Paréidolie martienne

« Si demain arrivait par exemple une expédition de martiens, verts, avec leur long nez et leurs grandes oreilles, et que lun deux disait : je veux me faire baptiser, quarriverait-il ? » Homélie du Pape François (2014)1.

 

Le 20 août 1975 à 17h21, dans les marais du comté de Brevard en Floride, les grenouilles cessent de coasser. Intrigués, les alligators lèvent leurs paupières assoupies. Inquiets, les flamants roses palissent, les tortues se carapacent, les pythons géants resserrent leurs anneaux et les roseaux se penchent à l’écoute du silence. La scène se passe à Cap Canaveral. Une odeur de poudre flotte dans les airs et malgré un taux d’humidité de 100 %, le spectre de la combustion spontanée ondoie dans l’atmosphère. Il est 17h22 quand soudain les palmiers s’embrasent. Titan, fils d’Ouranos et de Gaïa, du Ciel et de la Terre, s’envole dans les flammes à la conquête de Mars. Titan porte sur ses épaules Centaur. L’humanité vit désormais à l’ère du mythe incarné. Titan et Centaur sont en réalité les deux étages d’une fusée qui transporte à son bord la sonde spatiale Viking 1. Depuis que les dieux ont déserté l’Olympe, ils se sont métamorphosés en astres errants, planètes mouvantes autour du Soleil : Neptune, Uranus, Saturne, Jupiter, Mercure, Vénus, Mars. La mission Viking a pour objectif de cartographier et d’atterrir sur la planète Mars pour y découvrir une possible vie extraterrestre… plausible ou improbable, présente ou passée. À 17h22, l’humanité s’envole vers Mars. L’humanité est un bien grand mot. Car nul astronaute ne se trouve à bord du vaisseau. Viking 1 est un laboratoire volant interplanétaire automatisé, téléguidé.

À 17h22 et 35 secondes, la fusée déjà haute dans le ciel disparaît des écrans de la NASA avalée par l’azur. Le bleu du ciel s’assombrit, les cieux voilés s’obscurcissent, puis les ténèbres se percent de points étoilés. Céleste, Titan embrasse alors de son regard l’ensemble du territoire américain de la côte Est à la côte Ouest, de la Floride à la Californie, de Cap Canaveral à Hollywood, des hangars de la NASA aux studios de la Warner Bros. Au même moment, dans l’un de ces studios, des projecteurs éclairent d’une lumière orange un véhicule spatial posé sur un décor de sable. Un long métrage de fiction est en cours de réalisation. Titre du film : Capricorn One. Après le Centaur de la NASA, voici le Capricorn d’Hollywood. Capricorn One, tel est le nom d’une mission spatiale d’exploration de la planète Mars. Contrairement à la véritable mission Viking 1, la mission des frères Warner, elle, est habitée. Le film débute à Cap Canaveral. Trois astronautes s’apprêtent à pénétrer dans la capsule spatiale située au sommet d’une fusée. L’événement est retransmis en direct à la télévision. Les trois pilotes de l’armée de l’air et de la Navy vont naviguer dix mois dans l’espace et parcourir les 55 millions de kilomètres qui séparent la planète rouge de la planète bleue, Mars de la Terre. — « Mission Control Report, all the systems are go, all lights are green », rapporte le contrôleur. Mais quelques instants avant l’envol, les astronautes sont priés de quitter d’urgence la capsule. Étrangement, au centre de décollage, aucun ingénieur ne s’aperçoit du subterfuge. L’officier de contrôle continue à décrire en temps réel le suivi de la mission comme si de rien n’était. Pendant ce temps, les trois astronautes sont exfiltrés de Cap Canaveral. La fusée décolle vide. Sur une base militaire abandonnée, cantonnés au secret, les astronautes devront participer à une incroyable machination. Le débarquement de l’homme sur Mars, techniquement irréalisable, n’aura jamais lieu. L’atterrissage sur Mars sera simulé. Dix mois plus tard, les astronautes de la mission Capricorn One foulent le sol d’une planète reconstituée en studio. « Houston, je m’apprête à poser pied… » Un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour les théories du complot. L’événement est bien entendu à nouveau retransmis en direct… en réalité, en différé de plusieurs minutes, le signal télévisuel parcourant le vide abyssal qui sépare les deux planètes… de planète Hollywood au Mission Control Center, situé à Houston au Texas. À la sortie du film, Peter Hyams, scénariste et réalisateur de Capricorn One, se confie au New York Times et raconte comment l’idée d’une imposture spatiale a pris forme dès 1969 alors qu’Apollo 11 atterrissait sur la Lune : « Il s’agissait d’un événement d’une importance capitale qui advint sans presque aucun témoin. La seule preuve que nous pouvions avoir que les astronautes aient réellement atterri sur la Lune émanait d’une caméra de télévision »2

