Fabrication d’un drone romanesque

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Il y a d’abord eu la trouvaille d’un titre, L’après-midi d’un drone, qui a conditionné l’écriture de la suite. Variation autour du poème de Stéphane Mallarmé, L’Après-midi d’un faune, devenu lui-même musique de Claude Debussy, puis ballet de Vaslav Nijinski, il s’agissait de mettre en relation dans un texte les deux sens du mot drone : cet objet volant contemporain, récréatif et militaire, et en musique le son continu, qui ne s’arrête pas, devenu métaphore de la langue elle-même, dont le parcours dans un livre, son itinéraire de la première à la dernière page, fonctionne évidemment comme un voyage à sa manière, embarquant le lecteur dans une histoire générée avant tout par des mots.

Vol et son pouvaient ainsi se répondre indéfiniment, chacun marqué par le cycle : cycle d’une traversée aérienne revenant inévitablement aux mêmes points ; cycle d’une partition construite sur la répétition, la modulation.

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Très vite aussi, le drone est devenu un narrateur, donc un être vivant, hybride, cyborg, androïde ou roboïde peu importe, une figure bâtarde et mixte, transversale, incarnation d’une condition numérique contemporaine et d’anticipation, où se mélangent hyper conscience calculatoire, aidée de capteurs lui permettant d’accéder à une forme de sensorialité absolue, et bouts d’humanité, enfance des sentiments, voyeurisme et contemplation, solitude extrême à cause de sa nature d’être vivant paradoxal seul de son espèce, renvoyant à celle bien réelle de certains individus aujourd’hui.

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Là aussi, une logique de correspondances et de reflets s’est mise en place. Ce drone bricolé à partir d’autres drones de loisirs et de combats, cette transversalité des matériaux et des fonctions renvoie au texte, lui aussi passage d’un regard sur l’actualité, la préhistoire, le futur, utilisant plusieurs registres stylistiques – descriptif, neutre, minimal, lyrique, romanesque pur, narration à la troisième personne par le drone lui-même des événements ou anecdotes qu’il observe, se nourrissant des histoires des autres afin de bâtir son monologue.

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Ce drone d’observation est un donc à sa manière un hommage à cette école du regard de la grande époque des années 1950 et 60, et il se veut implicitement le dernier écrivain du Nouveau Roman, un survivant d’une période révolue, le sourcier aussi, d’un passé où la littérature était reine et le réel son sujet à genoux.

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Créature mi-céleste, mi terrestre, lorsqu’il s’est agi de lui trouver un nom, Jérusalem s’est facilement imposé pour ces raisons mêmes. Jérusalem terrestre, Jérusalem céleste : le drone parfait.

Or Jérusalem étant la ville sainte des trois monothéistes, cela rejoignait une autre de mes obsessions, celle du religieux, de l’ésotérique, du magique, du mystique, de l’initiatique, sans volonté hiérarchique de ma part entre ces composantes très différentes. Lecteur à l’adolescence d’une famille où dînent ensemble René Guénon, Louis-Claude de Saint-Martin, Martinès de Pasqually, Joseph de Maistre surtout, Martin Buber, Ibn Arabi, Alain Daniélou, des dizaines d’autres, je tenais une occasion de leur rendre un peu hommage. La tablée s’est enrichie de deux figures devenues les parents de Jérusalem le drone : Marija Gimbutas et Raphaël Patai, chacun des deux ayant, par leurs travaux, mis en évidence l’éradication de la polarité féminine dans le divin.

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Ce roman trouvait naturellement un écho dans ce nouveau chapitre des croisades que sont les guerres moyen-orientales, et c’est ainsi que les lisent les djihadistes, un affrontement entre deux grands impérialismes, deux grands prosélytismes exterminateurs, le musulman et le chrétien. Conquête planétaire contre conquête planétaire. L’histoire de Jérusalem s’appuyait donc sur cette actualité d’un califat mystérieux et fou, conséquence plus ou moins directe de la politique folle des néo-conservateurs américains sur place, et d’une prédication démentielle venue d’Arabie Saoudite, dont les effets se retrouvent jusque dans l’Islam pourtant syncrétique, autonome, libre et beau, d’Asie du Sud-Est.

