En marche !

La ville de K. méritait à peine le nom de ville, sauf à la rapporter au contexte d’un pays qui, pendant très longtemps, n’en avait compté aucune. Par la suite des agglomérations comme celle-ci avaient fini par apparaître, toutes fondées par des envahisseurs, des marchands ou des colons ─ un détail qu’il sera utile de garder en mémoire afin de comprendre le point de vue de l’historien. Lieux dits de progrès… Le commerce au bout de la pique jusqu’à sa docile intériorisation… L’impérialisme à l’échelle de la place du marché, avec son cortège de franchises et de privilèges. Bref K. était un bourg, au sens actuel mais aussi au sens de ce qui justement faisait alors la ville : ce « droit de bourgeoisie » par lequel on désigne une forme d’autonomie ayant eu pour corollaire la capacité de l’habitant à débourser si besoin ces mêmes quelques écus qui aujourd’hui vous permettent, par exemple, de voter à la primaire de la Droite, et donc de parler au nom du bon peuple réputé silencieux des loyaux sujets plus royalistes que le roi.

 

 

Depuis l’époque glorieuse où les [ORANGE] avaient soumis les [VERT] deux siècles plus tôt, la situation dans les territoires conquis avait évolué de façon curieuse, donnant à ceux des colons qui s’estimaient les plus industrieux, les plus patriotes, l’impression de n’avoir pas été correctement protégés ni soutenus par leur propres élites, bien au contraire. Notables et bourgeois des autres petites-grandes villes, partageant un même désir de voir le souverain prendre en considération les « amères doléances exprimées par les communes de sa terre susdite » à l’égard des puissants envoyèrent en conséquence des représentants à K. dans l’attente de voir l’oligarchie coloniale ─ dont la corruption, estimaient-ils, était rendue d’autant plus manifeste par la désinvoltures dont ceux-ci faisaient montre envers la langue et l’identité propres à la métropole  ─ se faire taper sur les doigts par la plus haute autorité, « pour l’honneur de Dieu et de sa glorieuse Mère, et de la Sainte Église, et pour le bon gouvernement de ladite contrée, et le repos du peuple, et pour le progrès de l’observance des lois, et le châtiment des maléfacteurs y sévissant ». Leur calcul était qu’on ne taperait pas trop sur les leurs, aussi longtemps qu’ils continueraient à les utiliser pour verser de l’argent à qui de droit ─ formule qui en la circonstance n’était pas sans constituer également une question : à qui de droit ? Le bon peuple des humbles plus royalistes que le roi se la posait aussi, en silence.

Le bon peuple, à l’inverse des notables qui l’incarnaient nominalement, ne jouissait pas de franchises qui pussent les soustraire au contrôle direct d’un ou plusieurs des groupes conviés à se réunir à K. par les représentants du souverain : « archevêques, évêques, abbés et prieurs (…), les ducs, barons, et autres qui constituent les communes de la susdite terre » ─ la formule « et autres » signifiant, on l’aura compris, les seuls parmi les participants à payer comme lui des impôts, ces notables sans pédigrée dont on vient de parler, qu’on n’appelait pas encore Middle Class. Le haut du panier ne payait rien. Il « devait le service ». C’était uniquement pour qu’on serve à sa place que le noble pouvait également être amené à payer. Ou alors le service dû par l’un l’amenait à rendre à un tiers le service dû par l’autre, magie de la sous-traitance jadis intitulée : féodalisme.

