Roman ? Non : méthode !

 

C’est une question récurrente : combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire tel ou tel livre ? Sauf exception, la réponse est impossible. En ce qui concerne Perdre la tête (Mercure de France, 2017), je peux répondre tout aussi bien :

– près de 4 ans (une série d’articles scientifiques me sidère et m’entraîne à rêver une idée de roman qui paraît impossible mais puissamment désirable, dont les enjeux me semblent renversants ; j’ouvre un dossier intitulé « Tête, cou tranché ») ;

– 30 mois (j’habite à Rome depuis peu lorsqu’éclate l’affaire « Mafia Capitale » dont je perçois immédiatement qu’elle pourrait donner un cadre à ce désir de roman pour lequel j’accumule les notes disparates) ;

– 18 mois (le surgissement inopiné d’une salve de phrases gratuites qui se révéleront peu à peu les premières du roman en cours de maturation et à dire vrai sa « matrice » : la forme née de l’incipit m’a octroyé une liberté immense, m’autorisant à jongler à ma guise avec les informations et les sentiments, et c’est depuis ce point, au croisement du monologue intérieur et du discours indirect libre, que le roman a littéralement coulé de source) ;

– ou encore 7 mois (le temps de la plongée effective dans l’écriture, avec un bonheur lui aussi inédit).

Je reprends, en 5 points :

1 – Le 26 juin 2013, donc, le journaliste scientifique Pierre Barthélémy consacre, dans Le Monde, sa chronique « Passeur de science » aux recherches de Sergio Canavero sous le titre « Un médecin italien veut greffer des têtes humaines »1. Barthélémy renvoyait à une étude très sérieuse publiée quelques jours plus tôt dans la revue Surgincal Neurology International2. On y entrait, dans le détail de l’opération, qu’un chercheur turinois, Sergio Canavero, prévoyait de mener à bien d’ici trois ans. Canavero affirmait avoir surmonté la seule difficulté qui jusqu’ici rendrait impossible la greffe de tête, à savoir la préservation de la moelle épinière durant l’opération impliquant simultanément un donneur et un receveur. Pour le reste, greffer une tête ne serait ni plus ni moins compliqué que greffer une main, ou un visage, ou un rein, ou un sexe masculin – greffes devenues sinon courantes du moins relativement fréquentes au long des vingt dernières années. Certainement accentuée par une très ancienne fascination pour les décollations et autres décapitations, ma lecture d’abord dubitative s’est faite renversante. Rien n’arrête jamais le progrès médical, et tôt ou tard, les équipes chirurgicales passeront à l’acte. Mais à quel prix, et pour procéder à quoi, exactement ? Une « greffe de tête », puisque c’est l’intitulé qu’implique la logique médicale, ou une « greffe de corps » ? L’idée ne viendra jamais à personne, même en cas de tumeur cantonnée au cerveau, de désirer greffer une nouvelle tête sur son propre corps. On imagine mieux que, en revanche, un individu sain d’esprit, mais tétraplégique songe à « changer de corps » pour retrouver autonomie, vitalité et puissance sexuelle. Ce qui s’annonce là, c’est une manipulation de l’humain par l’homme tout à fait inédite, dont la seule perspective rouvre jusqu’au vertige la question de la séparation de l’esprit et du corps… Parce que, « mémoire du corps » ou non, s’il est question de séparer mon corps et ma tête, « je » sais très bien où je suis, tout d’un coup. Et c’en est fini de vendre son âme au diable, lorsqu’on peut acquérir le corps de l’autre pour sauver cette âme, dans un fantasme qui renouvelle l’imaginaire de la vie après la mort. Apprendre à vivre avec le cœur ou le rein d’un autre, cela désormais se conçoit. Apprendre à vivre avec le sexe d’un autre et, plus encore, avec la main d’un autre (ses lignes de vie, de chance, sa capacité de préhension, etc.), cela frise l’impensable. Quant à vivre avec le corps d’un autre qui serait mort… La question se redouble : subitement, et de devenir « remplaçable » serait-ce au plan du fantasme, le corps pourrait réellement relever du déchet que l’on traite et recycle sans incidence sur notre conviction d’être des « individus » indivisibles ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’on fait du corps et de la tête qui restent sur le billard ?

