La guerre du Vrai contre le Faux

Je croyais connaître Chardin, je me trompais. On pense toujours tout connaître d’un sujet, on a tort, plus on creuse et plus la chose devient profonde, et lorsqu’il s’agit d’Art, c’est d’autant plus vrai que c’est soi-même qu’on creuse.

Et donc, un dimanche après-midi, j’ai trouvé sur le stand d’un bouquiniste une monographie sur Jean-Siméon Chardin. Quand j’ai ouvert le livre et commencé à revoir ces tableaux que j’avais pourtant déjà souvent regardés en vrai ou en reproduction, j’ai été comme agrippé et précipité en eux. Imaginez que vous vous trouvez au bord d’une calanque, et qu’à travers l’eau vous croyez distinguer une forme au fond, une mystérieuse épave qui n’était pas là les jours précédents, vous vous rapprochez de l’eau, vous vous penchez précautionneusement, et soudain quelque chose sort des flots et vous attrape pour vous emporter au fond. Vous vous êtes fait capturer, et c’est exactement ce qui m’est arrivé. Mais une fois au fond des mers, je pouvais respirer comme si j’étais un poisson, tout était devenu évident, je comprenais tout, j’étais dans mon élément, comme un poisson dans l’eau. Voilà, ça s’est passé exactement comme ça. J’ai vu les tableaux les plus connus de Chardin, dans des reproductions de mauvaises qualité et de petite taille pourtant, et malgré tout j’ai été saisi et poussé à écrire ce que j’y apercevais. Les histoires étaient là, il suffisait de les raconter, les animaux morts, les fruits offerts, les enfants avec leur mère ou leur gouvernante, les pastels sans concession : les tableaux vivaient et appelaient une réponse. J’ai pensé que je devais commenter cela, comme l’exégèse d’un texte sacré, comme si c’était d’un coup, à cet instant précis, à la fois cet instant de ma vie et cet instant de notre histoire européenne et surtout française, le moment de re-situer et réexpliquer pourquoi et comment un peintre, et un des plus grands qui soit, a agi et le sens de son action, la vie continue et agissante de ses tableaux.

 

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J’ai écrit pendant plusieurs mois sans interruption, et d’abord sans aller voir les tableaux, en utilisant seulement de grandes reproductions des toiles, dont j’avais sélectionné celles qui me bouleversaient le plus. Expliquer comment ça s’est passé, c’est décrire mon bureau, que j’ai changé précisément il y a deux ans, et qui est à présent une grande table ronde, en bois et à rabats pliants, trouvée dans une brocante, bien plus large que ma table précédente, de sorte que j’ai pu disposer mes feuilles de papier sur le sous-main, devant moi, et sur la gauche et la droite ouvrir les grands livres de peinture avec leurs reproductions de tableau, et devant mes feuilles, l’ordinateur portable pour vérifier les informations sur Internet, avec aussi en côté le petit carnet de notes que j’utilise la nuit pour noter les rêves et les idées fugitives. La table circulaire est pliée à demi et plaquée contre la fenêtre de mon bureau, plein sud, face au soleil.

Le tout formait donc chaque jour un demi-cercle de papier, de notes, de livres ouverts, de photographies agrandies, avec au centre les pages blanches qui se couvraient de phrases. J’ai écrit tous les jours pendant une petite année et lorsqu’il y avait un rendez-vous, un voyage, quelque chose dont je savais que cela dérangerait ma matinée, je me levais plus tôt, 6h, 5h, 4h, pour écrire avant, et privilégier le livre, toujours. Une fois que le premier jet a été composé, je suis aller voir tous les tableaux visibles, l’un après l’autre, en majorité au musée du Louvre.

C’est d’ailleurs à ce moment que les choses se sont compliquées, parce que plusieurs toiles très importantes, telles que L’Enfant au toton, étaient alors invisibles, stockées en réserves. Le Louvre possède tellement de tableaux qu’il ne peut pas tous les exposer en même temps. Chardin est déjà très présent dans les salles d’exposition, une vingtaine de ses toiles sont visibles en permanence, pas toujours les mêmes, elles tournent. J’avais vu L’enfant au toton quelques années auparavant, mais l’année dernière il n’était pas visible. De même pour les pastels, qui eux sont d’accès restreint pour des raisons de conservation. J’aurais pu effectuer des demandes officielles pour bénéficier d’un accès exceptionnel aux œuvres, mais finalement je n’écrivais pas une monographie sur les tableaux, mon texte était déjà composé pour l’essentiel, j’avais travaillé sur des reproductions et cela avait fonctionné. J’ai pu tout de même voir en vrai plusieurs des tableaux décrits dans mon roman, notamment La Raie, La Serinette, La Tabagie, Le Bénédicité, beaucoup d’autres aussi, et ils ont chaque fois confirmé mes intuitions écrites. Les tableaux ont été les preuves des reproductions déjà examinées.

 

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Il y avait aussi les chefs-d’œuvre mal localisés dans plusieurs monographies récentes (par exemple La Fillette au volant, décrite comme appartenant à un collectionneur privé, alors qu’Internet nous apprend que la toile est aux Offices de Florence), ou bien quasiment invisibles car figurant dans des collections privées, comme Le Panier de fraises. Il faudrait, à ce sujet, écrire un Supplément au roman, qui décrive la vie personnelle du collectionneur qui possède ce dernier tableau : qui est-il, où se trouve la toile (je suppose que c’est un secret bien gardé), est-elle admirée quotidiennement, et par qui, des hommes, des femmes, de quel âge, des personnes âgées, des enfants, à moins que la toile soit dans un coffre de banque, ou un entrepôt sécurisé quelque part dans un port franc de Suisse, plongée dans l’obscurité et jamais regardée, et dès lors quelles conséquences, quelle portée symbolique pour notre monde actuel de laisser ainsi indéfiniment un tel chef-d’œuvre dans la nuit ?

Voilà, on peut parler, écrire, bref penser sans limite, à propos des tableaux. C’est aussi ce que j’ai voulu faire avec ce livre, montrer comment l’Art est un pivot du monde et que c’est sur cela qu’on doit s’appuyer pour vivre. L’Art, qu’il s’agisse de peinture, de musique, ou de littérature, est la seule vraie divinité et son amour pratiqué au quotidien la seule vraie religion, la seule qui rende heureux et qui libère les corps. Regardez, écoutez, lisez et méditez.

Texte & Photo © Marc Pautrel – Couverture © DR
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