Violences aux frontières : Épisode 3

Répondre à l’appel du Peuple qui manque.

Les 28 et 29 janvier 2017, nous nous rassemblons pour l’écriture collective d’une « Constitution Migrante ». L’assemblée constituante migrante est une communauté négative, qui ne peut, par définition, se constituer, en tant que nation. Elle est l’assemblée de ce peuple qui manque, de ce peuple mineur, éternellement mineur. À partir de cet énoncé paradoxal,  » Une Constituante Migrante », que pourrait être une constitution dont le sujet politique migre ?

Centre Pompidou : Festival Hors Pistes 2017
28 & 29 janvier 2017
Grande salle du Centre Pompidou de 14h à 21h : entrée libre

 

 

À l’occasion de ce séminaire, nous publions l’entretien réalisé avec Thomas Nail lors de la Grande parade métèque

 

 

Version retranscrite de l’échange

1 – Thomas, quelle est l’origine de ton travail de recherche sur la figure du migrant ? 

Well, I wanted to write about the central importance of the migrant in contemporary politics, so I moved to the city with one of the largest per capita migrant populations in the world, Toronto, Canada, and starting working with the migrant justice group No One is Illegal.

When I started doing the research it seemed that the migrant was always being theorized as a secondary or derivative figure. Across several related disciplines—geography, philosophy, anthropology, and political science—the migrant was treated as an exception to the rule of already existing theoretical frameworks.

What I wanted to show was that the migrant is not the exception, but rather the constitutive condition of contemporary politics. Right now, I think political theory has this backwards. Migration is historically constant—sedentary societies are the exception to this rule, not the other way around. So in order to theorize the migrant along these lines I had to invent my own theoretical framework.

Eh bien, je voulais écrire sur l’importance centrale du migrant dans la politique contemporaine, donc je me suis rendu dans la ville dont la population de migrants par habitant était la plus importante au monde, à Toronto, Canada, et j’ai commencé à travailler avec le groupe de justice aux migrants, Personne n’est illégal.

Quand j’ai commencé à faire de la recherche, il me semblait que le migrant était toujours théorisé comme une figure secondaire ou dérivée. À travers plusieurs disciplines connexes – que ce soit la géographie, la philosophie, l’anthropologie et les sciences politiques – le migrant était traité comme une exception à la règle des cadres théoriques existants.

Ce que je voulais montrer était que le migrant n’est pas l’exception, mais plutôt la condition constitutive de la politique contemporaine. Aujourd’hui, je pense que la théorie politique opère un retour en arrière. La migration est historiquement constante ; les sociétés sédentaires sont l’exception à cette règle, et non l’inverse. Ainsi, afin de théoriser le migrant dans cette mise en perspective, je devais inventer mon propre cadre théorique.

Le plan de départ est très simple : au lieu de supposer que tous les acteurs politiques sont des citoyens, comme dans la plupart des théories politiques, je suppose que tous les gens sont des migrants à un certain degré. Ces mouvements sont ce qui constitue la vie sociale et devraient être évalués en tant que tels. La démonstration historique que j’en fais est détaillée.

2 – L’actualité des migrations contemporaines est particulièrement forte et douloureuse, sur l’ensemble des continents. Les migrations incarnent des réalités multiples selon les origines et les conditions de mise en mouvement des personnes. Peux-tu revenir sur ton analyse des conditions sociohistoriques des déplacements humains ?

Yes, this is true. I cannot give a full account of these conditions so I will just touch on them briefly. The general thesis of the book is that all the dominant social forms of Western civilization expanded and grow only on the condition of the expulsion of certain populations. The expulsion of migrants is not an exception to the rule of Western societies, but it is the rule itself.

Different types of migrants are characterized by multiple types of expulsion to different degrees. Historically speaking there are four major types of expulsion which coincide with the four major historical periods: prehistoric, ancient, medieval, and modern. Territorial expulsion displaces migrants geographically; political expulsion strips migrants of their rights and status as members or citizens; legal expulsion strips migrants of their legal status and makes them and their actions criminal; and economic expulsion strips migrants of their right to work and to manage their own labor.

Today all four methods are at work.

Oui, c’est vrai. Je ne peux pas faire un compte rendu complet de ces conditions, donc je vais les aborder brièvement. La thèse générale du livre est que toutes les grandes formes sociales de la civilisation occidentale ont fondé leur expansion et leur développement sur l’expulsion de certaines catégories de populations. L’expulsion des migrants est constitutive des sociétés occidentales, elle est la règle de leur croissance.

Historiquement parlant, il existe quatre grands types d’expulsion qui coïncident avec les quatre grandes périodes historiques : préhistoriques, antiques, médiévales et modernes. L’expulsion territoriale déplace les migrants géographiquement ; l’expulsion politique prive les migrants de leurs droits et de leur statut en tant que membres ou citoyens de l’État; l’expulsion juridique prive les migrants de leur statut juridique et rend leurs actions criminelles; et l’expulsion économique prive les migrants de leur droit de travailler et de s’organiser. Aujourd’hui, les quatre formes énoncées sont opérantes en même temps.

