Bulle spéculative

Assoupi sur un banc, plongé dans un demi-sommeil, Adam se laissait bercer par le théâtre pictural qui s’animait dans sa tête, ce monde des images qui le dépassait totalement, et au sein duquel il faisait apparemment figure de curieux visiteur. Ce n’était pas la première fois qu’il passait la tête dans l’étrange et presque fantastique monde intérieur qui l’habitait. Il n’avait jamais su si cet univers était le fruit de son imagination ou bien une strate parallèle à laquelle il accédait par la veille. L’univers PIIMS ressemblait aussi beaucoup à une sorte de réalité augmentée infinie, d’immense data-sphère qui le hantait, et quand il entendait le conciliabule des images, il avait du mal à croire que c’était son cerveau qui avait inventé toute cette fiction un peu trop intelligente à son goût. Comme à chaque fois, c’était bizarre et excitant à la fois, mais cette fois-ci, la foule des images l’avait repéré et il se sentait fébrile. Apparemment le shooting photographique qu’il venait d’opérer secouait l’atmosphère et provoquait une nouvelle prise de conscience collective au sein de la société des images. En attendant d’avoir un vrai Parlement qui donnerait toute sa légitimité à la République des Images disait-elle, la Cellule De Crise (CDC) essayait de gérer les situations houleuses, mais comme à chaque épisode, c’était plutôt de l’improvisation à chaud, du pur bidouillage. Néanmoins, les porte-paroles des cinq partis politiques donnaient de la voix, ce qui était plutôt bon signe se disait Adam, espérant y voir un peu plus clair.

Mash-Up

Scrutateur avertis mais gardant toujours un peu trop les pieds sur terre, les Détectives étaient aux aguets et souvent les premiers à s’exprimer, mais la multi-dimensionnalité, le niveau d’enchevêtrement et de flottement de l’univers challengeait toujours plus leur rationalité. Adam s’en rendait lui-même bien compte tant ses investigations picturales dérapaient et partaient dans le décor. Sans aucun doute, les Conteurs, dont le laboratoire fictionnel fomentait des extrapolations et des scripts de narration très librement, voyaient parfois beaucoup plus juste car, ils savaient exprimer des impressions bien plus subtiles. Pour leur part, et cherchant toujours à donner de la valeur aux images, les Maîtres-Figure testaient toute sorte de tactique de décryptage, de screening et d’assemblage ; Adam appréciait leur spéculation poétique, leur art du motif, et leur goût de l’abstraction musicale qui pouvait toucher à l’universel. Codeurs fous ou data-scientistes ésotériques dont on ne savait jamais à quel point ils maitrisaient les conséquences de leur production, les Photo-généticiens étaient à la manœuvre d’une programmation plus ou moins claire et organisée. Et finalement, seuls les Négarchitectes étaient vraiment les magiciens de l’espace. Eux seuls savaient ouvrir à ce point la fenêtre, prendre toute la dimension, voir toute les dimensions du paysage paradoxal bien au-delà des images. Après le drame de l’épisode « Quarks » dont ils avaient tenté de s’accaparer l’autorité, ils avaient lancé l’opération « Mash-Up » en complicité avec tous les autres partis-politiques, et cette fois-ci, avaient réussi à embarquer et même à emballer tout le monde. La CDC se félicitait qu’une forme de consensus tempéré émerge, à croire que le vivre-ensemble était possible et qu’il était même envisageable de se la couler douce dans la République des Images. Le moment était fusionnel, presque utopique.

 

 

Digression

Sur ces mots d’apaisement, Adam espérait trouver un peu de répit mental mais les images qui apparaissait et volaient littéralement dans sa tête provoquaient tant de réminiscences que lui ou simplement sa voix intérieure ne pouvait s’empêcher d’y répondre. Lui-même se sentait devenir Détective, car il retrouvait dans ces mash-up des indices de situation et d’image connues ou familières. Il reconnaissait des bouts du Grand Paris, de Bobigny ou la Défense où il n’avait pas encore été mais dont il avait visité le site web récemment, un magasin de dessin qu’il avait repéré dans le dixième arrondissement, peut-être même des rues du Marais où il avait fait ses toutes premières photographies parisiennes. Lui revenaient des impressions d’ici et d’ailleurs, de Londres peut-être, des États-Unis aussi. Derrière ces glaces, il avait l’impression de reconnaître Gaby, son amie d’enfance, dont il avait perdu la trace, ou encore la salle à manger de ce restaurant un peu daté où sa famille se retrouvait de temps en temps, comme si les époques se télescopaient.