2 – Je précise d’emblée (ce que j’ai découvert comme le plus fructueux des hasards en cours d’écriture, et qui a donné des perspectives inattendues au roman) que Canavero poursuit aujourd’hui ses recherches en Chine, à l’invitation des autorités médicales du pays, et l’on sait que la Chine est le pays de tous les trafics d’organes : c’est bien pourquoi Perdre la tête passe par la Chine où les condamnés à mort (Ouïghours, adeptes de Falun Gong, etc.) semblent offrir un inépuisable réservoir de donneurs « volontaires » alimentant le « tourisme de transplantation d’organes » qui ne cesse de prendre de l’ampleur – à titre d’exemple, on peut lire sur la page Wikipedia consacré aux adeptes du Falun Gong3 : « Depuis 2006, il y a aussi eu à plusieurs reprises des témoignages et rapports selon lesquelles les organes vitaux de pratiquants de Falun Gong non-consentants auraient été utilisés pour alimenter l’industrie du tourisme de transplantation d’organes en Chine. Le Comité des Nations unies sur la torture a appelé la Chine à effectuer une enquête indépendante concernant ces allégations. En décembre 2013, le Parlement européen a voté une résolution condamnant les prélèvements forcés et systématiques d’organes effectués par l’État chinois, une pratique qui touche les prisonniers de conscience, et en grande partie les pratiquants de Falun Gong ».

 

 

3 – J’ai donc ouvert un dossier et commencé d’imaginer un roman, mais je me contentais d’accumuler des notes autour de l’idée d’un homme paralysé à la suite d’un accident de voiture, ne supportant pas son devenir de « moitié d’homme » rivé à un fauteuil roulant et suffisamment riche et puissant pour fantasmer une greffe en-dehors du cadre légal. Un second déclic s’est donc produit lorsque, à peine installé à Rome, où j’ai vécu deux ans, j’ai assisté à l’automne 2014 au scandale dit de « Mafia Capitale » ; j’extrais l’un des premiers articles français consacré à cette affaire de corruption à grande échelle qui a donné lieu à une déferlante médiatique4. Sous l’impulsion d’un ancien activiste d’Extrême droite lié à la « ‘NDrangheta », un système de corruption a gangréné toute la municipalité romaine pour mettre la main sur les marchés abondamment financés par l’Europe, d’une part, du recyclage des déchets et, d’autre part, du traitement « humanitaire » des réfugiés – ce dernier, avec l’embrasement moyen-oriental, se révélant bien plus rentable que la bonne vieille french connexion de papy (et bien plus cynique aussi, de fait)… Les têtes pensantes de ces nouvelles mafias n’ont plus rien à voir avec les parrains d’autrefois, et leurs caricatures romanesques. Mon personnage paralytique pouvait, dès lors, graviter dans l’univers politique romain le plus corrompu tout en étant mondain, collectionneur d’art contemporain et entrepreneur de poids, dirigeant entre autres activités une usine ultra moderne de traitement sélectif des déchets… Mon dossier « Tête, cou tranché » (le titre de travail faisant explicitement référence au derniers vers de Zone, de Guillaume Apollinaire) s’est, dès lors, épaissi d’une documentation bientôt débordante sur les principaux acteurs de « Mafia Capitale ». À défaut de trouver la forme pour la mettre en branle, l’intrigue se construisait : lié en coulisse aux nouvelles mafias italiennes, un homme d’affaires mondain et cultivé récemment devenu paraplégique va déclencher un vent de folie après avoir pris connaissance des perspectives médicales ouvertes par Sergio Canavero, fantasmant le miracle de la greffe d’un corps neuf. Sa troisième épouse, nettement plus jeune que lui, en vient bientôt à le soupçonner de prendre cette hypothèse d’une greffe au sérieux. Plusieurs indices lui ont donné à le croire : son mari paralysé serait prêt à mettre en branle tous les réseaux mafieux auxquels il offre une façade légale pour s’approprier le corps d’un autre, un corps en parfait état de marche et sexuellement valide. Et pourquoi pas un corps qu’il aurait lui-même choisi ? Pourquoi pas, par exemple, celui de son amant à elle, dans les bras duquel il l’a précipitée à la façon de Lady Chatterley, insistant pour qu’elle raconte, comme s’il s’agissait pour lui de vivre par procuration ? Tombée amoureuse de son amant et dévorée de culpabilité ou d’ambivalence, la jeune femme s’affole à cette pensée, se convainc de l’imminence de l’enlèvement à visée chirurgicale de son jeune amant, prétend, dès lors, le protéger d’une menace qui n’était – peut-être – que le fruit de sa propre imagination. Et elle ne trouve aucun autre moyen de protéger son amant que de l’abimer, le rendre inapte au recyclage : lui mettre un genou en pièce.

