Moonshine

 

Ce n’était pas notre faute : c’était la faute de Curitiba avec son âpre aspect de ville de l’intérieur, la faute du Jack Daniels que nous buvions pur pour l’occasion, et – bien sûr – c’était surtout la faute de William Faulkner. Car on avait décidé, au plus fort de la beuverie, de mettre en scène un texte choisi au hasard. On a d’abord essayé la pièce de Tom Stoppard, The Real Thing. Je n’aurais jamais pu imaginer que le dîner se transformerait en théâtre et que nous interpréterions sérieusement des rôles en anglais à la lueur des bougies, au milieu des meubles de la salle à manger.

Déclamer Loving and being loved is unliterary avec un accent britannique forcé.

Quand soudain, d’une seconde à l’autre, mettant de côté ce théâtre maison, Car l’Homme a fini ! L’Homme a joué tous les rôles!, Catarina a entrepris de réciter Rimbaud. Alcooliques polyglottes. Ou plus exactement : jeune couple prétentieux, risible, ridicule. Ou mieux encore : jeune couple cherchant un refuge dans la littérature. Un jeune couple feignant de croire qu’il est possible d’outrepasser les limites de ce quotidien statique, de cette ville insignifiante, de cette existence. Une fugue. Fugace.

Mon amie – ma nouvelle petite amie ? – s’est bientôt lassée du poète. Elle voulait un Rimbaud romantique, amoureux : lequel de ces auteurs est le plus romantique ? En plaisantant, j’ai répondu Faulkner. Et j’ai retiré de l’étagère Sanctuary – comme on tire inconscient sur la tragique gâchette d’une arme, décochant l’idée fatale. Avec une curiosité vorace, elle feuilletait le livre, tandis que je titubais – titubais – jusqu’à la cuisine pour constater – enfer et damnation ! – qu’il n’y avait plus de Jack Daniels.

« Une demi-dose. »

« On a tout bu ? »

« Elle était déjà ouverte. »

« C’est quoi un moonshiner ? »

Et Catarina, d’une voix forte et nasale, a enchaîné sur un dialogue du roman :

« Was that why you left Belle ? » Miss Jenny said. « She looked at him. It took you a long time to learn that, if a woman don’t make a very good wife for one man, she ain’t likely to for another, didn’t it? »

(D’abord avec un accent britannique forcé, puis un accent français blasé et forcé, enfin – hillbilly? – un anglais forcé et pâteux du Mississippi. Le tout mêlé à son accent sudiste de Curitiba, naturellement ondulant et chantant, qui prolonge certains sons vocaliques, souligne certaines voyelles en début de mot. Aaaaaaccent. Orgie phonétique multiforme, triste et ratée.)

« But to walk out just like a nigger, » Narcissa said. « And to mix yourself up with moonshiners and street-walkers. »

« C’est un fabricant de moonshine : une boisson forte, illégale, artisanale. Elle était faite à la maison, avec du maïs, je crois. Dans de grands récipients, baignoires, tonneaux. »

« Et si on en fabriquait un peu ? »

Et voilà. L’idée qui tue.

« Ici ? »

« On a une baignoire, pas vrai ? »

« On s’en est même servi aujourd’hui, ma belle. »

« Il n’y a plus de whisky, oui ou non ? »

En recherchant sur internet How to make moonshine, nous avons trouvé grâce à Google une recette simple. Catarina a noté sur un carnet : 1,100 kg de farine de maïs, 4,5k de sucre, 15g de levure et – toute excitée, saoule – étamine, sceau, marmite, cocotte-minute, il faut faire un trou dans la cocotte-minute, tu as une perceuse ? On a aussi besoin d’un tuyau en cuivre, difficile bon sang, on aurait dû commencer plus tôt, presque onze heures, pas besoin de baignoire, c’est mieux, la gazinière fera l’affaire.

Curitiba avec son âpre aspect de ville de l’intérieur, ambiguë, aussi bien du point de vue du contenu que de l’étendue du territoire. Océan plat, calme. Un espace en sourdine – exigu mais en expansion. Par la fenêtre du huitième étage : le Campo Comprido grevé de nid-de-poules, six sapins du Parana, des immeubles bas et éloignés les uns des autres : bouche édentée. Larges avenues. Curitiba. Horizons étirés. Curitiba.

Acheter de nouveaux ingrédients à onze heures – mission impossible.

