Une combinaison

La voici ayant lieu, cette relecture, fumant un petit cigare par feuillet, volutes envahissant la chambre jusqu’à l’insoutenable : ceci dont je me souviens, peut-être ineffectif en cette heure, ne fumais-je pas alors plus qu’il eût été possible à quiconque de fumer ? J’en emprunte, de ce souvenir, les volutes pour ce qu’elles sont et furent, comme un voile en cette chambre ou une immatérielle tenture, mais ». J’interromps le fil de la citation, non que le quatrième cesse d’écrire, ou plutôt il cessera dans un instant, telle sonnerie d’un appel qu’il n’attendait en rien, décroche le combiné, combinant à ce geste celui d’allumer un cigare, puis parle ou plutôt répond s’il est questionné, questionne à son tour d’un qui parle, qui n’est encore que voix et non figure dans l’ordre de ce qui survient, le combiné en effet ne restitue pas le visage, introduction à la figure [le corps total], en l’absence de tout écran qui lui serait lié, le siècle n’y est pas encore, mais la seule parole à distance [quelle distance ? D’où est-il appelé, à parler ? Et répondra-t-il à toute question, s’il ne s’y sent tenu ? Tenu à nulle réponse, même. Il le fait savoir et, ayant suffisamment parlé, raccroche. Qu’était-ce que cet appel ?]. Il reprend la relecture s’il n’en a pas perdu le fil, qu’il prolongera écrivant, peut-être de seules notes, tandis que lui parvient un bruit de train passant à vitesse extrême au risque de percuter plus d’une fois des fragments de la faune locale, il semble que le machiniste n’en ait cure, circulant dans l’urgence mais de quoi ? La fenêtre, dans le grand jour, et soleil qui n’était alors que rareté, irradiant en ce versant la contrée pas moins aquatique que céleste, dont il saurait rejoindre le rivage, pour une promenade susceptible de lui faire oublier un temps Nighthawks, or est-ce ce qu’il réclame ? Circulant en cette chambre comme s’il y cherchait un introuvable objet, ou alors une note, sait-il laquelle au juste, il se souvient d’une note dont il n’a plus de souvenir, si ce n’est qu’elle fût tombée à pic, l’aura-t-il rêvée ? Comment la retrouver sinon parmi le millier de feuillets en présence, de surcroît s’il n’en a plus de souvenir ? Si ce n’est celui seul de sa récence, possiblement dès lors en une pile sur sa table, lance la recherche puis renonce ayant parcouru les feuillets les plus en surface, il y a perte voici ce qui se déclare, sera-ce toutefois perte, au bout du compte, que cette perte s’il l’oublie, perte encore, avec l’acheminement des heures, engageant d’autres notes, mais de quel ordre, et quel en est l’objet, l’on se figure sans trop de difficultés — Nighthawks. Et c’est voir juste. Plus que jamais ce tableau dont la scène n’a pas été épuisée encore, est-elle toutefois vierge encore, nous n’en aurions rien dit, et cela comme afin de la protéger.

Presque, il pousse la porte du Phillies [Part XI], avec sorte d’effet de resserrement du lieu qui de mémoire lui semblait plus ample, presque une exiguïté, qui revient sans doute à négliger l’ouverture par le vitrage, telle fraction de cité qu’éclaire le néon du Phillies : s’en écartant la cité est plongée dans la nuit noire en l’absence il semble de tout réverbère, dissuadant tout promeneur de s’y éterniser, celui-là même que le quatrième sera avec la fermeture du Phillies, mais ce dernier ouvre, les y voici, faucons, tous quatre sauf à ce qu’il y ait retard d’un ou de plus d’un, la somme des faucons n’est-elle pas visible ? Il entre ça n’est qu’entrant, son regard était ailleurs, que se confirme le quatre, lui quatrième, puis qu’advient-il ? Ce qu’il advint hier, avant-hier, et ainsi de suite dans l’antériorité jusqu’aux premières esquisses de Nighthawks : telle conversation et staticité de tout faucon la déployant, se réitère avec telle variation qui est précisément ce que tous attendent, à savoir, comment se défaire de la dictée, depuis ce texte originel disparu, dont de seuls fragments, pour reste, s’effilochant, traversent les nuits, et que fixent certes chaque fois les bandes, or tournent-elles à vide s’il n’en est pas d’écoute ? [Leur existence serait gardée tue, une rumeur seule… Ressorties finalement en une salle des ventes dans le XXIème siècle pour disparaître cette fois pour toujours. La question saurait-être : en existe-t-il un double ? Et quel en sera le sort ?]. Cette fois regard tout en profondeur de la femme-faucon à l’endroit du quatrième, dont il se sera détourné sous l’effet d’une possible gêne, le temps toutefois d’en apercevoir d’inédites lueurs, qu’il se figure chargées de promesses [d’un bonheur oublié ?] quoique simultanément circule en lui la sorte de constat, tiré d’on ne sait quel savoir divinatoire, que cela finira mal [quoi à cet égard du deuxième faucon ?], que cela ne peut que mal finir, il oublie cela ou s’y efforce, stagnant dans l’inconfort de l’actuel trouble, il saurait s’être mépris du tout au tout, non, impossible, d’ailleurs le regard, d’une égale intensité, est renouvelé en cet instant même et le sera plus d’une fois encore.