Les silhouettes de deux jumeaux cachées dans ce dédale, puis ces deux mannequins noirs, c’était lui et son double de frère sans aucun doute. Il y avait même la trace de deux papillons dans cette vitrine lui rappelant ses réflexions photographiques du jour. Comment était-ce possible ? La présence de la caméra de vidéo-surveillance le turlupinait également. Était-il sous observation ou était-ce lui l’observateur ? Qui tenait la caméra ? Il ne savait plus où, ou de quel côté il se trouvait. Il commençait à mieux comprendre les points de vue des Conteurs et des Négarchitectes, avec leurs histoires de datatopia. Toutes ces voix résonnaient dans sa tête, et au moment où il se demandait s’il y avait un metteur en scène, un opérateur, un cerveau quelque part dans tout ce maelstrom, la petite chaise vide aperçue l’autre jour, réapparut en un éclair d’instant. Mais cette fois-ci elle était fragmentée, tordue et suspendue en cascade. Quel sens, quelle valeur pouvait bien avoir cette image sortie de ses gonds ? La grille quadrillée et flottante lui faisait penser au système de tuiles digitales qui permettent de restituer à plat ou à l’écran la surface et le relief de la Terre dans les cartographies online. Les Photo-généticiens et les Négarchitectes avaient dû collaborer sur ce coup là.

 

 

Mindscape

Toujours immergé dans son état de rêverie éveillé, Adam avait l’impression de visiter son espace intérieur, son paysage neuronal, son vortex cognitif aurait dit Maurice G. Dantec, dont il avait découvert récemment les écrits complétement dingues. C’était comme si il traversait les strates de sa mémoire, et remontait à sa matrice, sa bulle initiale. L’ambiance y était étrange, plongée dans une semi obscurité. Il ne pouvait s’empêcher de penser à d’autres auteurs qui avaient si bien donné à sentir les profondeurs de la psyché et qui le fascinait tant. Dans La Maison des Feuilles, Marc Danielewski lui donne tout à la fois l’architecture d’un livre à plusieurs entrées, et celui d’une grotte infinie, nichée au cœur de l’espace domestique d’une maison, et où le photographe s’y métamorphose en spéléologue à la dérive. Adam se demandait s’il avait entendu parlé des Négarchitectes. En ce qui le concernait, et malgré sa dimension très abstraite, vide et sidéral, son univers intérieur lui paraissait plus enchanté, plus velouté, plus musical; on était presque dans une boîte de nuit avec ces jeux de lumières et de flash. Il repensait à sa grand-mère évangéliste très pieuse, qui lui racontait comment elle aimait, par la prière, rencontrer Dieu dans sa chambre intérieure. Il n’avait jamais bien compris ce qu’elle voulait dire. Pour lui qui était agnostique, l’intériorité était certes l’espace de la mémoire, de l’imagination, des émotions et de l’intelligence, mais aussi le lieu de la désolation et d’une solitude qui parfois le hantait. En découvrir une vision plus éthérée et légèrement psychédélique lui paraissait merveilleux et lui rappelait son expérience de shooting stroboscopique de tout à l’heure, où il avait improvisé une gestuelle presque chorégraphique sans s’en rendre compte. C’était comme si des fils invisibles reliaient et mettaient en tension tous ces points névralgiques dans la ville, dans sa tête, dans les images et dans l’univers PIIMS. A croire que le dedans et le dehors ne faisaient qu’un, ou bien se renversaient régulièrement, comme si les jeux d’apparition et de disparition, les impulsions réelles, photographiques et imaginaires n’étaient que des variations, des oscillations, des révolutions vibratoires.

