Secrète défense

Ceci est une histoire vraie. Elle m’est arrivée il y a tout juste vingt ans. Il y a désormais prescription. J’effectuais alors mon service militaire à l’École militaire située à l’extrémité d’un vaste jardin public baptisé du nom du dieu de la guerre, Champs-de-Mars. Je passai les dix mois de conscription au sein d’un bâtiment flambant neuf inauguré quelques mois plus tôt par le président de la République Jacques Chirac, chef de l’État, chef des armées, co-prince d’Andorre et chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean-de-Latran. L’édifice était un ancien manège équestre entièrement désossé dont seules les façades subsistaient. L’intérieur avait été creusé sur de multiples étages souterrains et transformé en salles de conférences. Amphithéâtre Maréchal Foch, ainsi fut baptisée la nouvelle construction. Ferdinand Foch, maréchal moustachu de France, de Grande-Bretagne et de Pologne, conduisit à la victoire les forces alliées sur le front de l’Ouest pendant la Première Boucherie mondiale. On y abreuva de sang pur et impur les sillons d’Alsace, de Meuse et Moselle.

Jacques Chirac en Polynésie (DR) et Ferdinand Foch par R. Melcy, 1921

 

L’édification de l’ouvrage et l’excavation des lieux mirent à jour un ancien cimetière de religieuses. Sécurité militaire oblige, l’édifice fut truffé de caméras de surveillance. L’internet civil et autres technologies numériques n’en étaient qu’à leur début mais à l’École militaire, les machines semblaient venir du futur. L’une d’entre elles m’attirait tout particulièrement. Il s’agissait d’un monolithe noir orné de disques durs et de moniteurs où était archivé l’ensemble des fichiers vidéo des caméras de surveillance du bâtiment. L’enregistrement vidéo était activé automatiquement par détection de mouvement. Un couple de tourterelles érigea son nid sous l’une des caméras de surveillance accrochée à la façade de l’édifice. Les battements d’ailes d’oiseaux activaient l’enregistrement et le monolithe noir enregistrait pixel par pixel, niveau de gris sur niveau de gris les allées et venues des tourterelles. Jamais n’avais-je vu plus belle installation vidéo de ma vie. Mais l’objet de contemplation un jour se transforma en cauchemar.

Un matin, l’adjudant en charge du poste de commandement abritant le monolithe me convoqua. J’obéis. Dans le PC sécurité se trouvait également le lieutenant-colonel, le chef de l’établissement. Je découvris les deux gradés, la mine grave et l’œil sombre. D’un ton de reproche, l’adjudant s’exclama : — « Première classe Mercuri, que faisiez-vous hier soir dans la nuit à 23 h 30 au 4e sous-sol de l’amphithéâtre » Interloqué, je demeurai coi. Je quittais tous les jours l’école militaire en fin d’après-midi. Que faisais-je donc la nuit seul dans ce bâtiment ultra-sécurisé ? Je vous pose la question à vous lecteur, car de mon côté je n’en avais pas la moindre idée. L’adjudant avait collecté des preuves et jouant du clavier du monolithe, il appela de ses dix doigts le calendrier des enregistrements. — « Voyez vous-même », m’ordonna-t-il. Et je vis. Et je me vis. Ce que jamais je n’aurais dû voir. De nuit, dans les sous-sols de l’édifice, les caméras m’avaient suivi à la trace. Je vis mon périple enregistré seconde par seconde, me regardant passer d’une pièce à une autre, ouvrant et fermant des portes et à peine étais-je apparu dans l’embrasure d’une d’entre elles, que le capteur de mouvement s’activait — la pièce passant de l’obscurité à la lumière — et la caméra de surveillance imperturbablement se mettait en marche. Une étrange impression de dédoublement se faufila en moi. Pire qu’un miroir, la caméra de surveillance proposait une vision plongeante d’une objectivité imparable comme un miroir mobile, non pas figé sur un mur, mais un miroir que l’on promène le long d’un chemin, ce même miroir qui selon Stendhal définissait le roman1.

Qui dit roman, dit fiction. Était-ce donc une fiction ? Et si oui, cela signifiait-il que j’étais innocent ? Allais-je me réveiller d’une mauvaise passe ? Étais-je vraiment comme le consacre l’expression, au mauvais endroit, au mauvais moment ? Les deux gradés paraissaient de plus en plus soucieux. Comment prouver mon innocence ? Les images ne sauraient mentir. Et pire encore, si une image vaut mille mots, quelle formule magique devais-je prononcer pour faire s’évanouir l’enchantement ? Mon compte était bon. Abattu, je levai les yeux vers le monolithe comme vers une stèle sacrée dans l’attente d’une quelconque miséricorde. Je m’enfonçais dans un silence synonyme de culpabilité. Hébété, je vis poindre dans la brume de mes pensées un peloton d’exécution. Puis je revis le nid de tourterelles, le vol des oiseaux activant la caméra de surveillance, oiseaux qui comme moi avaient été filmés à leur insu. Soudainement, je compris la supercherie. L’horloge de l’ordinateur s’était déréglée, inversant le jour et la nuit. Il n’était pas 23 h 30, 11h30 du soir, quand j’arpentais les lieux au 4e sous-sol de l’amphithéâtre, mais 11 h 30 du matin. J’étais alors en train d’inspecter les salles en vue d’un prochain congrès. Les gradés se résolurent à accepter mon explication. J’étais innocent. Le monolithe noir, lui, survécut-il au bogue de l’an 2000, le fameux y2k lié aux horloges des ordinateurs ? Je l’ignore.

 

Carte postale non datée (fin XIXe – début XXe) de l’École militaire.
Présent dans l’ovale, on distingue le manège équestre devenu en 1997 l’Amphithéâtre Maréchal Foch.

 

Texte © Alessandro Mercuri – Illustration © DR
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  1. Un roman : c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin. Citation faussement attribuée à Stendhal que l’auteur du Rouge et le Noir attribue, lui, à Saint-Réal, homme de lettres savoyard du XVIIe. []

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