Du souvenir comme élément de « sens fiction »

Les Émigrants
Un texte de C. Hoctan
L’Infini, n° 139, Printemps 2017

Avertissement : Nous joignons à cet extrait ci-dessous l’ensemble des photographies accompagnées de leurs légendes, ces dernières étant absentes de la publication dans la revue en raison d’un problème technique.

 

 

Je revois mon père debout, immobile et pensif, devant une toile de taille moyenne accrochée au mur de son bureau, à cette période où nous nous sommes rencontrés pour la première fois, milieu des années quatre-vingt, période qui me paraît aujourd’hui lointaine, presque incertaine tant les évènements qui lui sont liés sont confus, enchevêtrés, à bien des égards inimaginables, déjà par le demi-siècle – cinquante-sept années précisément – qui séparaient nos deux existences : il était né en 1914 et moi en 1971.

Je revois ainsi mon père debout, se tourner alors légèrement vers moi et d’un mouvement précis de la main en direction de cette toile représentant un visage tout à la fois déformé et structuré par le geste maîtrisé du peintre qui l’avait exécuté et par la surépaisseur de la matière qui lui donnait une sorte d’énergie en surface, me demander si je le reconnaissais à travers ce tableau datant des années cinquante qu’avait réalisé un certain Frank Orbeck ou Orbaque – me sembla-t-il saisir – rencontré après la guerre dans son pays chez l’écrivain Iris M. Origo et dont il était proche depuis, bien qu’à mes questions concernant cette relation, ces années-là, les circonstances de son engagement dans les services secrets, son affectation en France en 1939, ses activités durant trois décennies auprès d’un des plus grands experts américains en livres anciens et en manuscrits, sa passion pour les dialectes poétiques anglo-normands qui l’amenèrent à entretenir une grande amitié avec Ezra Pound, etc., mon père me répondit immanquablement – comme il l’a toujours fait jusqu’à sa mort – que c’était une longue histoire qu’il me raconterait sans doute un jour même s’il estimait qu’elle ne puisse m’intéresser d’aucune façon.

Mon père avec le lieutenant-colonel James M. Langley en 1944. Langley gérait la Division Services secrets britanniques appelé « MI 9 » qui avait recruté mon père pour être envoyé incognito en France du début de la Seconde Guerre jusqu’à la Libération en 1944. Langley évoque cette période, et comment mon père l’aida à s’évader quand les Allemands l’arrêtèrent, dans ses Mémoires : Fight Another Day (Collins, 1974) & MI 9 Escape or Evasion (The Bodley Head Ltd, 1979, rééd. Biteback Publishing, 2011).

 

Je raconte ce souvenir comme si j’avais l’intention de faire une confidence ou une révélation. Toutefois, je ne relate pas ce souvenir pour me confier, ni pour divulguer une « chose » dont la coïncidence avec le sujet de cet article est tout à fait incroyable – pour ne pas dire ahurissante – mais parce que, d’une part, ce souvenir fait « sens » par rapport à mon projet d’écriture et, d’autre part, il découle directement aujourd’hui de ma relecture de l’œuvre de W. G. Sebald et, plus particulièrement, du premier volume par lequel j’ai découvert cette œuvre : Les Emigrants. Il y a d’ailleurs, dans les quatre récits qui constituent cet ouvrage, une sorte de souvenance fabuleuse de plus en plus réelle et tangible, non pas seulement de ce qui a été sans avoir pu être, mais aussi de ce qui sera malgré ce qui n’est pas encore, illustrant parfaitement les propositions de L. J. Wittgenstein selon lesquelles le monde « est tout ce qui arrive », « est l’ensemble des faits, non pas des choses », « se dissout en faits » et que « ce qui arrive, le fait, est l’existence d’états de choses », tout en précisant que « nous nous faisons des tableaux des faits » et qu’un « tableau représente le fait dans l’espace logique, l’existence et la non-existence des états de choses ». En bref, qu’un « tableau représente ce qu’il représente indépendamment de sa vérité ou de sa fausseté […] » et que « ce qu’il représente constitue son sens » et donc, que « par lui-même, le tableau ne fait connaître rien de ce qu’il y a de vrai ou de faux » car tout simplement, « il n’y a point de tableau qui soit vrai »1.

Les faits que je relaterai ici, c’est-à-dire cette existence d’états de choses qui depuis des années m’obsède – en dehors de la vérité ou de la fausseté du tableau qu’ils représenteront pour le lecteur – donneront le prétexte de ma contribution à ce volume tout en signalant que leur sens profond déborde le sujet même de cette contribution pour toucher à des projets d’écriture dont l’ampleur à ce jour – par rapport à mes capacités, ma volonté ou tout simplement l’angoisse de m’y confronter – dépasse largement toute notion de conformité ou d’exactitude à la manière où, « à partir d’un tissu de mensonges, par ce subterfuge » comme l’expliquait lui-même Sebald, « vous obtenez quelque chose qui est plus fidèle à la vérité […] que si vous relatiez des réalités strictement vérifiables »2.

La suite dans L’Infini

La carte d’identité nationale française délivrée à mon père lors de son infiltration en France en 1939.
Hormis le jour de naissance, l’année est fausse tout comme son nom.

Mon père en 1931 à son entrée au camp militaire de Catterick.

Mon père avec Frank – alias Max Ferber – en 1956 à Londres. Né dans une famille juive de Berlin, Frank est envoyé en 1939 en Angleterre par ses parents pour échapper aux déportations. Il est alors accueilli près de Faversham dans le Kent ou il est protégé par l’écrivain Iris M. Origo alors très liée à mon père.

 

Mon père – adossé à Doris Lessing – parmi un groupe d’amis en 1951, tous des proches d’Iris M. Origo assise au centre de la photographie.

Dans la propriété qu’il habitait à Mamaroneck (NY) avec son gâteau d’anniversaire en juin 1962.

 

Texte & Photos © C. Hoctan – Image © DR

  1. Se reporter au  Tractacus logico-pholosophicus (1921) traduit par Pierre Klossowski, Paris, Gallimard, 1961. []
  2. W. G. Sebald, « Conversation avec W. G. Sebald / Entretien avec Joseph Cuomo » in L’Archéologue de la mémoire / édité et préfacé par Lynne Sharon Watchtel, Arles, Actes Sud, 2009, p. 109-110. []

Tags : , , , , , , , , , ,

Laisser un commentaire




Copyright © D-Fiction