Drame

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/ ou se rêve écrivant, car le rêve se prolonge, p. 104 : « Quand était-ce questionnons-nous, et en quelle cité, toute mémoire de ce temps n’y est qu’à peine, pour savoir à la fois le temps et la cité, mais presque cela n’importe-t-il en rien, nos deux visages tels qu’ils furent toutefois reviennent, mais le seul temps d’une fulguration, d’un éclair, se télescopant dans l’actuel temps [le sang cesse de jaillir de façon inquiétante, un souffle audible toutefois], que puis-je contre ta douleur que donne ce trou dans le poumon droit, douleur si c’en est une encore. Et, puisque tu pars, que garder de toi, toi qui n’emporteras pas dans l’échappée notoire ce corps de toute beauté quoique d’une singulière blancheur, désormais. Plus un mot, je te sais ne plus pouvoir prononcer le moindre mot, malgré peut-être l’effort, non te dis-je. Et t’enlace par quoi j’entends. Non. Plus un battement à ta tempe, que je sens si proche, nos visages se touchant. » Instant même du réveil, d’un où étais-je, par quoi se rappelle sa chambre, passage d’un train, bruit de vagues, d’un train parvenant aux vagues, ne s’y arrêtant leur faisant face que de justesse [et pourtant les rails non sans quelque étrangeté y conduisent], elles l’eussent englouti sinon, cette pensée qu’il garde, prenant note, puis s’en détourne, quel jour est-ce, question informulée depuis des semaines comme s’il y avait eu oubli du jour, du jour comme de son chiffrage, car l’on sait : oiseau de nuit, jamais il n’aura cessé de répondre présent en la scène du Phillies, au point peut-être de perdre le nord, le jour serait nord, le nord jour, proximité de la folie qu’il ne soupçonnait pas voir poindre, et pourtant la tentative d’épuisement [la folie ici est incluse dans le programme même] doit se poursuivre, il n’est encore que l’inépuisable ce terme ne s’effondre pas brusquement, d’inanité, l’heure saurait venir mais ne vient pas, or qu’y aurait-il à lui substituer ? Là est toute la question [n’ayant rien à lui substituer, le terme de la scène serait rejeté chaque jour « à plus tard », comme s’il n’en avait pas fait le tour encore].

Presque, il pousse la porte du Phillies [Part V], porte qui, si elle ne résiste pas à la poussée, et s’ouvre, signale l’heure nocturne, il n’aura pas préalablement levé les yeux vers le ciel pour savoir s’il faisait nuit ou jour, n’en sait rien, ou le découvre, la porte s’ouvrant, les trois faucons de nuit y sont en leur place archaïque, et If you go circule dans l’air avec son déferlement de notes circonscrites en l’infini binaire de la boucle, valant au morceau ce qualificatif, qui n’a plus cours de longue date, de « bluesy ». Et la voix, cette voix revenue de loin, douloureuse, d’une certaine puissance toutefois, se perdant dans la fiction de l’If : If ou l’amour en allé, que serait-ce ? Alors sorte de morceau de circonstance, l’on ne sait si le couple du Phillies chancelle, peut-être est-ce pour eux la dernière nuit où ils se connurent, mais en vérité chaque nuit la dernière. Toute la scène qui est en leur pouvoir. Quant au rêve, rien n’ayant été dit à son endroit, nul ne sait s’il en retourne d’une prémonition, qu’il faille en recourir à l’arme à feu, le tableau appelait-il, dès l’origine, cette extrémité ? Or qui ici tue ? L’homme ? Crime passionnel ? Sera-ce circonstance atténuante, lorsqu’il aura à se défendre, à la barre, s’il ne se tue pas ayant tué, bien avant l’épreuve d’avoir à se défendre ? L’homme dans le rêve semble avoir déserté le Phillies, laissant la place aux deux amants secrets, dans le rêve toujours, qu’étaient la femme, mi-morte donc, et l’auteur, quatrième faucon. Mais laissons le rêve. Ou plutôt, gardons-le en réserve, en une réserve affectée aux rêves [quelles sont ses réserves ? Que nous réserve-t-il ?].

