Le poète des choses horribles

 

– Papa, j’aimerais beaucoup être poète.
– Eh bien, fiston, ça fait plaisir d’entendre ça. Je suis content d’avoir un fils écrivain.
– Oui. Commet on fait ça ? Écrire de la poésie ?
– Hein ? Ben, je n’y connais rien. Je pensais que tu avais une petite idée.
– Non.
– Pas la moindre ?
– Non, pas la moindre.
– Pourquoi alors soudainement tu veux être poète ?
– Parce que j’ai un copain à l’école, Caloaninho, qui dit que c’est bon pour les filles.
– Comment ça, bon ?
– Il dit qu’elles vont vouloir avoir du sexe. Avec moi, je veux dire.
– Ah je vois… « du sexe ».
– C’est ça.
– Bon, je ne sais pas. Là, je crois que je ne peux pas t’aider.

 

Quelques jours plus tard.

– Regarde, papa, j’ai écrit un poème.
– Oh, c’est bien ça fiston, montre-moi.

Poème pour le sexe

Fillette
J’écris ce poème
Pour avoir du sexe avec toi

– Hein ? Mais, qu’est-ce que …?
– Alors, tu trouves ça bien ?
– Hem, je ne sais pas. Je ne crois pas, en fait. À mon avis, ce n’est pas de la poésie.
– Ah, bon ? C’est quoi alors ?
– Eh bien, comme je t’ai dit, je ne m’y connais pas vraiment.
– Alors, comment tu sais que ce n’est pas de la poésie ?
– Parce que c’est trop plat.
– Je ne devrais peut-être pas essayer d’être poète.
– Non, ce n’est pas ça… Bien, je vais essayer de trouver des poèmes et je te les montre ensuite, ok ?
– Ok.

 

Quelques jours plus tard.

– Regarde, fiston.
– Quoi ?
– J’ai fait une petite recherche. Je vais te lire un poème d’un grand poète brésilien. Voilà :

Ô, Écouter les étoiles !
Assurément (direz-vous) tu as perdu la raison !
Et je vous dirais, cependant,
que pour les écouter, je me réveille souvent
et j’ouvre les fenêtres, blême de stupeur…

– HAHAHAHA !
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Mais papa, je ne peux pas écrire comme ça.
– Et pourquoi pas ? Ce poème est considéré comme très beau, c’est un grand poème.
– Mes amis vont se moquer de moi, ils vont dire que je suis un pédé si j’écris comme ça.
– Bon, je…
– Personne ne parle de cette façon. Ça fait trop gay.
– Eh bien, je…
– Laisse tomber.

 

Quelques jours plus tard.

– Regarde papa. J’ai écrit un autre poème.
– Ok, je t’écoute.

La chatte de ma mère

Maman
Ta chatte est horrible
Et elle pue.
C’est un grand trou moche.
C’est de là que je suis sorti, pourtant je suis beau.
Il y a plein d’hommes qui entrent dans ta chatte.
Tu es une prostituée.
Je voudrais que tu me donnes
Un peu de l’argent que tu gagnes
Pour que je puisse m’acheter des bonbons
Et pour que je puisse sortir avec une fille
Et avoir du sexe avec elle
Comme toi avec tous ces hommes,
Du sexe crado et pornographique.

 

– Alors papa, qu’est-ce que tu en penses ?
– Tu veux vraiment le savoir ?
– Oui.
– C’est l’une des choses les plus abominables que j’ai entendue de toute ma vie. Comment peux-tu parler de ta mère de cette manière ? Ta mère a toujours été une femme correcte. Je ne comprends pas pourquoi tu fais ça…
– Ah, papa, tu n’y comprends rien. Ce n’est pas moi qui parle, c’est mon « moi lyrique ». J’ai appris ça à l’école hier.
– Hum, mouais…
– Ce n’est pas moi qui écris cela. C’est comme si c’était un autre moi.
– Je comprends. Mais cela n’en reste pas moins horrible ce que tu as écrit.
– Ah bon ? Il se peut que je devienne un poète de choses horribles.
– Tu n’as pas lu les poètes dont je t’ai parlé ?
– Si, un peu. Je les ai trouvés horribles. Super ringards. Si j’écris comme eux, mes amis vont me chambrer jusqu’à la fin de mes jours. En plus, ils sont tellement ennuyeux qu’ils donnent envie de dormir. Aucune fille ne va vouloir coucher avec moi.
– Hum.

 

Quelques jours plus tard.

– Alors, fiston, tu as écrit d’autres poèmes ?
– Oui.
– Pourquoi tu ne me les as pas montrés ?
– Ben, parce que tu n’aimes pas ce que je fais.
– Ce n’est pas ça, c’est que…
– Mais si tu veux, je t’en montre un.
– Ok, fais voir.

Les couilles de mon père

Le scrotum de mon père
Est moche.
Il pue
Et il est horrible.
J’ai envie de vomir
Rien que d’y penser.
Mon père
Aimerait lécher
Ses propres couilles
Et embrasser
Son cul.

 

– Hum.
– Je savais que ça ne te plairait pas.
– Dis-moi, tu ne voudrais pas écrire quelque chose de plus… traditionnel ?
– Comment ça, traditionnel ?
– Ben, Traditionnel.
– Tu veux dire comme ce truc de lopette que tu m’as montré ?
– Fiston, ce n’est pas un truc de lopette. Regarde, voici un petit poème que j’ai écrit :

La couleur du ciel

Regarde la couleur des fleurs
Regarde le bleu du ciel
Oh ! Mais quelle joie
De pouvoir marcher parmi les papillons
Qui sont de la couleur du ciel.

 

– Papa, c’est une des pires choses que j’ai entendue de toute ma vie.
– …

 

Quelques jours plus tard.

– Fiston, j’ai trouvé un de tes poèmes sur la table. Je n’aime pas le style, mais je le trouve quand même intéressant.
– Quel poème ?
– Celui-là :

Un père attardé

Mon père est un attardé
Un mongoloïde
J’écris un poème
Pour dire combien il est attardé
Ensuite, je lui dis que c’est mon moi lyrique qui parle
Et il me croit.
Il n’y a qu’un idiot complet et un mongoloïde
Pour croire un truc pareil.

 

– Ah, oui. J’aime bien ce poème.
– Eh bien, je trouve intéressant ce côté métalinguistique.
– Méta quoi ?
– Ce que tu as fait… parler de ton propre poème et faire référence au moi lyrique, et…
– C’est moi-même qui dis ça, pas mon moi lyrique.

 

Texte © Rafael Sperling – Illustrations © Guy Charnaux – Traduction © Stéphane Chao
Cette oeuvre a fait l’objet d’une adaptation audiovisuelle, présentée au festival de film d’animation d’Annecy et sera diffusée sur Arte, dans l’émission « Court-Circuit Magazine » le 18 novembre 2017 à minuit.

Rafael Sperling est né en 1985 à Rio de Janeiro. Compositeur et producteur musical, il est l’auteur de deux recueils de nouvelles. Certaines de ses histoires ont été publiées dans la Folha de S.Paulo, le journal le plus important du Brésil, et ont été traduites en anglais, espagnol, français, allemand, basque, bulgare et catalan. En France, il est publié dans les revues Le lampadaire, Le paresseux littéraire et Chemin faisant.

Stéphane Chao est né à La Rochelle en 1974. Il vit au Brésil. Traduites en roumain et en portugais, ses nouvelles ont été publiées en France dans diverses revues, notamment L’Atelier du roman et La femelle du requin. Sa nouvelle A lei de ouro a été primée dans le cadre du festival Lapalê à Rio de Janeiro.

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