Femmes : Lisez Sade de toute urgence !

 

Je ne sais pas ce qu’est le « making-of » d’un livre mais il semblerait que ce soit tout à la fois la cuisine dans laquelle il a été fabriqué, le chaudron dans lequel il a cuit, les épices qu’on y a jetées, la cuiller avec laquelle on a touillé tout cela et éventuellement les fées bonnes ou mauvaises en compagnie desquelles on a imaginé et réalisé sa recette.

Une seule fois Sade se prête à cet exercice et, en juin 1791, écrit à son ami et avocat aixois Reinaud :

On  imprime actuellement un roman de moi, mais trop immoral pour être envoyé à un homme aussi sage, aussi pieux et aussi décent que vous. J’avais besoin d’argent, mon imprimeur me le demandait bien poivré, et je le lui ai fait capable d’empester le diable. On l’appelle Justine ou les malheurs de la vertu. Brûlez-le et ne le lisez point si par hasard il vous tombe sous la main. Je le renie, mais vous aurez bientôt le roman philosophique, que je ne manquerai certainement pas de vous envoyer…

 

 

Toute la correspondance de Sade – et du même coup mes deux livres, Sade et ses femmes (François Bourin, 2016) et Comprendre Sade (Max Milo, 2012) – pourrait être lue de cette manière comme le « making-of » de l’œuvre de Sade, de l’œuvre dans toute sa diversité : du théâtre aux contes, des contes à rire aux contes noirs, des romans anonymes au grand roman philosophique, mais pour la lire ainsi encore faudrait-il éprouver quelque amitié pour l’homme Sade et quelque sympathie pour ses plaisanteries. Dans cette lettre à son « ami », bien sûr, il plaisante, quoiqu’à demi, comme toujours, il emprunte pour l’écrire dit-il « la voix de l’âne » alors que son ami avait emprunté « la voix du rossignol » pour lui raconter de merveilleuses fariboles en réponse à sa demande d’argent. C’est la voix de l’âne qu’il fera encore entendre à Charenton, en réponse à son fils lui reprochant d’écrire, quoi qu’il écrive d’ailleurs. Que ceux qui le laissent « tout nu » ne viennent pas lui reprocher l’immoralité de ce qu’il doit faire pour survivre, pour survivre financièrement, pour survivre tout court comme à Vincennes ou à la Bastille. Pas un instant il ne faut croire que Sade renie quoi que ce soit de son œuvre, pas un instant il ne faut le prendre au mot. S’il en parle à Reinaud, c’est parce qu’il en est très fier de cette première Justine qu’il écrit alors qu’il est, en 1791, et pour la première fois depuis bien longtemps, libre et aussi heureux, dit-il, qu’un « curé dans son presbytère » avec son amie Constance, sa « Sensible » à qui il dédie d’ailleurs cette première et très vertueuse Justine toute bardée de métaphores et qui n’emploie pas encore « les mots de l’art » comme la suivante. Je ne crois donc pas personnellement que la lecture de la correspondance rende plus facile l’accès à l’œuvre, à preuve, l’usage qu’en font la plupart des commentateurs y compris les plus autorisés qui n’y voient que suite répétitive et ennuyeuse de caprices, d’accès de colères lui déniant du même coup toute valeur tant humaine que littéraire. Un éditeur m’a même dit « c’est très plat », sûrement déçu de ne trouver aucune monstruosité à se mettre sous la dent. Au besoin certains même rajoutent des détails croustillants pour rendre le plat plus alléchant, ainsi Le Monde annonçait à sa Une :

Curiosités de la BNF : le manuscrit de Sade dans un godemiché », une fois le journal ouvert on découvrait une lettre autographe de Sade dont, nous disait Jean-Michel Normand auteur de l’article, « le manuscrit, dissimulé dans un godemiché, avait été jeté depuis sa cellule par le « divin marquis » en 1789 ». N’ayant jamais entendu parler d’un jet de godemiché par Sade je me précipitai sur ce savoureux inédit et, ô déception, découvris une lettre que Sade écrivait à sa femme le 14 août 1787, « rien de plus sec que votre lettre » lui dit-il d’ailleurs, et Sade n’ayant pas pour habitude d’envoyer des lettres à sa femme en les jetant par la fenêtre dans des godemichés deux ans après les avoir écrites, je commençai à très fortement douter de ce jet de godemiché et, dois-je le dire, de l’existence même de cette fenêtre à la Bastille, par contre aucun problème la lettre était authentique  mais le journaliste ne lui consacre pas une ligne et pourtant c’est une petite merveille d’humour :

Il ne paraît, en vérité, pas que vous vous soyez baignée aujourd’hui, car il est impossible de voir rien de plus sec que votre lettre. Égayez donc votre style, on vous en conjure. On est en prison et on a besoin d’être dissipé. Les choses les plus monotones peuvent s’écrire gaiement. Vos bains ne vous empêchent-ils pas de venir lundi ?… Je n’ai point encore commencé les miens. Nous n’avons plus d’eau chez nous. C’est ce qui fait que de dépit je me suis baigné ce soir dans du vin. On vous embrasse.