4 – Manquait encore la « forme » ad hoc. Elle a surgi inopinément, quelques jours après que j’ai noté sur un coin de carnet une phrase en colère, qui n’avait pas d’autre finalité que de libérer cette colère et n’avait aucun rapport avec ce projet de roman – sinon que c’était à Rome, sur la terrasse où j’ai écrit dans la foulée et d’un trait les cinquante premières pages du roman, qui n’ont quasiment plus bougé ensuite. Le déclic a opéré à partir de trois phrases qui, de remaniements en remaniements, sont restées les trois premières du roman, telles qu’on peut les lire ici5 : ces phrases étaient, certes, trop longues par rapport aux « normes romanesques » en vigueur, mais elles étaient habitées, portées par un rythme qui est le mien, profondément, tout en provoquant un étrange hiatus narratif. Le décrochage narratif qu’elles provoquent ouvrait, de fait, à un jeu inédit, invitant à jongler dans le même temps avec les pronoms personnels (l’instance narrative employant tour à tour tous les pronoms singuliers, « je-tu-il » ou alors « il-tu(e)-je ») et avec les informations accumulées, subitement allégées d’être ainsi projetées dans les airs du fantasme. Muni d’un tel début, je pouvais circuler à ma guise à travers les éléments accumulés, dans une apparente anarchie évidemment très organisée non pas pour « raconter une histoire », mais pour déployer sous la forme d’un Work In Progress l’enquête du personnage le plus démuni de certitudes raisonnables dans cette histoire : l’amant, qui se réveille genou détruit dans une chambre d’hôpital, une jambe suspendue en l’air, et qui tente, dans sa détresse, de démêler les raisons qui l’ont amené là, lui qui n’y comprend rien à rien. Il va donc peu à peu réaliser que sa maîtresse a pris pour argent comptant le fantasme de greffe de son riche et puissant mari, qui est – peut-être – lié au scandale en cours de « Mafia Capitale », quand bien même il a jusqu’alors échappé aux vagues d’arrestation.

 

 