L’heure, dans le Phillies, est à l’accalmie, nul drame ne semble être à prévoir, cette fois unique s’il n’y a pas que fois unique, autour de laquelle tous graviterions des nuits et des nuits. L’auteur allait parler, mais se contient, tremble s’il s’y apprête quand bien même, au bord de parler qu’il était, finalement se lance, d’une phrase quelconque, qui n’aurait pour vertu que de passer inaperçue, mais une parole quoiqu’il en soit aura été dite, sur le temps tenez, temps dont le tableau ne donne nul indice [or n’était-ce pas l’hiver ?], sauf à en juger par ce dont l’on se vêt, détail d’aucun manteau ou alors se tiennent-ils dans le hors-cadre, où il y aurait remise. S’il se détache, mais un seul instant, de la scène du Phillies, c’est rédigeant ces quelques lignes parmi les plus destructibles qui se puissent, si la destructibilité n’atteint pas désormais toute phrase [d’effectives destructions ?], il saurait toutefois, localement, y avoir sauvetage, p. 108 : « Question qui deviendra sous peu la ritournelle du volume : est-ce nuit ? Jour ? En cette chambre volets refermés depuis un temps se chiffrant en semaines déjà, qui s’en sera aperçu ? Ne plus sortir : Nighthawks ou ce stupéfiant dont je reconnais l’emprise, puis-je seulement m’en réveiller, comme il se dit de cauchemars, or est-ce au juste l’actuel stade ? Et est-ce à dire l’ultime ?

Un rêve s’y substitue en lequel je marche appelé par l’air du large, océan calme à l’horizon duquel je saurais me perdre, trébuchant à titre de rappel [par ce que l’on dit être la terre ferme, i. e. le réel] sur tel objet ramené du large, pneu ou poutre, aurore subsistant en laquelle étincèle une myriade d’ors stellaires, phrase qui saurait être d’un autre, et d’un temps tout autre, est-ce à dire que je l’emprunte, fin de rêve j’en puis réaliser la marche, intérieur comme insoutenable, de l’air appelé-je. Et l’air vient descendre les escaliers de l’immeuble à grande allure, pousser telle porte puis emprunter l’allée menant vers le rivage, la suite vient d’être dite, provenant du rêve, quand bien même précèderait-elle, je n’y reviens pas. » Ayant écrit, fragment d’une sortie qui n’a d’effectivité que la seule rareté, il ouvre la fenêtre [afin de dégager, de la chambre, sa fumée stagnante, fumant plus que de raison], et c’est alors la vision du Pacifique, son calme plat d’avant, peut-être, une tempête. L’on comprend que par cette marche, ineffective, s’effectuant [ou le détour de son signal], se retarde toute parole quant au Phillies, qu’il lui semble avoir épuisée, sentiment en tout cas sur l’instant que rien ne contrecarre, évoquant les riens du jour [passage d’un train p. ex.] ne se désorientant en vérité pas du Phillies, dont il voudrait préparer, semblant de rien, les séquences futures le concernant. Il écrit encore, mais un autre jour, p. 109 : « Lumière [ce dont soit dit en passant les faucons, dans l’ancienne Amérique notamment, furent symbole. Nighthawks serait oxymoron] cette fois telle que ça ne peut qu’être jour, selon la mémoire qu’il me reste d’événements similaires — le diurne — être aveuglé et sentir cette différence, dans la qualité de lumière même, entre phare et soleil. S’il y a ciel de surcroît, et que mon regard s’y porte, il y aura constat d’un bleu qui ne se peut qu’en jours, je me souviens autrement dit de la différence entre nuit et jour, que donne le ciel, diffusant ou non ses couleurs, il advient alors [l’étrange alors] que je sors, pour une marche en direction de la cité proche, afin de vérifier s’il en est une vie, une vie le jour, phénomène que je lui aurai toujours dénié sauf erreur, sauf oubli [tout relire], ne m’accordant de séjour dans la cité que nocturne, dans la cité éteinte. Le Phillies seul… »