Égayer son style, se moquer comme lui de tous les commentateurs pisse-froids et « vertueux » se scandalisant de sa vie et de son œuvre, peut-être est-ce la seule manière en obéissant à l’injonction de Sade de parvenir à le rejoindre et à comprendre son « stoïcisme heureux » et à comprendre aussi pourquoi ce « monstre », cet abominable « fasciste » « sadique » effroyablement misogyne décrit par Michel Onfray, le procureur de notre république des lettres, était aimé de beaucoup de femmes, et d’abord de la sienne : « Je vois très peu mais très peu, dans toute l’étendue du terme, d’âme et de cœur comme le tien. Si ta pauvre tête ne s’en écartait pas quelquefois pour écrire des choses peu convenables, tu serais l’être parfait mais tu le seras toujours pour moi. », lui écrivait-elle en juillet 1781. D’accord, elle le quittait, neuf ans plus tard en 1790, au moment où la suppression des lettres de cachet, lui ouvrait les portes de Charenton où il avait été transféré d’urgence le 3 juillet 1789 après avoir hurlé, non par la fenêtre, mais par le porte-voix improvisé que constituait le conduit déversant ses « eaux usées » (doux euphémisme) sur la place, que l’on égorgeait à la Bastille. Mais ensuite Constance, la fidèle Constance à qui il lit à chaud ses manuscrits et qui, non contente de l’avoir sauvé de la guillotine prend près de lui une chambre à l’hospice de Charenton, comment comprendre Constance sinon en supposant que, finalement, Sade devait être un homme aimable pour avoir été autant aimé ?

 

 

Que faire d’autre pour vous donner tout à la fois envie de lire l’œuvre de Sade et mon livre puisque, bien sûr, c’est pour cela que je fais ce « making-of » ? Peut-être simplement vous en citer la conclusion ? : « Si vous voulez vraiment me prendre à la gorge pour que je porte un jugement sur le rapport de Sade aux femmes, je vous dirai deux choses : Sade a souvent préféré, à sa femme et même à l’amour de sa vie, sa belle-sœur, un abbé, ses valets Latour et La Jeunesse, pour lui rendre quelques « services ». Peut-être même, ses contre-performances sexuelles le condamnaient-elles, pour éprouver quelque plaisir, aux relations tarifées ou aux prémisses qui, à l’époque, étaient sur le marché. Est-ce acceptable ou non ? Force est de constater que Sade, s’il dissimule, ne ment jamais. De cette sexualité parallèle, sa femme, sa belle-sœur, Milli Rousset, plus tard Constance, sont parfaitement au courant, ce qui ne les empêche pas de l’aimer sans réserves et tel qu’il est. Comment cela est-il possible ? Je n’en sais rien, mais il est sûr que, s’il y a dans la vie de Sade deux sorcières, (deux belles-mères), qui vont le poursuivre de leur « cagotisme infâme » et se repaître de ses souffrances, il y a aussi, tout du long, des femmes qui, au contraire, vont tout faire pour le protéger, le divertir, le servir et cela, simplement, parce qu’elles l’aimaient et le trouvaient aimable.

« J’écrirais sur la tête d’un teigneux pour vous dire que je vous aime. On peut vous faire cet aveu sans danger, n’est-ce pas ? », lui écrit Milli, son amie Milli Rousset, dans son style inimitable.

Aujourd’hui quel danger peut présenter le fait d’aimer Sade et de l’avouer ? Aucun, en tout cas de la part de Sade, alors, un conseil, et j’en termine : Femmes, lisez Sade de toute urgence ! Un homme tendre qui fait, le sourire aux lèvres, l’apologie du vice, ça libère dans un éclat de rire des hommes noirs qui, le couteau à la main, font l’apologie de la vertu. Quelle douce et nécessaire thérapie de la naïveté féminine !

Texte © Marie-Paule Farina – Photographies & Illustrations © DR

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