 

 

Nous parlons d’un temps où existaient de multiples façons, toutes subtilement différentes, de compter pour rien. Car qui ne compte pas mais rapporte, celui-ci mérite d’être secouru du fait que sa perte sera supportée par quelqu’un, à l’image de la marchandise gâchée par le feu. Les représentants locaux du pouvoir souverain, outre-mer, étaient presque tous des officiers de justice. Rendre la justice, égal mettre de l’ordre dans les étals, limitant ainsi le risque d’incendie. Incendie déjà présent au sens littéral : partout brûlaient villes et villages, le pillage par la soldatesque forme ancienne du dumping social, les grands propriétaires se faisaient alors la guerre fraternellement, solidaires dans le droit à la discorde comme le seraient plus tard les trois mousquetaires et les groupes cotés en bourse. Le souverain soucieux d’éviter la crise systémique, la jacquerie, les révoltes communales ou pire encore, tenta à K. de reprendre la main vis-à-vis des incendiés pas contents comme des pyromanes en jouant, à son tour, la carte IDENTITAIRE :

« Par ailleurs, attendu que la diversité de gouvernement et des lois différentes en un même pays mène à des allégeances différentes, et à des conflits au sein du peuple ; il est convenu et établi que tout [ORANGE], se trouvant en conflit avec un autre [ORANGE], s’abstiendra dorénavant de le contraindre, de faire un pacte juré contre lui ou de toute mesure de rétorsion ou vengeance contre qui que ce soit, par quoi la paix du peuple pourrait être troublée… »

 

 

Ici clairement visés, les oligarques d’alors (de même que les nôtres, toujours entre deux avions) savaient les avantages qu’il y a à ne pas répondre à une convocation ─ les mises à mort opportunistes de Jan Hus, du duc de Guise ou de Wat Tyler le paysan rebelle ne prouvent-elles pas assez la sagesse d’une telle attitude ? Tous ne se présentèrent pas, loin s’en faut. L’oligarchie ne saurait, en principe, reconnaître d’autorité supérieure, et ne le fait au bout du compte qu’à des fins de légitimation. Appelée à répondre de ses actes, il ne lui en sera pas moins, dès lors, plus délicat de s’y refuser, ce qu’on détient légitimement pouvant toujours être repris. Le droit du plus fort devenu le droit des plus forts, dont un souverain habile sait se faire l’arbitre : là résidera toujours la limite du proverbial « anarchisme de droite » dont la non moins proverbiale « volonté de puissance » se mord la queue à trop dîner à la table des loups. L’art régalien de la confiscation, c’est réinjecter la concurrence au sein du monopole. Redistribution horizontale. Faute non avouée étant appelée à être plus tard pardonnée, selon le code propre aux élites, le plus sûr moyen de se prémunir contre un navrant et soudain défaut de solidarité de la part de ses pairs consiste à se faire oublier, d’où vient que tels barons locaux parmi les plus éminents trouvèrent superflu de se déplacer à K. pour parlementer avec un parlement, dont, après tout, ils faisaient partie, acceptant d’avance toutes ses décisions car elles ne les contraignaient guère, là où ils étaient.

 

 

Sans doute, avant même Perrault, racontait-on depuis longtemps aux petits princes la fable mettant en scène le Chat, la Belette et le petit Lapin. L’argument en est simple. Se disputant un même terrier, la belette et le lapin sollicitent l’arbitrage d’un vieux gros matou, qui feignant d’être sourd les invite à approcher pour mieux entendre leurs raisons, avant de les manger tous les deux. L’histoire est connue, pourtant des questions demeurent… Doit-on croire le lapin lorsqu’il prétend, mais de façon implicite, avoir creusé le terrier ? Et qui dit que le lieu de ce terrier, que la belette s’approprie, ne relève pas in fine du territoire de quelque autre créature, ou espèce ? Dans la réalité cela revient à laisser dans l’ombre les figures du non propriétaire et celle ─ qui, à l’origine, est encore loin de se confondre avec la précédente ─ de l’indigène.

 

 

L’indigène pourtant s’invite dans le texte, on l’a vu, il en est même le centre, avec sa désolante résilience, l’influence pernicieuse, jusque dans les plus hautes sphères de la colonie, de ses us barbares et, pire, de certains des articles (longtemps transmis par la tradition orale avant d’être couchés par écrit) de son antique code de justice, « qu’on ne devrait raisonnablement pas qualifier de lois, n’étant que mauvaises coutumes » mais que d’aucuns jugent commode pour résoudre à l’amiable les conflits de l’Interzone colonial :

