de textes se termine qui prend pour titre le sigle détourné d’un instrument de contrôle européen des frontières (SIVE : système intégré de vigilance externe sur les côtes) et devient EN VIGILANCE EXTÉRIEURE (Lanskine, 2016). Un cycle d’entretiens commence sur la question « création et critique ». Un entretien qui déborde sur le politique et en revendique les valeurs. Les gestes d’écriture seraient-ils politiques et se devraient-ils de l’être explicitement ? Le questionnement ne prendrait-il pas à la fois la forme de l’entretien et du texte de création ? Sa formulation se rapporterait-elle davantage à un champ plutôt qu’un autre ? Si les temps sont résolument distincts – le travail de lecture et d’écriture pour des entretiens et des articles n’étant pas celui de l’écriture des textes de création – les questions qui s’y rapportent identiques traversent l’ensemble des travaux.

quels enjeux ?

Il y a des supports qui se logent dans les zones limitrophes de l’écriture d’un livre : Pour EN VIGILANCE EXTÉRIEURE, des photographies (de Kai Wiedenhöfer) et des films (d’Antonioni, de J.-L. Godard), le travail plastique d’une artiste (Kimsooja), la découverte dans un article de presse de la construction d’un mur dans un désert entre la Tunisie et la Libye qui occupe la section centrale du livre (à vue). Des supports qui sont davantage que des images référentielles des outils qui accompagnent le texte très libre de ces référents et qui le plus souvent s’en échappent ne laissant qu’une ponctuation d’indices, quelques repérages de lieux à peine nommés ou superposés, floutés encore dans le montage du texte. Une section seule de EN VIGILANCE EXTÉRIEURE reprend sous la forme d’une liste quasi documentaire les lieux inventoriés des murs dans le monde (de guerre froide Inventaire). Les frontières, les murs, les caméras de contrôle occupent le livre. La distanciation dans l’écriture reste le seul positionnement possible dans ce contexte. L’effort de distanciation l’unique démarche à conduire. L’écriture se doit d’être sèche quasi neutre. Les énoncés sont autant de tentatives de mise à plat de l’écriture qui se veut défaite du moindre ornement. Le travail d’écriture réside ainsi pour partie dans la coupe nette de tout effet ornemental stylistique. Le travail se poursuit dans la recherche conjointe d’une objectivité sèche, d’une texture qui se voudrait par endroits rugueuse du matériau d’écriture, dans la mise en place de déboitements qui pourraient altérer une lecture strictement linéaire, dans la recherche encore d’une forme d’âpreté sonore.

 

jawad-mof-image3

 

un cadrage

Que fait le cinéma à la poésie ?1. Le cinéma se manifeste dans les mouvements du texte qui peut en emprunter ponctuellement la technique (le montage en particulier), le lexique, les références. Des éléments constituants qui traversent les champs artistiques.

Prises cadrées d’un réel fragmentaire. Le prélèvement s’effectue par changements de focales et plans plus ou moins rapprochés (vues d’ensemble / matériaux zoomés des murs). La photographie également qui appareille mes souvenirs – la mémoire et la rend sans cesse à ses affects je voudrais devenir photographe. Les tirages photographiques (encore argentiques) dans la pièce minuscule qui lui était réservée, un mémoire à la fac inachevé sur Le Désert rouge et L’avventura de Michelangelo Antonioni. Ces références ponctuent les différents livres comme autant de points d’ancrage esthétique et personnel. Le personnage d’Anna s’immisce en motif dans les livres et prend le titre d’une des sections de EN VIGILANCE EXTÉRIEURE (Anna d’un personnage dans L’avventura, du prénom de l’actrice Karina). Dans le champ, au détour des murs des frontières et des caméras de surveillance qui accaparent l’espace textuel, un personnage féminin qui forcément à un moment ou l’autre ne peut qu’être là. Une figure féminine sans doute qui se voudrait comme le punctum d’un texte.

 

jawad-couv-mof

 

des pratiques, un nécessaire positionnement

Dans une concomitance ou plutôt dans une même démarche, réfléchir face au réel à des pratiques d’écriture mises en place (celles des autres auteurs / la mienne). En réduire ce qui m’y colle (au réel) dans des tentatives d’écriture qui neutraliseraient tout épanchement, dans un travail incessant de coupe, d’extraction, de dégagement d’un trop de matière mots jusqu’à la rupture qui sonnerait juste, jusqu’à rendre la structure plus heurtée encore, slashée. Jusqu’à obtention de l’os fragmentaire d’une phrase réduite à des parties minimales et saillantes coupée sèche. Le travail d’écriture dans EN VIGILANCE EXTÉRIEURE n’a pu se faire que dans les multiples reprises du texte, à distance l’une de l’autre et paradoxalement dans une même unité de temps relativement courte afin d’en conserver une cohérence formelle.

S’approcher de la matière des murs, en décliner les constituants. Le travail d’inventaire permettrait-il une approche possible du réel ? Les gestes d’écriture seraient-ils une suite de tentatives permettant d’appréhender au plus juste le réel dans une recherche néanmoins prioritairement de formes ? Une question résolument d’écriture, de focales et de positionnement.

Texte © Emmanuèle Jawad – Photo © Jennifer K. Dick (Murs de l’artiste Luigi Francini, Italie)
Pour lire les autres making-of publiés sur D-Fiction, c’est ici.

  1. En reprenant et détournant le titre du dossier paru en 2012 dans la revue Art Press 2 : « Ce que fait l’art à la littérature ». []

Tags : , , , , , , , , , , , , ,

Laisser un commentaire