Il effectue cette marche qu’il évoque, cessant d’écrire, parvenant au centre de la cité dont on aura pris congé je veux parler des passants, aussi quel jour est-ce, et n’en est-ce pas bientôt le terme les jours étant si courts, l’hiver voici le cœur de l’hiver et sa marche n’en finira que parvenu au seuil du Phillies, fermé à cette heure, fermé signale toute pancarte. Demi-tour ce détour effectué est remis à une fois tout autre en ce siècle, traversée de la cité par les artères mêmes empruntées à l’aller, nul n’y passe, ayant titre de passant, gravissement des marches de son immeuble, porte qu’il n’a qu’à pousser afin d’entrer [il entre]. Le jour est temps mort, sauf à ce que s’y charge, les heures allant, ce qu’il y a de fécond, qu’il éprouvera, en l’attente, il va écrire, s’y apprête, s’étant attablé, allume un cigarillo de fortune, fumée d’une compacité médiocre, relecture de séquences antérieures à celles du jour, jusqu’aux dernières dont il n’entrevoit de fil que précaire, or c’est celui-ci quand bien même qu’il prolonge, d’une première séquence qu’il raye afin de la reprendre, or la reprenant il la raye encore, non cette fois qu’il se décide à cesser d’écrire [« L’heure n’y serait pas »], mais aucune séquence qui tienne, il y a à forcer se dit-il, alors force la sorte d’impossibilité qui se présente, d’impassibilité, même, terme en lequel il faut entendre le nom d’impasse, ça n’est ainsi qu’ayant forcé — quelque chose comme un mur s’effondre — qu’un fil inespéré se déploie, il inscrit, p. 111 : « Fin d’impasse. » Phrase occupant la page entière, lettres capitales, et tournant cette page, l’écrit du jour intact dont il ne remaniera ultérieurement qu’infimes détails, telle séquence lui en substituant une autre, afin de gagner en [ce que l’on dit être la] clarté, ayant brusquement cure de quelque chose de tel, tout un chantier s’ouvre dans le rêve affectant ce qui précède jusqu’alors, dans le rêve, la tâche en réalité serait tout autre, n’ayant en pensée que la pointe de la phrase, zone [tout le blanc en présence] de surgissement en prise avec le futur, nul ne sait ce qui vient d’elle, il n’y a rien encore, est-ce à dire qu’il ne sache rien de ce qui s’écrit ? Il n’en est pas loin, pas loin de ne pas savoir, ne prémédite rien il n’y a nulle note préalable, n’en simule aucune, qui tienne lieu, pour lui-même, même, d’indice.

Il advient ensuite que l’attablement cesse, quelques pas en direction de la fenêtre, ligne d’horizon trouble séparant océan du ciel, est-ce seul effet de la vue baissant, ou alors d’un lourd brouillard s’abattant sur la contrée, et à ce point compact qu’il obstruerait toute vision du plus lointain. S’il se retourne, tableau comme évité ce jour, afin peut-être de reprendre souffle, ou de s’en distancer pour mieux y revenir, Nighthawks, tel qu’il n’en aura jamais traduit le titre, ignorant ses traductions de par le monde, Les noctambules l’une d’elles. Traductions qu’il y aurait tout lieu de traduire, afin de mesurer l’écart d’avec le titre original, ce qui s’en ampute [in Les noctambules, la dimension animale et symbolique] ou alors possiblement ajoute, l’article Les, en l’occurrence, presque rien. Encore que. S’en tenir à la lettre, son impact, serait le mieux, s’il est question de ne rien manquer. Soit Faucons de nuit. Voire, plus difficilement, et qui serait à faire admettre à l’usure : Nuitfaucons. Mais au fond, et pour toujours, Nighthawks, tel qu’il retentit en sa langue. Et qui n’aurait lieu d’être traduit que s’il parlait une autre langue que la langue du tableau [qui a dit en effet que la peinture n’était d’aucune langue ? Ne serait-ce pas manquer la part attenante et indéfectible, lueur sur la toile, qu’est le titrage ? Et ici sans la tautologie navrante. Tout un art].