3 – Thomas, quel rôle joue la mondialisation dans le développement de ces formes de migration ?

Globalization uses all four types of expulsion. Land grabs and home foreclosures displace migrants, citizenship depoliticizes migrants, immigration law criminalizes migrants, and capitalism exploits migrants.

La mondialisation utilise tous les quatre types d’expulsion : l’accaparement des terres et les saisies immobilières déplacent les migrants, la citoyenneté dépolitise les migrants, le droit de l’immigration criminalise les migrants, et le capitalisme exploite les migrants.

4 – Assistons-nous à une véritable industrialisation de l’expulsion tant les « flux » humains concernés ou potentiellement concernés par ce phénomène sont massifs et gérés au même titre que la régulation des flux entrants ou sortants de marchandises ?

Absolutely. This is one of the reasons that the twenty first century will be the century of the migrant. The management of constant migration is becoming an entire industrial complex and private security companies are making a fortune from it.

Absolument, ceci est la raison pour laquelle, le XXIe siècle sera le siècle du migrant. La gestion constante de l’immigration est un complexe industriel et les entreprises de sécurité privée font une fortune de celui-ci.

5 – Comment ce retour vers l’histoire des déplacements humains, à travers l’analyse de 4 grandes figures « d’expulsés » te permet-elle de poser les bases d’une véritable théorie sociopolitique du mouvement et que tu nommes « kinopolitique » ?

Historically, the four types of expulsion I associated with four major migrant figures: the nomad, the barbarian, the vagabond, and the proletariat, respectively. All these figures have one thing in common: their social status is defined by motion.

So I have taken this so-called exceptional attribute of “motion” and flipped the existing frameworks on their heads—interpreting motion as the primary feature of social life. So instead of looking at fixed subjects and objects, the book looks at “flows and junctions;” instead of looking at states and institutions, the book looks at “regimes of circulation.” As it turns out, societies themselves are not, as they are often treated, static entities of fixed members, but continuous circulations of metastable social flows. So I started with the migrant and ended up needing to build a new political theory to fit it. This method has produced some interesting and original conclusions.

Historiquement, les quatre types d’expulsion sont associés à quatre grandes figures de migrants : le nomade, le barbare, le vagabond, et le prolétaire. Toutes ces figures ont une chose en commun : leur statut social repose sur le mouvement.

Donc, je reprends cette caractéristique dite exceptionnelle – le « mouvement » – et je renverse les cadres existants. J’interprète le mouvement comme l’attribut central de la vie sociale. Au lieu d’observer des sujets et des objets statiques, le livre se penche plutôt sur les « flux et jonctions » ; au lieu d’observer les États et les institutions, le livre étudie les « régimes de circulation ». Les sociétés elles-mêmes ne sont pas des entités statiques avec des membres fixes, mais des circulations et reconfigurations continues de flux sociaux. J’ai donc commencé par l’étude du migrant et ai fini par avoir besoin de construire une nouvelle théorie politique. Cette méthode a produit des conclusions intéressantes et originales, je pense.

6 – Est-ce qu’aux États-Unis, d’autres chercheurs se sont penchés comme toi sur la centralité de la figure du migrant ou bien es-tu « seul » sur ce champ de recherche ?

There are many migration scholars that believe that it is a very important issue. However, as far as I know I am the first political theorist who has made this the central figure of political theory and argued for this centrality throughout Western history. Its a big project, but the response from other scholars has been very positive so I hope others will use the kinopolitical framework I have developed to continue the work.

Pour autant que je sache, je suis le premier théoricien politique à avoir fait du migrant le personnage central de la théorie politique et ai plaidé en faveur de cette centralité dans toute l’histoire occidentale. C’est encore en projet, bien sûr. Mais les réactions des autres chercheurs ont été très positives et j’espère que d’autres utiliseront ce cadre kinopolitique pour poursuivre ce travail.

7 – Comment cette théorie peut-elle être un outil, une arme politique pour lutter contre toutes les formes d’oppression contemporaine exercées à l’encontre des migrants ? Comment peut-elle permettre de repenser le statut du migrant dans nos sociétés contemporaines, de renverser les liens entre « citoyenneté » et « territoire » et de faire du migrant la grande figure politique de notre époque ?

The theory of the migrant makes two contributions to the migrant justice struggle.

First, the historical argument that the figure of the migrant has always been the constitutive figure of western politics legitimates the contemporary demand for the social equality of migrants. If migrants are the condition of successful social operation, it follows they should be treated as such.

Second, by describing the common features of the non-state social alternatives created by migrants through history, by nomads, barbarians, vagabonds, and the proletariat, these structures can give inspiration to migrant struggles today. If migrants want to build an alternative to the territorial-state-citizenship regime today, it is important to know the history of this struggle, to see what has worked, and move from there.

La théorie du migrant apporte deux contributions à la lutte des migrants pour la justice.

