Le monde des images

Dans le monde des images (que certains appelait l’univers PIIMS sans que l’on sache réellement ce que cela signifiait), la situation était toujours aussi chaotique, secouée par l’arrivée d’Adam et des dirty pix qui provoquait un nouveau séisme et brisait les repères. Encore une fois, l’ombre du doute planait sur la nature de ces nouveaux entrants, et la discussion battait son plein. Étaient-ce de vraies images ? Pouvaient-elles être localisées dans l’échiquier des grandes familles picturales ? Fallait-il créer de nouvelles catégories ? Et surtout que comprendre ou comment traduire ce qu’elles racontaient ? Comme dans l’épisode « L’Ombre du Doute » dans les Cahiers Européens de l’Imaginaire, c’était comme si on entendait une double ou triple voix en arrière plan, peut-être une rumeur, un écho signalant une autre dimension… À l’époque, la Cellule de Crise (CDC) de PIIMS avait essayé de trouver une solution, de démasquer les fausses images par un jeu de décalage et d’analogies, mais on en restait à une opération cosmétique, une tactique de surface voilant momentanément un problème de fond, un fond qui justement semblait toujours plus profond.

 

 

Ambiance de chaos

Pour être honnête, depuis le Big Bang qui s’était produit il y a déjà bien longtemps, depuis l’épisode « Hypercourt » où les images s’étaient mises à parler et à faire société, la CDC s’épuisait à essayer de comprendre ce qu’il se passait, à rationaliser une vision d’ensemble, et à coordonner les opérations tant bien que mal. Plus tard, l’annonce d’une « République des Images » avait donné des espoirs de clarification des controverses et de mise en place d’une véritable gouvernance. Des personnages-images et de partis politiques avaient émergé et parvenaient à défendre certains points de vue, mais le projet progressait plus que lentement. Et là, maintenant, le nuage d’hypothèses était si dense qu’il en devenait presque asphyxiant. De nouveau la spéculation allait bon train, couplée à une forme d’euphorie obscure.

 

 

Continu-Discontinu

Les cinq partis politiques de PIIMS tentaient de se positionner face aux nouveaux événements. Toujours sur le front, les Détectives confirmaient qu’ils n’arrivaient pas à identifier les nouveaux énergumènes qui ne rentraient pas dans les catégories existantes, notamment parce que le mouvement n’était pas référencé dans leur science, bien trop rationnalisée et séquentielle. Pour eux, il y avait là un nouveau paradigme pictural et bien paradoxal à décortiquer, ou justement, à ne pas décortiquer, à ne pas découper, à réintégrer pour garder l’esprit du mouvement, sa continuité, sa fulgurance. Comment traduire ces jeux d’effets sans les briser ? Ils étaient pris de contradiction avec l’esprit de leur science, de leur sens de l’observation, qui les incitait à toujours tout segmenter et répertorier.

 

 

Histoires d’images

En attendant, les Conteurs, s’en donnaient à cœur joie, racontant à tout le monde qu’on avait enfin mis à jour la main invisible qui avait provoqué le Big Bang, la main créatrice de l’univers des images PIIMS, et que cet Adam devait être celui qui avait appuyé sur le bouton, leur père, leur mythe fondateur enfin révélé. Son discours semblait un peu décousu, et même ivre, disaient déjà les mauvaises langues ; en témoignaient les images floues, à croire que le créateur n’avait pas les yeux tout à fait en face des trous… Tout ceci était-il le fruit d’une intention, d’une visée particulière, d’un accident ou d’un pur hasard ? Qui pouvait-on croire ? Y avait-il un algorithme derrière tout ça ? Ou bien était-ce un signe du retour d’Adam, le Medhi venu sauver le mundus imaginalis ? Les Conteurs savaient manier le suspense et avaient la manie de toucher aux questions sensibles.