Pourtant, Catarina les réunira en quelques minutes via des groupes de WhatsApp. Et après avoir enfilé ses vêtements froissés, elle s’est mise en quête en pleine nuit – la voiture, je suppose, faisait des zigs-zags. Rue Walenty Golas, rue Professor Pedro Viriato Parigot de Souza, rue Professor João Falarz, rue Monsenhor Ivo Zanlorenzi et le reste, aller et retour, une interrogation en tête. Pendant ce bref laps de temps, je me suis concentré sur le trou à percer dans la marmite.

« Tu as trouvé le tuyau en cuivre ? »

Le tuyau est raccordé à la cocotte-minute – qui l’eût dit ? Un alambic – ; le matériel installé, on a amorcé la méticuleuse opération, motivés, opiniâtres. Pas à pas. On a fait bouillir beaucoup d’eau. Cuire la farine de maïs. On a transvasé la mixture dans la marmite, puis derechef dans la cocotte-minute. On a fait cuire la purée de maïs avec le sucre et la levure, filtré le tout dans le seau avec l’étamine. Et maintenant qu’est-ce qu’on fait, Popcorn Sutton ?

Une semaine d’attente –
pour la fermentation.
Et on a dormi dans les bras l’un de l’autre
et le temps est passé,
et la semaine suivante
on se sentait encore
un vrai
jeune couple
hors la loi.

Sobres et impatients, on a transvasé le liquide fermenté – étamine à nouveau – dans la cocotte-minute. Catarina, tout sourire, a murmuré : improvisation parfaite. Le long tuyau en cuivre baignait dans la cuve de condensation remplie d’eau et de glaçons, à l’intérieur de l’évier, puis il plongeait dans le deuxième seau posé parterre, où le moonshine s’écoulerait au compte-goutte. Parfait ? On avait pas plus tôt allumé la gazinière que mon téléphone fixe a commencé à sonner.

« Tu réponds ? », j’ai demandé.

Par la fenêtre du salon, deux, trois, quatre, cinq sapins. Cinq. Il n’y en avait pas six ? J’en étais pourtant sûr. Forfaits téléphoniques en promotion, opérateurs de réseau mobile ; télémarketing. J’ai raccroché tout de suite et j’ai observé le paysage, intrigué. Curitiba. Avant de revenir au distillateur, une anomalie m’a sauté aux yeux, là sur l’étagère : à « Faulkner », les livres étaient en désordre, Sanctuary et Light in August, invertis – l’ordre chronologique : As I lay dying, Sanctuary, Light in August, Pylon –, l’erreur corrigée, une énorme déflagration s’est faite entendre.

Catarina s’était brûlée au troisième degré : soixante-dix pour cent du corps détruit. Ma nouvelle petite amie. Comme à travers les frames troubles, abruptes d’un film, je revois l’arrivée des pompiers, l’ambulance, l’hôpital, la famille, le mot décès. Je sais, j’aurais dû rester auprès d’elle, enlacé jusqu’à la mort, mais ce n’était pas ma faute : c’était la faute du téléphone – télémarketing – qui a sonné au mauvais moment, la faute des cinq sapins J’étais pourtant certain qu’il y en avait six, la faute de l’étagère mal rangée et bien sûr, et surtout, la faute de William Faulkner.

 

 

Texte © Felipe Franco Munhoz – Traduction © Stéphane Chao – Photographies © Helena Franco
Cette nouvelle a déjà fait l’objet d’une première publication, en anglais, dans la revue américaine Words Without Border.

 

Felipe Franco Munhoz est né à São Paulo en 1990. Il a reçu en 2010 une bourse de création décernée par le Ministère de la Culture brésilien pour écrire son roman Mentiras (editora Nós, 2016), inspiré de l’œuvre de Philip Roth. Entre février et mars 2016, il a publié avec Marcelino Freire et Carol Rodrigues une série de micro-récits quotidiens dans le journal Ponto Final de Macao. Ses fictions ont été publiées dans divers organes comme Words Without Borders, Gazeta do Povo, Rascunho, Cândido et The Huffington Post.

Traducteur et auteur de nouvelles, Stéphane Chao publie dans de nombreuses revues au Brésil et en France (L’Atelier du roman, La Femelle du requin, L’Ampoule, Le Cafard hérétique, Le Lampadaire…). Sa nouvelle A lei de ouro a été primée dans le cadre du festival Lapalê à Rio de Janeiro. En tant que traducteur, il s’est donné pour objectif de faire connaître des auteurs brésiliens inconnus ou presque du public français, notamment les jeunes talents, qu’il s’applique à dénicher aux quatre coins du pays. C’est l’objet du woskhop « Traduzindo o Brasil » qu’il tient aujourd’hui sur D-Fiction.

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