« Beaucoup parmi les [ORANGE] de ladite contrée, délaissant le langage, les us, la façon de monter, lois et coutumes de la métropole, vivent et se gouvernent eux-mêmes selon les usages, habitudes et langage des ennemis [VERT], et ont par ailleurs conclus divers mariages et alliances entre eux-mêmes et les ennemis [VERT] suscités, par quoi ladite contrée, et les sujets d’icelle, la langue [ORANGE], l’allégeance due à notre seigneur le Roi, et la loi [ORANGE] en ce lieu, se trouvent assujettis et à l’abandon, et les ennemis [VERT] se trouvent élevés et célébrés, contre la raison. »

 

 

Le représentant dépêché par le souverain en ce pays oublié des dieux, investi par lui des pleins pouvoirs, n’est autre que « son fils bien-aimé ». Il est jeune, il est beau, bientôt mort (note de bas de page de l’historien) mais tout à fait moderne… Agile à séparer les uns des autres d’un trait de plume, tout en usant du même procédé pour restaurer la Volksgemeinschaft (« aucune distinction d’allégeances ne sera dorénavant introduite entre [ORANGE] né en pays [VERT] , et [ORANGE] né en [ORANGE] »). C’est lui-même qui préside l’assemblée solennelle (comme on a pu le voir dans notre première partie qui proposait de ce texte une version modernisée) IL EST ORDONNÉ ET ÉTABLI :

« qu’aucune alliance par mariage, parrainage, tutelle d’enfants, concubinage ou amour, ou par tout autre biais, ne soit dorénavant conclue entre [ORANGE] et [VERT] ni à l’initiative des premiers, ni à celle des seconds. » (Art. II)
… « que tous les [ORANGE] devront user de la langue [ORANGE], et être désignés par un nom [ORANGE], sans nul recours aux usages des [VERT] en la matière, et que tous les [ORANGE] devront se conformer au mode de vie, aux manières, façons de monter et de se vêtir du pays [ORANGE], chacun selon sa condition, et s’il arrivait que des [ORANGE], ou des [VERT] vivant parmi les [ORANGE], fassent entre eux usage de la langue [VERT], contrevenant à l’ordonnance, et par là soient déchus, le coupable verra ses terres et tenures, s’il en détient, saisies par son suzerain immédiat. » (Art. III)
« que nul [VERT] des nations [VERT] ne soit admis au chapitre d’une église cathédrale ou collégiale par provision, collation, ou présentation par qui que ce soit, ni à aucun bénéfice de la Sainte Église, parmi les [ORANGE] du territoire. » (Art. XIII)
« qu’aucun établissement religieux situé parmi les [ORANGE], qu’il jouisse ou pas du privilège d’exemption, ne reçoive dorénavant de [VERT] en son sein, mais qu’ils pourront recevoir les [ORANGE] sans prendre en considération s’ils sont nés en ce pays ou en métropole. » (Art. XIV)

Etc.

Notez que ce CODE COULEURS est sciemment anachronique, les membres de cette assemblée ne pouvant alors s’imaginer que leurs successeurs seraient ORANGES, ni les indigènes, absents puisqu’ils en étaient, par principe, exclus, que les leurs seraient VERTS.

 

Texte © Frédéric Moulin – Illustrations © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Les Statuts de K”, c’est ici.

Frédéric Moulin a publié le roman Valeurs ajoutées (IMHO, 2010) et contribué aux ouvrages collectifs Mutantisme : Patch 1 .2 (Caméras Animales, 2016), Rue des lignes 2013 (Zadig Buchhandlung, Berlin, 2013) et Ballade de Berlin à brèche+8 (Fabrice Benoit, 1999). Il vient d’achever un récit écrit à quatre mains, avec Éric Arlix, sur les libertariens et le seasteading intitulé Agora Zéro (2016, en lecture). Le workshop Les Statuts de K. est conçu comme un « ABC de la ségrégation » traité sur le mode fictionnel, et dont les différents volets s’appuieront sur plusieurs traductions-adaptations d’un texte juridique ancien afin d’interroger l’essence de la logique coloniale.

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