L’Esprit des Lois : un spectacle vivant

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« ATTENDU QUE lors de la prise de possession, et encore longtemps après, les colons dans ce pays ont utilisé la langue de la métropole, se sont vêtus et déplacés comme en métropole, et ont été gouvernés et régis, les propriétaires comme leurs subalternes, par la Loi de notre Nation, un temps durant lequel furent préservés l’ordre et la morale, ainsi que cette puissance supérieure qu’on fera ou pas le choix de nommer ; mais que désormais nombre de colons, délaissant le langage, les us, modes de déplacement, lois et coutumes de la métropole, vivent et se gouvernent eux-mêmes selon les usages, habitudes et langage des indigènes hostiles, et ont par ailleurs conclus divers mariages et alliances avec les indigènes hostiles sus cités… par quoi ledit pays, à commencer par nos nationaux issus des classes populaires, la langue officielle de la nation, l’allégeance due au gouvernement, et la loi de la nation en ce lieu, se trouvent abaissés et en déshérence, et les indigènes hostiles se trouvent élevés et célébrés, contre toute raison… IL EST ORDONNÉ ET ÉTABLI, qu’aucune alliance par mariage, parrainage, tutelle d’enfants, concubinage ou amour, ou par tout autre biais, ne sera dorénavant conclue entre colons et indigènes ni à l’initiative des premiers, ni à celle des seconds ; et que nul colon, ni aucune autre personne, ne donnera ou vendra à un indigène, en temps de paix comme de guerre, tout dispositif de protection ou arme, ni moyen de locomotion, ni nulle sorte de vivres en période de troubles. Et que tout contrevenant, frappé de déchéance, à l’heure du jugement devra en répondre sur sa vie et ses membres, comme traître… Par ailleurs, il est ORDONNÉ ET ÉTABLI, que tous nos nationaux devront user de notre langue, et être désignés par un nom métropolitain, sans nul recours aux usages indigènes en la matière, et que tous les colons devront se conformer au mode de vie, aux manières, modes de déplacement et façons de se vêtir de la métropole, chacun selon son milieu social… Et s’il arrivait que des colons, ou des indigènes vivant parmi les colons, fassent entre eux usage de la langue indigène, contrevenant à l’ordonnance, déchu, le coupable verra ses terres et concessions foncières, s’il en détient, saisies par son patron, jusqu’à ce qu’il se rende en l’une des cours administratives établies dans la colonie, et se dote des garanties nécessaires regardant l’adoption et l’usage de la langue nationale, ce qui lui permettra de se voir restituer ses possessions (dans l’attente de quoi, son corps sera saisi par quelque officier gouvernemental, et commis à la geôle la plus proche)… En AUCUN CAS les colons ne s’en remettront pour le règlement de leurs différents aux usages de la frontière ni au code indigène, qu’on ne devrait raisonnablement pas qualifier de lois, n’étant que mauvaises coutumes… Et que plus aucune distinction ne soit dorénavant introduite entre le national né dans la colonie, et celui né en métropole, par l’emploi des expressions « cochon de métro » ou « gogol natif natal », mais que tous soient désignés d’un seul nom… Par ailleurs, il est ORDONNÉ que nul natif des nations indigènes ne soit intégré aux instances dirigeantes d’une institution religieuse par provision, collation, ou présentation par qui que ce soit, ni admis à aucune charge rémunérée liée au culte de la puissance supérieure (qu’on fera ou pas le choix de nommer) parmi les colons du territoire. Et que si l’un se trouvait admis, institué ou établi, à un tel poste, cela sera tenu pour nul… Par ailleurs, il est ORDONNÉ ET ÉTABLI qu’aucun établissement religieux situé parmi les colons, qu’il jouisse ou pas d’un privilège d’exemption, ne reçoive dorénavant d’indigène en son sein, mais qu’ils pourront recevoir les ressortissants nationaux sans prendre en considération s’ils sont nés en métropole ou dans la colonie… Par ailleurs, ATTENDU QUE les itinérants indigènes qui se mêlent aux nationaux, espionnent les secrets, plans et politique des colons, d’où on souvent résulté de grands maux… il est CONVENU ET DÉFENDU, qu’aucun itinérant indigène, c’est-à-dire : joueurs de flûte, conteurs, amuseurs, rimeurs, jardiniers, ni nul autre itinérant indigène ne vienne se mêler aux colons, et qu’aucun colon ne reçoive ou ne fasse des présents à de tels individus… et que qui fera cela, s’en trouvant déchu, se verra saisi, et emprisonné, aussi bien les itinérants indigènes que les nationaux qui les reçoivent ou leur donnent quoi que ce soit, et qu’ensuite ils s’acquitteront d’une amende. Concernant les bateleurs et autres artistes, ils se verront en outre confisquer les instruments de leur profession… »