La vie des images

Pour leur part, les Photo-Généticiens s’époumonaient à crier à tout va que c’était un miracle, qu’on avait enfin réussi à cloner le vent, la brise, le frémissement des feuilles, comme la bourrasque, et même l’emportement à la volée. Était-il possible, enfin, de voir et même toucher le fluide de l’immatérialité ? Ou bien était-ce le souffle vital au cœur de l’univers des images qui maintenant apparaissait ? Le paysage était vibrant d’émotion. Réminiscence ou palimpseste, tout ceci faisait remonter à la surface le souvenir du très bref épisode « B-Fly-Bubblefly » qui avait marqué les esprits dans la phase d’expansion de l’univers des images dans le cosmos, aux alentours du Big Bang. Les images étaient vraiment parties dans le décor et, depuis, on parlait bien volontiers du cloud tant elles étaient volatiles.

 

 

Particules élémentaires

Fins limiers du motif et navigant à vue dans l’infini des codex de l’abstraction, les Maîtres-Figures étaient bien plus à l’aise dans ce tourbillon qu’ils percevaient surtout comme très musical car la musique, quand bien même elle serait « noise », restait la meilleure science du temps et du mouvement. Justement, ils défendaient l’idée que tout fragment, toute particule-image – et même la moins spontanément attrayante ou signifiante – restait douée de vibration, de nuances de couleur ou de textures, et qu’un discret frémissement était parfois plus magique et mystérieux qu’une composition picturale convenue. En un tour de passe-passe, jeu de concordance ou effet de palette, fausse répétition ou variation thématique, ils sublimaient les images, toutes les images.

Ce qu’il revendiquait, c’était ce degré d’attention et de bienveillance inclusive, et justement, ces dirty pix, ils les accueillaient à bras le corps, leur trouvaient une place dans leur constellation si magnétique. On les accusait, parfois, de frôler le populisme ou le totalitarisme, tant ils étaient capables de faire vibrer le plus petit dénominateur commun à toutes les images, les 1 et O, le point et la ligne, le clair et l’obscur, la note et la portée de la grande symphonie de tout l’univers. Mais leur universalité restait à minima, dans un inframince, parfois plus conceptuel que formel, et donc leur aura était un peu trop minimale et cryptique pour devenir totalement hégémonique. Envers et contre tout, la population des images de PIIMS avaient besoin d’histoires, de témoignages, de news, d’échanges et d’expériences partagées dans l’espace public pour se sentir en vie.

En réalité, les Maîtres-Figures étaient d’excellents détecteurs de signaux faibles. Ils savaient reconnaître, distinguer, ou même créer la valeur de nouvelles figures, comme on le voyait pour les dirty pix. Mais, leurs raisonnements relevaient plutôt du poétique et, bien souvent, c’étaient les autres partis qui profitaient des brèches qu’ils ouvraient par leurs visions neuves et disruptives.

 

 

Machination

Il y a quelques années, un imbroglio avait eu lieu autour du protocole « Quarks », une nouvelle méthode de composition poétique d’images que les Maîtres-Figures avaient improvisé et qui avait suscité un énorme coup de cœur. L’opération était très efficace pour faire éclore de nouvelles et splendides tribus d’images, raconter des histoires, et donner à sentir bien d’autres choses. Toute l’arène politique s’était sentie vulnérabilisée et la CDC n’avait encore une fois rien vu venir.

Les Photo-Généticiens essayaient de s’approprier le prototype de modèle génératif dont ils disaient qu’il s’agissait d’un algorithme bien plus sophistiqué que ce que voulaient bien admettre les Maîtres-Figures.

Les Détectives avait déjà évoqué l’idée d’une main invisible à cette époque, car, en effet, le plan avait l’air très construit et c’était difficile de croire qu’il s’agissait d’une pure improvisation. D’ailleurs, rétrospectivement, la patte que l’on pouvait y détecter n’était pas forcément éloignée de celle d’Adam avec ses grandes enjambées, à croire que les événements étaient peut-être liés, disaient les Conteurs.

Et puis, finalement, les Négarchitectes (5e parti politique de PIIMS), comme toujours très en retenus pour mieux installer leur autorité silencieuse, avaient imposé le point final de la discussion, en revendiquant ouvertement la mise en scène de tout ce théâtre pictural. C’est eux qui avaient manipulé à leur insu les Maîtres-Figures, marionnettes et instruments de leur making-of. Vrai-faux, on en savait rien ; la Cellule de Crise (CDC) n’avait pas réagi à temps ni démenti…

 

 

Texte & Photographies © Raphaële Bidault-Waddington
Pour lire les autres textes du workshop “Machination”, c’est ici.

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