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Peu à peu, les pièces d’un puzzle se sont ainsi agencées : les deux voies spirituelles les plus anciennes de l’humanité, l’Indienne et l’Israélienne, et donc les moins prosélytes puisque les plus proches de la Tradition primordiale, ont fusionné dans le bricolage identitaire de Jérusalem, lui-même entité humano-technologique, pour former l’hypothèse d’une identité Indo-sémite, réponse à l’Indo-européanisme, qui a longtemps servi de caution à l’antisémitisme doctrinal.

L’oeuvre de Raphael Patai ayant montré que le judaïsme antique n’était pas un monothéisme mais une voie spirituelle traditionnelle, où ce qui excède le nom et le nombre se manifeste de manière plurielle en fonction de la sensibilité diverse de sa création, sous l’habit de déesses et de dieux comme il y a des hommes et des femmes, le judaïsme retrouvait sa part féminine oubliée, à travers sa grande déesse Asherah. Il était d’autant plus proche de sa sœur indienne, où voisinent toujours un riche panthéon, projection de la majesté divine, laquelle est plus qu’unique, Un au-delà de l’Un puisqu’Un, c’est déjà trop, et ajoutait cette qualité à celle précédemment dite, à savoir son ancienneté.

 

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Jérusalem, en plus de vivre des aventures contemporaines, porte ainsi en lui ce récit oublié de l’actualité alors même qu’il la conditionne et l’explique, le meurtre des déesses, l’attaque ontologique du féminin. Et surtout acte de naissance du nihilisme : on invente la notion ignoble d’idolâtrie, on nie donc dans un premier temps la religion d’autrui, spécialement lorsqu’il est question de Déesse ; puis on nie ceux qui dans la même famille croient différemment, ou interprètent différemment le message de Dieu ; puis on en vient à nier Dieu lui-même. Ainsi aux trois monothéismes s’ajoute un quatrième, l’athéisme, l’enfant des trois autres, aussi vindicatif, négateur, et franchement crétin.

C’est ce récit que distille Jérusalem tout au long du roman, un motif métaphysique, celui des déesses anéanties mais qui veillent encore, enfouies dans la Kabbale, le soufisme, la mystique, au bord du Gange, du Jourdain, dans les forêts, les grottes, le lit des rivières, aux sommets des montagnes. Mère juive et Mother India.

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Et puis il y a tout le reste, spécialement l’acte gratuit d’écrire, le romanesque royal et considéré comme une immense accumulation de détails, l’aventure de la revue Planète, Louis Pauwels et Jacques Bergier, Dune de Franck Herbert, Black Athena de Martin Bernal, Bangkok, Pattaya, Venise, Bangkok, Pattaya, Bangkok encore, encore, et encore Bangkok, qui constituent sans doute l’essentiel.

 

Texte © Jean-Noël Orengo – Photos © DR.
Quelques-uns des comptes rendus dans les médias :
– « Je suis indo-sémite », propos recueillis par Damien Aubel, Transfuge, janvier 2017.
– « Littérature : les 10 coups de coeur de la rentrée » par Pierre Vavasseur, Le Parisien, 5 janvier 2017.
– « L’Opium du Ciel », par Patrick Grainville, Le Figaroscope, 11 janvier 2017.
– « Dans quelle éta-gère avec Jean-Noël Orengo » par Monique Atlan, France 2, 13 janvier 2017.
– « Le Pouvoir, à vous de voir », par Patrick Boucheron, Le Monde, 9 février 2017.
– « Drone de Monde… », par Hubert Artus, Marianne, 11 février 2017.

Et pour relire le making-of de son 1er roman, La Fleur du Capital, qui vient de paraître au Livre de Poche, c’est ici !

 

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1 Réponse
  1. Beaucoup aimé ton roman, pour ce qu’il dit du monde d’aujourd’hui, et de ce qui subsiste du pouvoir de la littérature, et de l’écho de son histoire, et plus encore, peut-être, comme tu le dis si justement, pour « ce reste » magnifique qui nous aide à vivre : « spécialement l’acte gratuit d’écrire, le romanesque royal et considéré comme une immense accumulation de détails, l’aventure de la revue Planète, Louis Pauwels et Jacques Bergier, Dune de Franck Herbert, Black Athena de Martin Bernal, Bangkok, Pattaya, Venise, Bangkok, Pattaya, Bangkok encore, encore, et encore Bangkok, qui constituent sans doute l’essentiel. » Merci infiniment.

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