En 1969, Norman Mailer signe le contrat éditorial du siècle. Le magazine Life débourse une somme astronomique pour que l’écrivain produise une série d’articles sur l’odyssée spatiale d’Apollo 11. Dans son ode à l’alunissage, Mailer écrit : « L’Amérique et le monde étaient donc en pleines congratulations : nous avions posé un homme sur la Lune. Mais l’événement était si lointain, si irréel, quaucun corrélatif objectif nexistait pour prouver que cela navait pas pu être un événement monté dans un studio de télévision la plus grande escroquerie du siècle et à vrai dire un esprit solide [] pouvait difficilement nier que l’événement, sil était truqué, constituait une création aussi remarquable dans le domaine de la supercherie de masse, de la tromperie et de la prestidigitation que la véritable ascension vers la Lune l’était sur le plan de la discipline et de la technique »3.

À peine l’homme a-t-il posé pied sur la Lune que les théories du complot s’insinuent de toutes parts. L’ère du soupçon ne s’est jamais plus refermée. Plus de trente ans après l’alunissage, un certain Bart Sibrel, l’un de ces complotistes, incrédule convaincu (ou gogo sceptique), tente de piéger Neil Armstrong et Buzz Aldrin, les deux premiers astronautes à avoir foulé le sol lunaire. La scène est disponible sur Youtube, propriété d’Alphabet, maison mère de Google, Google Earth, Google Moon et Google Mars.

Bible à la main, Bart Sibrel interpelle Neil Armstrong4 :

« Monsieur Armstrong, bonjour, je suis Bart Sibrel dABC Digital. Je souhaiterais vous donner l’opportunité de jurer sur la Bible que vous avez réellement marché sur la Lune. Pourriez-vous poser votre main gauche sur la Bible et jurer devant Dieu que vous avez bel et bien marché sur la Lune ?

Monsieur Sibrel

Oui

Hmmm…

Si vous avez réellement marché sur la Lune, pourquoi ne prêteriez-vous pas serment ? Posez donc votre main sur la Bible et jurez devant Dieu que vous avez marché sur la Lune.

Monsieur Sibrel, nul ne saurait dire si cette Bible est bel et bien une véritable Bible.

Vraiment ? Non, cette Bible est authentique. »

Suite à cet enregistrement intempestif, l’astronaute à la retraite Neil Armstrong, philosophe, affirmera : « Il eût été plus difficile de simuler la mission que de l’exécuter pour de vrai5 ».

Bart Sibrel poursuit ses élucubrations lunaires avec Buzz Aldrin. Alors qu’il sort d’un hôtel de Rodeo Drive à Beverly Hills, Bart défie Buzz6.

« Salut Buzz. Comment ça va ? Vous vous souvenez de moi ?

Comment vous appelez-vous ?

Bart Sibrel.

Donnez votre nom à mon assistante.

Je vais également le donner à votre avocat pour quil puisse mattaquer en justice. Je serais ravi de vous retrouver au tribunal.

Décidément, vous adorez faire parler de vous.

Et vous-même, n’êtes-vous pas celui qui continuez à recevoir de l’argent pour quelque chose que vous navez pas fait ? Vous donnez des conférences pour avoir marché sur la Lune, alors que vous ny avez jamais posé pied. Moi, j’appelle cela être un voleur.

— … ?

Pensez-vous un jour rejoindre les Cieux sans repentance ?

— … ?

Pourquoi ne jurez-vous pas sur la Bible que vous avez marché sur la Lune ?

— … ? Je vais appeler la police. »

Bart, impassible, poursuit sa diatribe :

« Vous affirmez avoir marché sur la Lune alors quen vérité, vous n’y êtes jamais allé.

