Le Noël de l’historien

 

Au fond d’un trou vivait l’historien. Non pas un trou immonde, sale et humide, rempli de vers et de moisissures, ni encore un trou sec, dénudé, sablonneux, sans rien pour s’assoir ni pour se nourrir (pas plus qu’un « trou d’homme » pour l’exploration des réalités salissantes de l’existence, quoique, ou creusé par un obus…) : c’était un trou d’historien, synonyme de confort.

L’historien, je l’ai d’emblée imaginé fumant la pipe. Comme le hobbit, mais en plus élégant. « Noël » parce que nordique, un peu. Il me renvoie à mes émotions de garçonnet, un bon feu brûle dans l’âtre, comme dans Dickens ou chez les Muppets, les baies rouges de la couronne de houx semblables aux gouttes de sang sur la neige d’un champ de bataille. Pour moi enfant n’existait guère de différence entre Lancelot sur le pont de l’épée ─ pieds et mains nus sur le fil, ruissellement pur aux confins d’une armure blanche comme la princesse de tel conte d’hiver ─ et les tueries d’Eylau ou même de Stalingrad. Avec les cocardes de la RAF dans un ciel éclatant, loin au dessus des nuages aussi invisibles que les contingences de la vie et de la mort réduites à un trait noir, de fumée ou de plume. La veste de tweed de l’historien… Main dans la main de ces lecteurs d’horoscope n’ayant pourtant pas son intelligence, persuadés tous d’avoir vécu d’autres vies en tant que courtisans de rois poudrés ou dans la peau d’Alexandre ou Cléopâtre.

 

 

L’historien pas moins jobard, en effet, quand il écrit :

« De nouveau nous retrouvons les mêmes plaintes, partout on souligne que les terres ont été mises à mal par la guerre ainsi que par la disparition des tenanciers, victimes de la guerre et de la récente épidémie… Le Conseil fut unanime à considérer qu’il faudrait diminuer d’un quart, voire d’un tiers les loyers des terres domaniales. Le revenu espéré allait bientôt connaître une nouvelle diminution, lorsque fut décrétée l’extinction de toutes les dettes et autres arriérés dus au [souverain], en raison « des pertes essuyées du fait des guerres entreprises pour sauvegarder ses droits et défendre le pays contre [l’indigène] ».

S’ensuit l’une de ces remarques, pleines d’allant, de naturel, qu’on voit fleurir sous la plume de l’historien :

« Le fait qu’en dépit de tout cela, le revenu moyen enregistré par le Trésor durant le mandat de Clarence ait été plus élevé qu’il ne l’avait été depuis longtemps, suggère, dans ces années là, une administration plus efficace qu’il n’y paraît au premier abord…»

Ouf ! L’honneur est sauf ! On comprend ici qu’en raison de cette efficience amoureusement soulignée, et uniquement pour cela, l’historien se montre prêt à pardonner la folle prodigalité d’un pouvoir assez bonasse pour risquer de voir enfler la dette publique par souci de soulager des siennes la populace, si prompte aux jérémiades. La chienlit n’était pas loin. Or…

L’HISTORIEN aime L’ORDRE. C’est là son moindre défaut. D’ailleurs il est impartial, d’une certaine façon, s’appliquant à rendre à César ce qui est à César. Rappelons l’origine de cette expression imagée, qui est, au sens propre, une image, et son inventeur, qui est ou serait le Christ. Au provocateur de service qui pour le compromettre l’incite à se scandaliser de ce que le peuple de Judée doive payer tribut à l’occupant romain, Jésus répond en lui brandissant sous les yeux une pièce de monnaie :

« Dis-moi, petit, tu vois quoi là-dessus ? »

L’autre, contemplant le profil gravé sur la pièce :

« César, maître… »

(Les noms César Auguste étant devenus dès cette époque une appellation générique, il s’agissait, sauf erreur, de l’empereur Tibère).

 

 

Jésus : « Exactement, petit, tu vois César. Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

D’où l’idée, ressurgie récemment, que l’historien de tradition, A.O.C, en plus d’être le garant de repères conceptuels et chronologiques intelligibles, est un bon chrétien. Le genre de chrétien qui pour la Passion blâme les Juifs, et excuse Pilate (au risque d’entrer en contradiction avec lui-même, n’ayant d’habitude pas de mots assez durs pour qualifier un dirigeant faible et influençable). L’essentiel, pour notre historien, est qu’un Ordre Nouveau soit au bout de la route tracée par l’a-vau-l’au de l’ancien, lequel en devient presque louable : Une Rome est une Rome est une Rome, du Tibre à la Volga en passant par le fossé rhénan et les plaines danubiennes, d’Auguste à Charlemagne et au pape Grégoire VII, de Charles Quint à l’autocratisme moscovite ressuscité (qu’encensent les ex-croisés de l’anticommunisme, mais qui criminalise les atteintes à la mémoire de Staline). Le Christ, certes, s’est abondamment présenté comme un fauteur de désordre. Et si l’historien est souvent d’un parti, là n’est pas l’essentiel. Le principal est l’après-coup, qu’aux plus sanglantes dissensions (sans lesquelles, notons-le, il n’y aurait pas d’histoire) soient trouvées des solutions élégantes, comme au compromis d’Augsbourg :

« Cujus regio, ejus religio – Tel prince, telle religion ».

