Encyclopédie de bricoleur

 

 

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Tout un, chacun porte en soi-même un Palais idéal à bâtir. Le paradis sur notre terre, encore loin, adviendra dès qu’aucun, aucun hominidé ne sera contrarié dans le bâtir de son Palais. En attendant, c’est l’enfer.

Frère œuvrier, frère en manie, Joseph Ferdinand Cheval, dit le Facteur Cheval, naît le 19 Avril, frère d’anniversaire.
Le Facteur, « celui qui fait », du latin factor, de factum, supin de facere « faire ». Le Facteur a rêvé, a voulu et a fait. Un Palais idéal, ce peut être, aussi, un seul Livre, formé de livres, formés de Chants.

1

L’idée du Livre naît le 11 Décembre 2001, en fin de nuit. Toute naissance est précédée d’autres naissances, et celles-ci sont précédées d’autres naissances.
Or parmi mille précédents, il y a celui-ci : la rencontre avec Dante, et sa Commedia, en 2000 à Milan où je vis pour un an.
Cette rencontre est pichenette, occasion d’une boule de neige annonciatrice d’avalanche. Plutôt que descendante qui écroue, avalanche ascendante qui délivre.
Avalanche exigeant la montée d’une pente, l’allée contre moi-même, contre ma nullité où m’entraîne mon vice premier : la paresse.

2

L’idée, d’emblée, je l’appelle Grand Œuvre – celui qui me fera, que je ferai pour qu’il me fasse. Me transformer pour qu’il se forme, le former pour qu’il me transforme.
Tout un, chacun a son Grand Œuvre.

3

Depuis qu’est née l’idée du Livre, pas un prétexte à la prière n’est manqué : Chaque fois que je vois le réveil indiquer 00:00 ou 11:11 ou 22:22 mais pas hélas 33:33. Chaque étoile filante. Chaque prière à la déesse Iemanjá au nouvel an, sur la plage devant, du Brésil, l’océan. Chaque fois je redis la prière, toujours la même : Je veux écrire le Grand Œuvre.
Pourtant, je crois sans croire, et ne crois pas tout en croyant, à ces superstitions. Mais je crois en croyant à la parole qui transforme. Le souhait imprègne, le souhait agit.

 

 

 

4

À peine née, l’idée génère l’enthousiasme et sa folie – sa folie littéraire. Vient le Chant I. Et puis, plus rien.
Écrasante, l’idée me fait entrer en dépression – créatrice – et en stérilité, pendant sept ans. Écrasé, j’écris sur le Grand Œuvre, pas le Grand Œuvre.
En Décembre 2008 un rêve vient, et devient le Chant II. Tout recommence, commence enfin.

5

Désormais, tous les jours de l’année, dans un café, écrire et lire entre neuf et treize heures. Je mange un œuf, bois trois cafés.
La manie, la transfiguration de la routine, routine faite rite quotidien, sont mes amis, les amis du Grand Œuvre, les ennemis de l’inertie.
Et la lecture est mon ascèse, et l’écriture est mon ascèse.

6

Ni le cercle, ni le triangle n’ont de lieu dans notre monde ; ils ne se trouvent, purs, nulle part. Et cependant, nous tirons d’eux : nos constructions.
Le Grand Œuvre, c’est l’Utopie, c’est l’Eutopie. Le locus amœnus, le lieu aimable aimé. Il est Lieu du bonheur mais aussi est sans lieu : il est avantageux de lui donner un lieu. S’il n’a pas, encore, son lieu d’existence – il a bien son lieu d’être, il a lieu d’être.

 

 

7

Ça n’est pas par besoin comme on dit, viscéral comme on chie, que j’écris. C’est par devoir. Devoir envers la vie (pour ne démériter de vivre), l’infini que je porte, moi grain de sable.
Tout un, chacun, grain de sable, porte son infini.

8

Le Grand Œuvre est ma colonne vertébrale sans laquelle je m’effondre invertébré. Hors l’œuvre, je ne suis rien, je ne suis bon à rien.
Hors d’œuvre, mon existence est plate, horizontale. Le Grand Œuvre lui donne son Sel vertical.
Hors l’œuvre, pour tuer mon ennui je me ruerais dans les orgies brutales. Mais ces orgies m’ennuyant ferme, je me suiciderais plutôt. Hors de l’œuvre, le suicide.

9

Musicien raté, philosophe raté, je reporte la musique et la philosophie dans l’écriture. Sans doute : raté en tout. Je reporte ce tout dans les Chants.
J’ai appris, peu à peu, en maintenant l’amour fidèle pour ces champs, que mes capacités ne s’y déploieraient pas. Je me nourris des champs qui nourrissent mes Chants.