— Éloignez-vous de moi.

Buzz, vous n’êtes quun lâche, un menteur et un… »

Quand soudain, excédé, Buzz lui décoche un coup de poing au visage. Buzz Aldrin ne saurait faire mentir sa réputation de cow-boy de l’espace. En 2013, au sommet Humans2Mars de Washington, D.C., Buzz Aldrin est l’un des plus ardents défenseurs de la cause martienne. Ainsi parlait Buzz le prophète :

« L’homme s’installera sur Mars de manière permanente et deviendra ainsi une espèce présente sur deux planètes. Mars est d’ailleurs dotée d’une sublime paire de Lunes […] et nous pourrons sans interruption y envoyer des cosmonautes. Leur voyage sera un aller simple sans retour. Leur destination ultime, ce sera six pieds sous Mars7 ».

Le 19 juin 1976, après dix mois de voyage interplanétaire, la sonde Viking 1 se place dans l’orbite de Mars. À 300 km d’altitude, la caméra du véhicule spatial a une résolution de 20 mètres au sol. L’observation de la surface révèle que le lieu d’atterrissage initialement prévu s’avère périlleux car trop accidenté. Pendant plusieurs semaines, l’orbiteur va procéder à une minutieuse cartographie photographique de la surface de la planète en vue d’y établir un nouveau lieu d’amarsissage. Les images sont télétransmises de l’orbite de Mars à la Terre, au centre de contrôle de Houston. Les informations visuelles ont parcouru 50 millions de kilomètres et sont décodées par les ordinateurs de la NASA. Mission réussie. La zone d’atterrissage est validée et baptisée « Chryse Planitia » (« la plaine dorée »). Le 20 juillet 1976, l’atterrisseur Viking 1 se pose avec succès sur la planète Mars. L’humanité découvre, ébahie, un nouveau monde, un désert de sable, de pierres et de rochers. Sur Chryse Planitia, il y a plusieurs milliards d’années, l’eau coulait paraît-il à flots. De la vie sur Mars ? Sans nul doute. Mais désormais à l’état de souvenir ? Ou bien, de la vie sur Mars, aucunement ? Jamais plus ? Sous forme de poussière emportée par les tempêtes de sable martiennes ? Si le mystère demeure, une énigme, elle, est sur le point de surgir.

Deux semaines après le décollage de Viking 1, la NASA procède au lancement de Viking 2. En vue de préparer l’atterrissage de sa sonde sœur, l’orbiteur Viking 1 continue à cartographier la planète. C’est le 25 juillet 1976 que l’énigme surgit. Voici comment le Viking News Center de la NASA, basé à Pasadena, légende le cliché P-17384 (35A72) : « Cette image est l’une des très nombreuses photographies prises dans les latitudes septentrionales de Mars par Viking Orbiter 1 à la recherche d’un site d’atterrissage pour Viking 2. La photo révèle des reliefs érodés. L’immense formation rocheuse située au centre de l’image ressemble à une tête humaine. Son aspect particulier est dû aux ombres qui donnent l’illusion d’une paire d’yeux, d’un nez et d’une bouche. Ces traits mesurent 1,5 kilomètre de large, avec un angle du soleil à environ 20 degrés. L’aspect tacheté de l’image a pour origine des erreurs de calcul binaire, accentuées par l’agrandissement de la photo8 ».

Le relief martien, surnommé « le Visage de Mars », est baptisé « Cydonia Mensae ». Aussitôt repris en chœur par une cohorte new age de songe-creux, Cydonia Mensae est la preuve définitive de l’existence d’une civilisation extraterrestre.