 

 

Paysage imaginaire

Il y avait un curieux phénomène d’échelle, plus conceptuel que réellement fractal car l’univers n’était pas proprement régulier et purement mathématique. Ou bien si le modèle était algorithmique, il était bourré de bugs, comme un calcul infini, sans résolution possible. Adam avait en tout cas l’impression que le cosmos informationnel qui se présentait à lui maintenant très clairement était tout à la fois son paysage cognitif, une cartographie attentionnelle retraçant les points où il avait posé son regard plus ou moins lucide, la chaotique data-sphère universelle où s’inventait la République des Images, mais aussi, peut-être, ce que les architectes-urbanistes hollandais MVRDV avait nommé un datascape. La population des images et même les papillons était bien là, il commençait à reconnaître certains des personnages-images, mais en même temps, comme si c’était l’heure de redescendre un peu sur terre, il voyait dans cette vaste architecture sémiotique et stellaire, une nouvelle matière à réflexion sur la ville. Plutôt qu’une simple datatopia reprenant la vue zénithale et à deux dimensions (qu’elle soit fixe sur papier ou dynamique sur écran) des géographes, l’architecture flottante et 3D de ce qu’il avait maintenant envie d’appeler sa « bulle spéculative », était peut-être plus à même de figurer la complexité et la multi-dimensionnalité urbaine.

Que ce soit par ses déambulations ou tout simplement par sa vie quotidienne off et online, Adam se rendait bien compte que la vision verticale des cartographies était très insuffisante pour représenter la ville, de même que le prisme photographique qui met le focus sur l’expérience visuelle, tangible, horizontale et sensorielle du piéton. Le citoyen ne pense pas à l’architecture au moment de voter ; il pense autant à ses voisins et à l’école de ses enfants, qu’à la personnalité des élus, à l’intelligence du programme futur qu’à la conservation des traces du passé, aux services et vitrines du quotidien, miroirs d’une certaine ambiance, qu’à la mobilité, à l’inclusion ou à la sécurité. Il était impossible de dissocier tous ces éléments en mouvement permanent, intérieurs et immatériels, autant qu’extérieurs et sensoriels se disait-il. La narration était un relais pertinent pour exprimer la dimension immatérielle de la ville que ce soit son histoire réelle, ses fictions, sa politique, ou sa réalité numérique, mais c’est alors la vision d’ensemble qui pêchait.

 

 

Sémioscape

Il fallait imaginer d’autre forme de « sémioscape » pour mieux les tordre et les emboiter, pour restituer les calques immatériels et les incidences qui se propagent dans l’espace urbain jusque dans nos têtes, et jusque dans la data-sphère. Les Négarchitectes auraient certainement leur mot à dire à ce sujet. Lui qui commençait à s’intéresser au Grand Paris et qui venait de voir très concrètement combien l’expérimentation artistique transformait son regard, Adam se disait qu’il aimerait bien découvrir la métropole par ses lieux culturels plutôt que par ses cartes, sites architecturaux et images conventionnelles. Il avait envie de tenter une nouvelle expérience pour se faire une première impression avant d’aller plus loin. Plutôt que de parcourir avec son appareil photo la méga-cité qu’il ne pourrait jamais intégralement scanner, il pourrait glaner sur internet des images de la constellation artistique du Grand Paris pour se donner une idée de l’intensité créative et du paysage imaginaire du Grand Paris. Il voyait celui-ci comme une sorte de galaxie où les strates et les constellations urbaines s’imbriquent en un tissu mouvant. Pourquoi pas essayer de tirer des fils conducteurs, tels que celui de lieux artistiques qu’il pourrait visiter au fil de l’eau, au fil de l’aventure ? Et puis c’était une autre forme d’échantillonnage de la ville 3.0, de la Ville 5e écran, peut-être une alternative à la vision bien trop rationalisée et systémique des ingénieurs de la Smart City qui n’arrivaient jamais à le faire rêver. En tout cas, son nouveau protocole pictural était un angle de « sémioscape » possible, une tangente entre les expériences sensorielle et mentale, lui rappelant combien l’image était une membrane souple entre ces deux sphères, un voile si volatil.

Texte & Photographies © Raphaële Bidault-Waddington
Pour lire les autres textes du workshop “Machination”, c’est ici.

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