Conscient de ne pouvoir ignorer plus longtemps que tous les regards étaient tournés vers lui plutôt que vers la grande scène de l’histoire, le directeur du festival se renversa, perplexe, contre le dossier de sa chaise :

« Je ne sais pas. Pas sûr que les spectateurs aient envie de voir ça, je veux dire : une fois de plus. Quarante ans qu’aucun metteur en scène n’ose plus monter Wagner autrement qu’en tenues de soirée, en cuir noir ou en bleu de chauffe ! À force d’être privés de casques à cornes, même les cultureux les plus acharnés vont rester chez eux regarder Game of Throne. Ce jeu de transposition, d’actualisation forcée derrière quoi on sent pointer à dix kilomètres le message politique, ils connaissent ça par cœur. On va nous le reprocher. Déjà le casque colonial c’est un peu too much, non ?

─ Même sans cornes, ça reste un casque ! protesta quelqu’un d’inconnu et insignifiant, probablement en charge des costumes (pour une production qu’après la sortie directoriale, on devinait menacée de relégation dans le Off du Off)…

─ Prendre son billet pour une pièce à message politique a valeur d’indulgence plénière pour le spectateur », énonça solennel un membre de la distribution en habit religieux.

Il était en revanche clair que le metteur en scène n’entendait pas, lui, réagir aux remarques insultantes du directeur par de simples traits d’humour, si spirituels soient-ils. Son agacement était palpable :

« Quel rapport avec Wagner ? Ce n’est pas un opéra, c’est un texte juridique !

─ Précisément. J’avoue que c’est surtout au niveau du texte que cette transposition me gêne. Au risque me contredire, là on perd l’effet de décalage… et il faut que ça demeure décalé, sinon ça va pas. »

*

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BANQUE D’IMAGES. Ce qu’il faut ce sont des gens qui courent comme des dératés, je veux des bâtons, des gourdins. Des gens aussi donnés en pâture aux chiens : symboliquement, c’est toujours fort (quoique plus autant qu’avant, le spectateur aujourd’hui pourrait bien plaindre surtout les chiens…). Des chiens, des bâtons, des gourdins et des gens qui courent, projetés à l’ancienne, façon diapo, mais sur des bâches ─ un jeté d’écrans en drapés baroque ─ ou alors un truc moderne 3-D : j’ai foi en votre force de proposition. Frères humains qui après nous vivrez, sachez-le, désormais, que ce soit ou pas de leur propre mouvement, tous et toutes, morts ou vifs, viennent déposer ici l’obole de leur image. Qu’il revient à LA BANQUE de faire fructifier. Les morts en particulier, disciplinés, étendus pour la plupart les bras le long du corps, se prêtent à de grandes compositions sérielles, atonales. En soi les charniers fournissent le terreau dont se nourrit la Mémoire (celle du devoir de Mémoire) ainsi que toutes les vérités, surtout antagonistes. Il y a là déjà une forme de rendement. Des dividendes en termes de publicité. Pour qui veut. Aujourd’hui ce qui est donné rapporte, or on donne la mort. Le spectacle vivant des luttes, foules malmenées ou malmenantes, projectiles, fumées, est tout aussi thésaurisable et susceptible, comme vos économies et vos émotions, de générer un semblable efflorescence de produits dérivés, réutilisables à l’infini, et, par la grâce de votre moteur de recherche, juxtaposables. Sans légende, les variations, subtiles, sont orphelines. C’est ce flou des origines troublé cependant de lueurs de reconnaissance qui confère à telle série induite par un mot clé une imprévisible musicalité. En ce qui me concerne, je me refuse à descendre dans le détail. Plutôt m’en tenir à ces grilles, ces mosaïques, variations sur le même thème violent saturant l’esprit jusqu’à toucher à l’abstraction. [Admiration des stagiaires] Pas comme cette photo ancienne, trouvée au hasard de mes prospections iconographiques : la photo de deux « amis de rencontre », l’un assez athlétique ─ sur sa poitrine le sigle de la terre des hommes libres, patrie des braves ─, l’autre grand et malingre flottant dans un méchant costume gris, qui soutiennent un troisième homme, ou plutôt le portent à bout de bras pour exhiber leur « œuvre » devant l’appareil. Le visage de cet autre homme n’est plus qu’une bouillie de sang noir, si bien qu’on ne pourrait jurer de la couleur de sa peau sans son crâne rasé, et s’il n’y avait sa main gauche, bien en vue, agrippant encore son élégant chapeau blanc : la seule part de lui-même encore animée d’une vie propre se réduit à cette main, à son geste d’empêcher la beau chapeau blanc si élégant à peine éclaboussé de son sang d’agonisant de lui échapper, de glisser sur le trottoir où lui-même gisait avant d’en être soulevé, trophée. [Les stagiaires à juste titre horrifiés] C’est sans doute cela, la dignité. Pas quelque chose de plaisant ou réconfortant, quelque chose plutôt qui te prend à la gorge et te fait détourner le regard. La dignité comme le plus infâme abaissement sont pareillement les produits de la souffrance. D’avoir su le voir aura fait la force de ces auteurs pénétrés de mysticisme chrétien, à la Dostoïevski, néanmoins très peu pour moi : si vous permettez, comme Oscar Wilde avant la prison j’aime autant rester du côté ensoleillé du jardin. Le soleil est du côté de l’intellect. C’est Apollon. [Congédiement des stagiaires] Bon. On verra. Pour le post sur le site, je me contenterai du barbelé.