Bob Frissell est un maître en rebirthing, une forme de psychothérapie à travers laquelle le patient « revit » prétendument l’expérience de sa propre naissance afin d’en affronter les traumatismes originels. Bob Frissell est également l’auteur d’un livre au titre paradoxal et si évocateur qu’on laissera au lecteur le soin d’en apprécier la teneur en version originale : Nothing in This Book Is True, But Its Exactly How Things Are. Essai new age culte, guide du voyage astral (comme une sonde NASA mais dans d’autres dimensions d’existence et de l’univers), l’ouvrage narre l’épopée martienne tue par le gouvernement américain et la NASA. Nous autres, terriens, serions-nous des martiens qui s’ignorent ? Aurions-nous quitté il y a très longtemps une planète vouée à la solitude du désert ? Les pyramides égyptiennes sur Terre sont-elles le pendant crépusculaire d’une nouvelle aurore martienne ? « Ô toi Cydonia Mensae, emplis notre âme de ton souffle sans fin, que tes émanations caressent les dunes martiennes telle une brise de roses des sables… » Il ne s’agissait pourtant que d’un effet d’ombre, précisait le communiqué de la NASA. Qu’importe l’effet pourvu que l’ivresse du délire emplisse nos âmes en peine de frères et sœurs interstellaires. « Ô douce extase hallucinatoire. »

 

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Visage de Mars – Viking 1-61 (35A72) – photo prise le 25 juillet 1976 à 1873 km. d’altitude. Légende complète de l’image disponible sur le site du Mars Exploration du Jet Propulsion Laboratory, NASA.

 

Par précaution, le site du Programme d’exploration martienne de la NASA a posté les informations suivantes9 : « Le Jet Propulsion Laboratory ne pouvait prévoir la réaction du public face à l’image du Visage de Mars, qui est devenu l’une des icônes les plus populaires du folklore consacré à la planète Mars. Alors que les scientifiques croient que le “visage” est simplement le résultat de l’éclairage sur les particularités topographiques, des théories affirment que cette formation rocheuse aurait été créée artificiellement. Certaines de ces théories ont supposé que la formation fut construite par une civilisation intelligente vivante sur Mars, peut-être comme un monument à une divinité martienne. Au mois d’avril 1998, la sonde Mars Global Surveyor a enregistré des images du “visage de Mars”, à une résolution dix fois supérieure à celle de l’image originale. Cydonia Mensae ne semble plus si convaincant comme visage, mais ressemble simplement à d’autres reliefs présents sur Mars10 ».

Life on Mars ? chantait en 1971 une Étoile Noire dont la voix, telle l’harmonie des sphères, résonne désormais dans les cieux : « It’s the freakiest show. »

Cet épisode est initialement paru dans La Moitié du Fourbi, n° 3, mars 2016.
Texte © Alessandro Mercuri – Illustration © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “ParisLike Again”, c’est ici.

Alessandro Mercuri est l’auteur d’essais littéraires, croisant théorie et fiction : Kafka-Cola, sans pitié ni sucre ajouté et Peeping Tom (Léo Scheer 2008 et 2011) ainsi que d’un récit, Le Dossier Alvin (éditions art&fiction, 2014). Son workshop « ParisLikeAgain » reprend des articles publiés (entre autres) dans ParisLike, revue numérique de création bilingue, consacrée aux nouvelles pratiques artistiques, littéraires, intellectuelles et scientifiques.

  1. Messe célébrée à Sainte-Marthe, Vatican, 12 mai 2014 — Radio Vatican. []
  2. « What if a Moon Landing Were faked ? Ask Peter Hyams », article de Benedict Nightingale, New York Times, 28 mai 1978. []
  3. Of a Fire on the Moon (1970) / Bivouac sur la lune (2009) — traduit de l’anglais par Jean Rosenthal. []
  4. Vidéo : Bart Sibrel vs Moonfaker Neil Armstrong. []
  5. Live from the Moon : The Societal Impact of Apollo de Andrew Chaikin, The Societal Impact of Spaceflight, collectif, NASA, 2007. []
  6. Vidéo : Buzz Aldrin punches Bart Sibrel after being harassed by him. []
  7. « No Buzz : Aldrin Trashes Obama Asteroid Mission », article de Jason Koebler in U.S. News & World Report, 8 mai 2013. []
  8. Légende de la photo P-17384 (35A72), disponible sur le site du Malin Space Science Systems. []
  9. Mars Atlas — Cydonia Mensae (The face on Mars) disponible sur le site du Mars Exploration Program de la NASA. []
  10. Paréidolie (du grec para-, « à côté de », et eidôlon, diminutif d’eidos, « apparence, forme ») : illusion d’optique qui consiste à associer un stimulus visuel informe et ambigu à un élément clair et identifiable […] — source Wikipédia. []

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