10

Chaque Chant a son point de départ : un rêve, une figure, une colère, un nœud interne, un événement politique, l’histoire fabulée par un ami, la rencontre d’un pays, une retraite en monastère, un dialogue avec un artiste…

Puis le point devient boule de neige ; moi-même je deviens boule de neige, ou pierre qui roulant pourtant amasse de la mousse.
Et tout concourt au Chant en cours : ce que j’aime et je vis, ce que je lis, ce que j’écoute, ce que j’écris (que je découvre quand j’écris).

 

 

11

Je suis un bricoleur, ramasse ce qui passe, et dans ce que je vis, et dans ce que je lis, je retiens ce qui pourrait toujours servir le mieux : une idée poétique, une physique, une métaphysique, et une biologique, une alchimique, et une botanique, une théologique, et une politique, et cetera.
Dans mon armoire corporelle s’entrepose, s’entremêle, s’entretient : un bric à brac de mots, d’images et d’idées, qui parfois et soudain s’agglutinent en Chant, autour d’un centre. Et tout peut être recyclé. Le centré est inclus, l’excentré est exclu – ou inclus mais montré excentré.
Je veux écrire de petites Épopées, une Encyclopédie de bricoleur. Y rassembler toutes les perles de ce monde, dont j’aurai eu la connaissance.

12

Enfant, comme tous les enfants, j’aime le bricolage. Et le mot même bricoler m’ouvre des mondes merveilleux. Mon prénom, c’est le début du bricolage. Bricoler c’est former des chimères, rendre actuelle une puissance qui dormait, faire du neuf avec l’ancien ou de l’ancien avec du neuf.
Un jour, un bon maître d’école menace : « Il va t’arriver des bricoles ! » Le mot bricole est si joli, de ma famille élue : la menace de la catastrophe ne m’apeure pas du tout, grâce à mon ignorance, me réjouit comme le fait une utopie.

13

Parfois, un élément n’est pas épuisé dans un Chant, par un Chant. Il se prolonge alors dans le suivant, ou les suivants. Et puis, il ne reparaît plus.
Je me lasse très vite, sauf de mes obsessions. Périodiquement, vient la nausée d’un élément trop déployé : je l’abandonne.
Périodiquement, aussi, vient la crise de style. L’écœurement de l’écriture qui précède, et la recherche d’un cœur neuf.

 

 

14

Écartelé entre le simple et l’hermétique : Mon idéal reste le simple, mais la manie et le plaisir me déterminent à jouer.
L’hermétique n’est pas du jargon qui violente, qui cherche à faire taire, camouflant son néant. Il relève de la langue des oiseaux qui fait jouer les mots, laisse les mots jouer entre eux, pour que jaillisse un sens caché, un sens nouveau.

15

Tous les Chants sont dédiés aux simples d’esprit, que nous devons tous tendre à être. Ils ne s’adressent pas aux ricaneurs, aux pinailleurs, aux blasés, aux branchés, aux sophistes, aux confusionnistes : ceux qui font les malins – sauf s’ils souhaitent se faire agresser.

16

Le bon dogme-fontaine d’un Chant par pays me conduit à explorer ce que, sans lui, je n’aurais exploré.

 

 

17

Je ne sais pas, heureusement, vers où je vais précisément. Il y a une chose ou trois choses que je sais, et que je ne sais dire en une phrase, autour desquelles, comme des pots, je tourne.
Rien de programmatique, malgré un fil obsessionnel, éternel, diversifié en mille fils obsessionnels, temporaires.
L’Utopie ne peut être un système à plaquer. Elle est Réel, plus réel que des faits dits réels, qu’il faut faire advenir, les yeux sérieux d’enfant qui joue.

18

Je ne sais pas, heureusement, vers où je vais précisément. Mon ignorance est mon moteur. Mon ignorance et mon désir de la réduire. Ce désir est sustenté par une certitude : Je suis bête, comme un poète.
Mon ignorance est mon moteur. Trop de documentation a tué quelques Chants, après les avoir menacés de les muer en romans préhistoriques – destin inacceptable.
Une ouverture d’inconnu est nécessaire. Moins on en sait, mieux on invente – mieux on trouve.

19

Un souvenir fondamental de mon enfance est celui-ci : Chercher dans le jardin, et y trouver, bien tapis à l’arrière des fleurs, des feuilles, des arbres : des œufs de Pâques, des avatars de l’Œuf du monde, des promesses du Neuf, des surprises, des gourmandises comme nées ou mieux renées du Printemps, Phœnix lui-même.
Ainsi de l’écriture.

 

 

Texte & Photos © Brice Bonfanti – Couverture © DR
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