Welcome to Elvis Island

 

Aloha, Aloha, Aloha, à trois reprises, le King se vit couronner de guirlandes de fleurs. Aloha, Aloha, Aloha, par trois fois les nymphes déposèrent autour de son cou des colliers multicolores : leis d’orchidées, de pikake, de plumeria et d’ohia lehua. Aloha, Aloha, Aloha, une fois, deux fois, trois fois, Elvis Presley se rendit à Hawaï pour y incarner un surfeur puis un guide de pêche sportive, enfin un pilote d’hélicoptère dans les films Blue Hawaii (1961) Girls Girls Girls (1962) et Paradise, Hawaiian Style (1966). Citant the French poète John Paul Verlaine, le King susurra aux oreilles attendries :

 

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici le cœur d’Elvis qui ne bat que pour vous.

 

De l’outremer au turquoise, de lagons en lagons, de Niihau à Kauai, Molokai et Lanai, de Kahoolawe à Maui, d’Hawaï à Oahu, la voix suave d’Elvis résonna. Et ce cœur ne laissa de faire battre la chamade de toutes les jeunes filles en fleurs à l’ombre des noyers des Moluques. Aloha, Alléluia. L’acmé hawaïenne du King advint en 1973. Nom de la mission : ALOHA FROM HAWAII VIA SATELLITE, un concert télétransmis en direct sur toute la planète grâce au satellite de télécommunication Intelsat IV placé en orbite géostationnaire à 35 000 km. d’altitude. Ainsi la voix du King s’éleva dans les cieux puis retomba dôtée d’ubiquité en faisceaux, parcourant vingt quatre fuseaux horaires, innondant de ses mélodies la Terre entière. Après l’arrivée de l’homme sur la Lune sans nul doute le plus grand événement de l’histoire de la télévision. Ou mieux encore : Jamais depuis le Christ n’avait-on vu homme marcher sur les eaux azuréennes du Lagoon Beach d’Honolulu. Mais la technologie télévisuelle spatiale n’en était qu’à ses débuts et il fallait se parer à toute éventualité telle qu’une possible rupture de faisceau, une éruption solaire électromagnétique ou qu’une particule astéroïdale (sic) impactât le satellite de télécommunication. Ainsi 48 heures avant l’événement planétaire, le concert de répétition fut enregistré en vue d’être diffusé au cas où… la télétransmission de la performance live échouât sur les rivages orbitaux d’un satellite en perdition1.

Au cours de ces deux concerts enregistrés au Honolulu International Center2, Elvis est habillé du fameux costume patte-éléphantesque “American Eagle” surnommé “Aloha Eagle Suit” puis sobrement “Aloha Suit”, d’une blancheur étincelante, rehaussée de pierres semi-précieuses scintillantes, bijoux rouges, bleus, strass, or et paillettes. Autour du cou d’Elvis s’agite une guirlande d’orchidées jaunes et violettes dont les pétales s’enivrent des phéromones du King. Les fleurs ne sont pas les seules à tomber en pamoison. Le torse luisant d’Elvis, perlant de sueur, de rosée se reflète dans les yeux de ses admiratrices. La voix du King résonne au son de cris d’amour éperdu. D’aucunes s’évanouissent. On frôle l’hystérie collective. Le volcan Kīlauea est sur le point d’entrer en éruption. “2001, l’Odyssée de l’espace” oblige, au son de la fanfare pour cordes boisées, percussions cuivrées et orgue de “Zarathoustra”3, le King fait son entrée sur scène apparaissant sous une cape rehaussée d’un aigle en joyaux. Mais la cape d’un poids de six kilos manque de faire tomber à la renverse le King qui lui vient d’en perdre onze, de kilos. Car Elvis vient de subir un régime draconien pour que l’Adonis du Mississipi retrouve sa superbe, ses coups de reins de légende et son surnom : “Elvis the Pelvis”. Une nouvelle cape plus légère est alors tissée de toute urgence.

La performance est un succès planétaire vécue en direct par un milliard et demi de téléspectateurs, téléspectatrices4. Mais le football américain veille. Les quarterbacks sont en embuscade. Ainsi aux États-Unis la retransmission live est déprogrammée pour cause le même jour de Super Bowl. Quelques mois plus tard, la santé du King périclite. C’est le début de la fin. Divorce, deux overdoses aux barbituriques, coma, addictions diverses. Le King décède quatre ans plus tard5.

Certaines âmes en peine racontent qu’Elvis serait toujours vivant. On l’aurait entre-aperçu une dernière fois en 1999, grisonnant, bedonnant, se promenant seul sur la plage de Moku Ola, l’une des cent trente-sept îles de l’archipel d’Hawaï, également connue sous le nom de Coconut Island. Depuis, trois doubles vagues ont surgi de l’océan du web. Double v, double v, double v, elvis-island-forever.com, un site internet est né demandant que l’on rebaptise la dite Coconut en Elvis Island.

Aloha, Aloha, Alléluia.

 

Cet épisode est initialement paru dans Aloha qui parachève la collection Re:Pacific (2012-2016) des éditions art&fiction où l’auteur a publié en 2014 Le Dossier Alvin.

Texte © Alessandro Mercuri – Illustration © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “ParisLike Again”, c’est ici.

  1. On trouve désormais sur Internet des vidéos du concert présentées comme étant la répétition et d’autres comme étant la version satellisée. Les deux paraissent néanmoins identiques. Ou bien les internautes qui ont mis en ligne lesdites vidéos se sont trompés ou bien y-aurait-il eu complot ? []
  2. Une statue du King a été érigée en 2007 à l’entrée du “Honolulu International Center” aujourd’hui rebaptisé “Neal S. Blaisdell Center”. La facture bronze-chocolat au lait de l’œuvre n’est pas sans rappeler la statue équestre du Duke (John Wayne), créée en 1984 et trônant à Beverly Hills devant le “Larry Flynt building”, siège de “Larry Flynt Publications”, propriété de Larry Flynt, célèbre porno mogul de la côte Ouest. []
  3. La partition de “Ainsi parlait Zarathoustra” de Richard Strauss s’ouvre par une citation du “Ainsi parlait Zarathoustra” de Friedrich Nietzsche : « La musique a trop longtemps rêvé ; nous voulons devenir des rêveurs éveillés et conscients. » Ce qui, sans nul doute n’aurait pas été sans déplaire à Elvis. []
  4. Le prix des billets d’entrée pour les deux concerts fut laissé à la libre appréciation du public. Les 75 000 dollars récoltés furent reversés au “Kui Lee Cancer Fund” du nom du compositeur sino-hawaiien, Kui Lee décédé en 1966, auteur de nombreuses succès musicaux dont “I’ll Remember You” (1964) chanté par Elvis Presley. []
  5. Elvis Presley se rendit une ultime fois à Hawaï en vacances à Lanikai Beach sur l’île d’Oahu en mars 1977 cinq mois avant qu’il ne décède à Graceland, Memphis, Tennessee. []

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