5 – À partir de là, j’ai plongé à corps perdu (c’est le cas de le dire) dans l’écriture à proprement parler. Et toutes les notes accumulées depuis trois ans, y compris des notes plus personnelles qui n’avaient rien à voir avec ce projet de livre, sont venues se greffer sur le texte qui, je le disais, a coulé de source des mois durant, le dispositif initial me permettant aussi, précisément, de prêter au narrateur/personnage beaucoup de pensées personnelles, informelles, zigzagantes qui, du même geste, lui donnaient une épaisseur, une capacité d’incarnation dans un verbe précipité, enlevé, comme la situation le justifiait. Subitement, le roman devenait aussi une histoire d’amour, d’adultère, une interrogation sur les enjeux les plus sensibles et communs de nos vies singulières. Le dispositif narratif a libéré une possibilité inédite d’avancer en adéquation avec les vertiges scientifiques et politiques du monde contemporain, tout en tenant la gageure de se dérouler, de bout en bout, dans un lit d’hôpital : c’est le monde qui vient au personnage, non pas l’inverse. Et de fait, Perdre la tête en devient aussi un roman sur l’actualité, ou plus exactement sur le bombardement d’informations auquel nous sommes livrés aujourd’hui. Bloqué dans sa chambre d’hôpital où il tente de démêler le vrai du faux, le fantasme de la réalité, et donc de comprendre aussi bien l’affaire « Mafia Capitale » que l’implication de l’État chinois dans les trafics d’organes, le personnage principal s’expose à son corps défendant au bombardement incessant de l’Internet. Ce phénomène culmine dans une scène très brève, mais qui me semble représentative de l’ensemble du dispositif : poursuivant sa quête hallucinée au beau milieu de la nuit hospitalière, l’ordinateur portable sur les cuisses, le voilà bombardé d’informations de la même manière, exactement, que le Charlot des Temps modernes est nourri par une machine sans quitter son poste de travail – et de la même manière, évidemment, quelque chose va – doit – se dérégler, quelque chose se dérègle sous nos yeux, quelque chose dérape qui est, précisément, ce qui fait basculer dans la folie contemporaine cette histoire d’amour sur fond de corruption politicienne et de progrès scientifiques – car enfin, comment aimer dans un univers visant à créer l’homme en kit, celui que le tri sélectif aidera à valoriser économiquement ?

Texte & Photographies © Bertrand Leclair – Illustrations © DR

 

ACTUALITÉS DE BERTRAND LECLAIR SUR D-FICTION

La conversation autour de son roman Par la ville, hostile (Mercure de France, 2016).
Le  making-of de son roman La Villa du Jouir (Éd. Safran, 2015).

  1. http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2013/06/26/un-medecin-italien-veut-greffer-des-tetes-humaines []
  2. http://surgicalneurologyint.com/surgicalint-articles/heaven-the-head-anastomosis-venture-project-outline-for-the-first-human-head-transplantation-with-spinal-linkage-gemini []
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pers%C3%A9cution_du_Falun_Gong []
  4. http://www.liberation.fr/planete/2014/12/07/mafia-rome-ville-offerte_1158784 []
  5. Oui, et puisque ces noms de dieu de foutus foutraques romanciers en savent toujours un poil plus long que leurs personnages quant aux raisons très mystérieuses d’en prendre plein les dents qui sont le lot des-dits personnages, alors, oui, allons-y, songea Wallace après avoir hésité deux heures trente-cinq minutes devant l’écran de l’ordinateur apporté par Fiorenza à l’hôpital San Camillo Forlanini de Rome, où il s’est réveillé hier cloué une jambe en l’air sur un lit médicalisé qui semble si étroit, si dur, si froid, lorsqu’il s’agit d’y coucher seul avec sa douleur et l’aiguillon de ses remords… Il est donc et désormais écrit qu’ici tu t’appelleras Wallace, n’y revenons plus. Te voilà nommé sur la page, Wallace, appelé sur la page pour y répondre de tes actes – car ce qui a déjà été sera et ce qui sera a déjà été écrit, sur la page comme au ciel, ricane Wallace, soulagé d’avoir enfin trouvé un excellent prétexte pour entamer le roman de sa propre vie, s’arracher un instant au goudron des pensées calcinées en s’accordant l’illusion d’une longueur d’avance sur son personnage principal, lui-même, épinglé sur ce lit un bras perforé la jambe droite suspendue devant ses yeux par un réseau de sangles et poulies littéralement intraduisible, à ne plus rien comprendre à rien, ou comment du jour au lendemain tout aura pu être balayé de mes projections, de mes rêves et même de mes craintes, balayé par la TGH, la « Très Grande Humiliation » où me voilà empêtré pour des semaines, grimace Wallace, même pas capable de se lever pour aller pisser tout seul sans parler de s’en griller enfin une petite, putain de merde. []

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