*

Mathilde, BAC+6, affairée à tartiner les canapés derrière le comptoir rustique du lieu de restauration convivial aux saveurs du monde :

« Vous avez mis quoi en place, comme dispositif ? »

L’auteur, méditant chagrin sur les langues mortes après s’être vu remisé là par ses soi-disant complices du spectacle vivant :

« Je tourne autour de mon objet.

─ Exactement. Le dispositif c’est trop ça. »

L’auteur (regard attendri ou peut-être inapproprié sur les doigts de la jeune personne tout poisseux de tarama) :

« Oui. »

Mathilde (débit juvénile très contemporain de mitraillette, cet instrument létal d’ailleurs désuet puisqu’à ses sonorités presque féminines, TAKA-TAKATAK, les vrais hommes préfèrent le PAPABAM-PAPABAM-PABAM du fusil d’assaut) :

« Pareil en peinture. Prenez Picasso. Il aimait trop le cul. Mon professeur disait : il aimait les femmes. Donc bref, il aimait le cul. Mais il aimait aussi les seins, le dos, la nuque, les cuisses et ce qui se trouve au milieu, et voir le visage de la fille trop se pâmer de bonheur et de gratitude pour ses performances de Macho Hombre. Un jour ça l’a frappé : quand il baisait, impossible de voir tout cela à la fois ! Pire, chaque partie du corps ou détail du visage apparaissait le plus souvent isolé, parmi d’autres visions fragmentaires et fugaces. Picasso il a trouvé ça trop frustrant, cette impossibilité genre d’une révélation érotique totale. Dans la vie, même avec un jeu de miroirs aux murs et au plafond, aucune solution vraiment viable, je sais pas si vous avez essayé… Alors que le peintre pouvait tourner autour de l’objet, isoler ces fragments et, en même temps, les rassembler, les mettre à plat ! Tout était question de dispositif ! Il n’y avait pas de quoi jouir, en vrai, mais Picasso cette idée ça l’a amené à développer toutes ces approches genre cubisme analytique et cetera, qui font que maintenant les gens disent qu’il a peint les femmes, ses compagnes, sans concessions ni douceur de façon à fracturer leur image pour mieux révéler leur vie intérieure. Alors qu’il s’en battait les couilles de leur vie intérieure, c’était juste un gros obsédé qui aimait le cul. Moi ça me dérange pas, franchement je suis pareille. »

Fuite, éperdue, de l’auteur par tant de hardiesse épouvanté.

*

Le directeur arpentant les couloirs de l’institution culturelle, flanqué de sa conseillère en communication, alerte, vigilante : « La prochaine fois que vous vous renverserez, perplexe, contre le dossier de votre chaise, évitez de le faire au passé simple. C’est compliqué pour les jeunes. »

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Texte © Frédéric Moulin – Illustrations © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Les Statuts de K”, c’est ici.

Frédéric Moulin a publié le roman Valeurs ajoutées (IMHO, 2010) et contribué aux ouvrages collectifs Mutantisme : Patch 1 .2 (Caméras Animales, 2016), Rue des lignes 2013 (Zadig Buchhandlung, Berlin, 2013) et Ballade de Berlin à brèche+8 (Fabrice Benoit, 1999). Il vient d’achever un récit écrit à quatre mains, avec Éric Arlix, sur les libertariens et le seasteading intitulé Agora Zéro (2016, en lecture). Le workshop Les Statuts de K. est conçu comme un « ABC de la ségrégation » traité sur le mode fictionnel, et dont les différents volets s’appuieront sur plusieurs traductions-adaptations d’un texte juridique ancien afin d’interroger l’essence de la logique coloniale.

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