Tout d’abord, l’argument historique qui démontre que la figure du migrant a toujours été la figure constitutive de la politique occidentale légitime la demande contemporaine pour l’égalité sociale des migrants. Si les migrants sont la condition du fonctionnement réussi des sociétés, il en résulte qu’ils doivent être traités comme tels, avec équité.

Deuxième argument, en décrivant les caractéristiques communes aux alternatives sociales non étatiques initiées par les migrants eux-mêmes à travers l’histoire, celles des nomades, les barbares, les vagabonds, et le prolétariat, je soutiens que ces structures, ces exemples peuvent donner de l’inspiration aux luttes de migrants aujourd’hui. Si les migrants veulent construire une alternative au régime territorial -l’État-citoyenneté aujourd’hui, il est important qu’ils puissent connaître l’histoire de ces luttes, pour voir ce qui a réussi, et se déplacer en conséquence.

8 – Enfin, à la lecture de ce texte, notamment l’analyse historique des modes d’organisation et de déplacement des peuples (les chasseurs-cueilleurs ou les nomades), on devine ton intérêt quasi anthropologique pour les questions écologiques et les communautés de pratiques ? Comment articules-tu la question des conditions du déplacement et les enjeux écologiques contemporains?

I think ecological displacement is always political. With climate change this is explicit, but it has always been the case—all the way back to the Neolithic expulsion of nomads due to the environmental destruction caused by early agricultural practices in the Fertile Crescent.  Environmental refugees today are on the front line of a global struggle against the political forces that directly benefit through environmental crisis.

From an economic perspective the increase of displaced and even stateless refugees only increases the prosperity of the Western receiving countries who end up relying on the hyper exploitation of undocumented labor. All the anti-migrant rhetoric about migrants being a drain on social services is completely and objectively false. These kinds of claims simply mask a general and illegitimate xenophobia and kinophobia of migrants.

Je pense que le déplacement écologique est toujours politique. Avec le changement climatique, cela est explicite, mais ça a toujours été le cas, depuis l’expulsion des nomades au néolithique en raison de la destruction de l’environnement causée par les pratiques agricoles dans le Croissant Fertile. Les réfugiés environnementaux d’aujourd’hui sont sur la ligne de front de la lutte mondiale contre les forces politiques qui profitent directement de la crise environnementale.

Du point de vue économique, l’augmentation des réfugiés apatrides déplacés accroit seulement la prospérité des pays d’accueil occidentaux qui finissent par compter sur l’hyper exploitation du travail clandestin. Toute la rhétorique « anti-migrant », celle qui stigmatise les migrants comme ponctionnant les services sociaux est complètement et objectivement fausse. Elle masque et légitimiste une xénophobie et une kinophobie généralisée à l’encontre des migrants.

9 – Peux-tu évoquer en quelques mots le sujet de ton nouveau livre ? 

Thanks. I have already completed the next book, Theory of the Border, which was written in tandem with The Figure of the Migrant, but could not be published in the same volume since the two together would have been over 700 pages long.

Theory of the Border further develops the kinopolitical framework and uses it to analyze the political history of social division. The final section of the book offers a close study of the kinopolitics of the US-Mexico border. Where The Figure of the Migrant presents a kinopolitics of the political subject, Theory of the Border presents a kinopolitics of the political object: the material and technical apparatuses that direct social circulation. Therefore, Theory of the Border also performs a similar kinopolitical inversion. Instead of looking at borders as the products of societies and states, it looks at states and societies as the products of the mobile processes of bordering.

Merci. J’ai déjà achevé mon prochain livre, Théorie de la Frontière, que j’ai écrit en tandem avec la Figure du Migrant, mais il ne pouvait pas être publié dans un seul même volume, les deux ensemble aurait été fait plus de sept cents pages. 

Théorie de la Frontière développe le même cadre kinopolitique que j’utilise pour analyser l’histoire politique de la division sociale. La dernière partie du livre propose une étude kinopolitique de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Où la figure du migrant présente un kinopolitiques du sujet politique, la Théorie de la Frontière présente une kinopolitique de l’objet politique: le matériel et les appareils techniques qui structurent la circulation sociale. Par conséquent, la Théorie de la frontière effectue le même renversement : elle fait valoir que les frontières ne sont pas le produit des États, mais que les États sont les produits des frontières.

Conversation à distance Denver-Noisy-Le-Sec, avril 2016
Texte © Thomas Nail – Traduction © Hélène Clemente – Photos & Vidéo © DR
Pour lire les autres épisodes publiés sur D-Fiction du workshop “Violence aux frontières”, c’est ici.

Thomas Nail est professeur associé de philosophie à l’Université de Denver, au Colorado. Il s’entretient au sujet de son ouvrage Figure of the Migrant paru chez Stanford University Press (2015). Il est également l’auteur de Returning to Revolution : Deleuze, Guattari, and Zapatismo (Edinburgh Press, 2012). Son dernier livre Theory of the Border est paru chez Oxford University Press.

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