Presque, il pousse la porte du Phillies [Part VI], le tableau n’a pas fini d’être peint, ne sera en bonne voie de finir qu’alors qu’il aura pris place, pour peut-être de longues heures, If you go lançant la boucle, et voici que l’on parle tantôt au-travers d’elle, tantôt au-dessus s’il s’agit de se faire entendre, ce dernier point comme secondaire, n’ayant cours qu’à peine. Mais alors quoi en premier lieu ? Le possible et seul fait d’une retrouvaille, je veux dire [ce fil aussi ténu que] le quatre par quoi tout se réitère s’épier l’épiation peut-être actuel fluide du quadrangle [cf. « La confiance règne » formule peut-être inadéquate, rappelant la part animale en chacun, ni plus ni moins d’oiseaux de proie], plus que toute parole y compris si, bien sûr, l’on parle, mais alors au risque d’être inaudible, surmonté de manière si invraisemblable soit-elle, que ce soit par une gestuelle de fortune [qui voudrait que les mains parlassent], ou alors par une lecture, pas moins délicate, sur les lèvres. Plus en tout cas qu’élever la voix [qui adviendra l’heure venue de la discorde, n’y est pas encore, tout un chacun s’y prépare]. Lui, le quatrième, ouvre tel carnet afin d’y porter une note d’une écriture à ce point serrée qu’il est seul détenant la clé de sa lisibilité. Aucune omniscience, s’il n’est pas fou de la croire possible, n’y accède, ou alors sa seule fermeture, attendre un remaniement de la note qui adviendra le temps de la tirer au clair, reproduite avec possibles retouches à savoir détruire s’il y a lieu, dans les pages mêmes du livre, en tant non plus que note, il n’y en aura sauf contrordre aucune, mais phrase s’interposant parmi telles séquences, suivant le fil que l’on peut en attendre, fût-il constitué de quantité de ruptures [actuelle phrase s’écrivant comme automatiquement et qu’il me faudra relire, soit épreuve d’une vérification se formulant de la sorte : est-elle correcte ou alors dépasse-t-elle les bornes de ce qu’il y a de possible en matière de phrases ? La vérification aura lieu dès que possible, retour au Phillies, il parle]. Ou s’y apprête, ayant enclenché telle bande, et si la note n’était que socle de cette parole en question, il n’improviserait rien, suivant à la lettre la sorte de lettre ayant nom de note qu’il s’adresse.

Il lit. Comme pour lui-même mais à voix haute, n’espérant pas même une écoute [n’est qu’hypothèse], autre que celles que l’on devra aux bandes, s’il en est un public, sa voix alors porte-t-elle, il dépendrait du coffre, de la cage, parfois l’on se tourne vers lui comme répondant à un signal, propulsé indirectement depuis la lettre socle une fois encore, avant de s’en détourner et cela à plus d’une reprise, jusqu’à épuiser le socle, deux des touches du magnétophone sautent fin de bande [cassette n’en est-ce pas le nom commun qu’il lui faut retourner semblant de rien, avec vitesse difficile, sous le comptoir qu’aucun regard ne semble atteindre]. Ayant lu, pas un faucon ne s’étonnant de ce fait remarquable, il quitte le Phillies avant l’heure, empruntant d’obscures artères l’acheminant, non sans détours qu’il s’accorderait à titre de promenade, vers sa chambre.

 

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Texte & dessins © Denis Ferdinande
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Pour un autre cahier”, c’est ici.

Denis Ferdinande a déjà publié à l’Atelier de l’agneau : théoriRe, actes, 2006 (contenant le DVD du film Dolly ou les oies sauvages) ; Toute littérature s’effondre, 2009 ; Une phrase, juste, 2012; Cylindres, 2014. Pour un autre cahier est encore un de ses textes inédits, à paraître en 15 épisodes en exclusivité sur D-fiction. Livre quant à un livre sans existence encore, dont l’existence arrive au fur de l’écriture, sous la forme fragmentaire même impartie à la citation, au risque — serait-ce alors échec ? — que les écritures in fine fusionnent, indiscernables.

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