 

 

Prendre au pape pour redistribuer entre les princes le privilège d’ordonner à la populace ce qu’elle devra croire désormais, ordonner, ordonner, ordonner donc jusqu’aux âmes, devant tant de beauté l’historien n’est plus protestant ni catholique mais mathématique : combien de divisions pour refaire un tout, blindées ou comptables, la dîme c’est le dixième et qu’importe qui la touchera, ou sous quelle forme. Il n’en usera pas différemment à l’égard des monarchies pétrolières, où jeter la première pierre n’a jamais été un problème, sinon de préséance, comme envers tous les autres amis de la stabilité.

 

 

L’Habeas Corpus à condition d’être limité au petit nombre n’est pas ennemi de cette stabilité, aussi faudrait-il être comme les Français obsédés par la centralisation (pour eux l’essence du Progrès) pour ne pas déceler un effet « Magna Carta » positif sur le long terme. Il va de soi que l’historien en convient, en dépit de circonstances locales qui peuvent là-dessus infléchir sa vision. Qui veut que si l’ordre de la société passe par la domination d’une élite, l’arbitraire d’un seul risque de la rabaisser dangereusement.

Plus surprenante peut nous apparaître la propension de ses homologues et successeurs à prétendre voir dans la dérégulation libérale la forme la plus parfaite de cet ordre vers lequel aurait de tout temps tendu le progrès historique ─ c’est la vision déterministe ─ ou dont soit le maintien, soit le rétablissement sont du moins promus enjeu principal et seule issue souhaitable des vicissitudes (elles spécifiques, non interchangeables) attachées aux temps passés et à venir. Sitôt qu’on parle économie, il devient soudain bon de tout laisser faire et de tout laisser aller, quand notre historien nous a pourtant mis en garde, entre deux bouffées de sa pipe, contre tout affaiblissement du pouvoir central… De la ferme administration (main de fer, gant de velours, etc.) à la fiscalité zéro, que ne pouvons-nous lui demander quel chemin a pu les mener à la divinisation du libre marché ! Au coin du feu, une fenêtre à meneaux à l’arrière-plan faisant en ce Noël rêvé office d’image pieuse, peut-être l’historien reviendrait-il alors à l’anecdote évangélique déjà citée afin de s’essayer, latiniste bien évidemment, à une preuve par le génitif… La pièce à l’effigie de l’empereur brandie par le Christ, nous dit-on, porte la légende :

« De César » ─ ELLE VIENT DE LUI.

La richesse doit retourner à ceux qui la captent, ceux qui impriment leur nom sur l’argent. En ces temps de virtualisation croissante de la monnaie, il semble que cela doive s’appliquer tout particulièrement aux compagnies émettant des titres. Ou du moins à leurs actionnaires.

 

 

L’idée, c’est bien connu, est que l’on crée de la richesse en s’enrichissant. Le travail est sans valeur, terne et lourd comme le plomb, ça ne vaut rien, seule la finance dispose de la magie nécessaire pour le changer en or. Aussi la richesse par un magnétisme naturel lui revient-elle, et lui revient de plein droit. Das Kapital : si Kaiser est le César allemand, le capital, dérivé de l’italien plus moderne désigne « le principal » tout en restant impérial, la tête ou le chef. Ce mot, d’après l’omniscient ou peut-être omnipotent Wiktionnaire serait « le doublet savant de l’ancien français chatel, « patrimoine », « biens mobiliers en bétail » qui se retrouve (levez la main si vous vous reconnaissez) dans cheptel ». Comment s’étonner dès lors que l’idéal du bon pasteur, cher à l’historien laïc mais pieux à sa manière, puisse trouver une incarnation convaincante dans les agents et forces économiques qui à chaque instant de notre vie nous montrent la voie à suivre par leurs injonctions sans cesse réitérées, pareilles aux aboiements de chiens de berger enveloppant le troupeau d’un tourbillon de vigilance instinctive ?

Intérêts et capital, ceux-ci excitent plus que celui-là. L’historien distribuant les lauriers sous sa couronne de houx, les pieds dans ses pantoufles, n’apparaît pourtant pas un tempérament excitable. L’anarchie l’amuse, il ne saurait la cautionner. Qu’il se rassure, l’exigence de sécurité survit au moins d’État : la sécurité de rafler la mise après le « rien ne va plus » qui aura mis tout le monde dans la m… (L’historien insisterait sur les poins de suspension). Le mouton sera toujours tondu pour financer malgré tout les fonctions régaliennes, l’honneur est sauf et l’ordre, à terme, restauré.

 

 

Texte © Frédéric Moulin – Illustrations © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Les Statuts de K”, c’est ici.

Frédéric Moulin a publié le roman Valeurs ajoutées (IMHO, 2010) et contribué aux ouvrages collectifs Mutantisme : Patch 1 .2 (Caméras Animales, 2016), Rue des lignes 2013 (Zadig Buchhandlung, Berlin, 2013) et Ballade de Berlin à brèche+8 (Fabrice Benoit, 1999). Il vient d’achever un récit écrit à quatre mains, avec Éric Arlix, sur les libertariens et le seasteading intitulé Agora Zéro (2016, en lecture). Le workshop Les Statuts de K. est conçu comme un « ABC de la ségrégation » traité sur le mode fictionnel, et dont les différents volets s’appuieront sur plusieurs traductions-adaptations d’un texte juridique ancien afin d’interroger l’essence de la logique coloniale.

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