S’il rapporte cela par écrit, retourné en sa chambre, il rayera, afin d’annuler, quoi, l’inéluctable ? Il aurait à faire, reprise des notes ayant sommeillé de longues heures, p. 157 : « À l’appui de l’une d’elles, que je retrouve, toute récente, peut-être la dernière, me lancer, je puis dévier de son programme à tout instant s’il me semble brusquement inepte, a fortiori s’il s’écarte de l’objet que sera toujours ici le Phillies, je m’y tiens autrement dit, au risque de voir se réitérer le coup de tonnerre de la veille je veux parler de la scène des regards, adressés par la femme-faucon, quelqu’un aura prononcé, mais en coulisse, quoique distinctement audible, le nom d’inéluctable, y a-t-il lieu dans ce cas de laisser se faire les choses, quelle lutte serait-ce dans le cas contraire ? Nous tombons dans le trivial qu’y puis-je, ou alors préalablement qui suis-je, pour mériter de tels égards, la femme-faucon m’aura toujours semblé intouchable or voici que la pensée de ce toucher se fait jouir, jour voulais-je écrire, en tant que figure de l’incontrable, or ». L’on sonne une fois encore, appel qu’il laisse retentir à plus d’une reprise puis décroche c’en est tout de la lancée, sur l’or même, d’un fil qu’il ne retrouvera jamais peut-être y compris s’il lui faut écrire encore, l’appel ayant pris fin qu’était-ce [Qui était-ce ? Et raison de l’appel ?]. Il reprend, raye l’or que contenait la phrase à sa pointe, phrase qu’il annule in fine y substituant telle autre, sans commune mesure, puis tombe de sommeil, a-t-il été dit que la chambre contenait un lit ? S’y effondre, la suite, si tardive soit-elle, est dans le songe, la cité, de désertée qu’elle était jusqu’alors, graduellement se repeuple, par dizaines, centaines, comme s’il était possible, sans plus de crainte désormais, d’y retourner massivement, jamais en tout cas un faucon n’aura évoqué la cause de sa désertion, non qu’elle fût alors énigme, ou alors trop lointaine pour se la rappeler, le silence quoiqu’il en soit aura longtemps pesé, comme indestructible or voici que l’on parle à présent, à savoir ceux qui reviennent, et il y a comme liesse, fût-elle provisoire si se déclare, qu’y peut-il, rêveur incontrôlable, une nouvelle alerte, modification aux derniers instants de la tournure du rêve. Dont il se réveille, dirigeant ses pas vers les volets qu’il ouvre ciel nocturne encore, il attendra peut-être une moitié d’heure [s’il détient quelque chose de tel qu’un cadran qui puisse signaler l’heure, et la signaler sur l’heure] que survienne l’aurore, afin d’effectuer quelques pas dans le grand air, regard fiché dans les tracés sidérants, sidérantes couleurs — ce que donne en cet instant le ciel — puis retourner [devient l’unique pensée] si la dernière séquence ne sait plus attendre.

Plus d’une heure tourne, cette fois il y a cadran, subsistait un doute quant son existence, le voici, indiquant en toutes lettres « Plus d’une heure. » Alors s’attable, mais dans l’urgence, affectant l’écriture de cette urgence même, comme s’il était appelé ailleurs, le temps ferait défaut ce jour, n’être dans l’écriture qu’avec cette pensée de l’action future, peut-être imminente, dont il ne sait rien toutefois, peut-être se lever, d’un pas sans destination sûre en cette chambre, puis brusquement, se tournant : Nighthawks. Une figure manquante, le quatrième — n’a pas investi encore la scène. Et cela apparaît, Hopper en travaille sur la toile et au crayon le contour, tandis que la nuit tombe : toute une fraction de jour, non décrite, saute, qui n’était qu’attente. Presque, il pousse la porte du Phillies [Part XII], et prend place, la femme-faucon le salue il semble, fait qu’il manque, la voix peut-être en était trop fébrile sous l’If you go assourdissant — pour qu’il entende, lui en tient-elle aussitôt rigueur ? L’avenir proche le dira, le deuxième faucon d’ici-là est négligé, comme s’il n’en était plus d’existence, ou alors celle d’une figuration seule dans le Phillies, y compris s’il parle, mais c’est alors comme dépassé par la tournure de la scène, car il perd la femme-faucon, et la perd pour toujours, leur proximité sur la toile — qui aura longtemps suggéré l’union — n’y fera rien, perte disais-je, perte une fois encore, et à tout jamais. Mille péripéties font suite dont d’autres regards que lance j’allais écrire la flamme-faucon [l’« en flammes » se réitère], ainsi cette fois que paroles, qu’un narrateur à la crête de son art décrirait un à un jusqu’à plus soif, déployant plus de feuillets que je ne le saurais moi-même, les noircissant, comme s’il fallait une surcharge de ces derniers. Le quatrième retourne, mais accompagné cette fois — un épisode semble manquer, comptant probablement parmi les péripéties dont je me décharge, n’en évoquant aucune — de la femme-faucon, voici alors l’inéluctable, la chambre est en un désordre sans nom, le quatrième a à peine le temps d’enfouir en une armoire les bandes de la nuit, qu’il se voit propulsé sur le lit, sans même le temps d’un mot, ni celui de se défaire, si telle est la pensée, de l’emprise soudaine de la femme-faucon, il voudrait que l’on prît le temps — fumer un cigare par exemple —, les longues heures de la nuit restante, afin de faire droit à ce que l’on dit être les préliminaires, et ce faisant ne rien rater du possible charme de l’union graduelle des corps. Ici, quantité de grades sautent, pour n’aboutir qu’à l’accouplement sitôt dévêtus l’un et l’autre.

Et presque, il en avait oublié les mouvements et gestes, l’instinct [une certaine mécanicité à l’œuvre] rétablit l’ordre perdu des choses. Perdu en ce qu’oublié. Tout aura fulguré, la femme-faucon est à présent assise, nue et d’une blancheur plus que saisissante, sur le lit, fouillant en son sac afin d’en extraire en premier lieu un peigne, coiffant sa longue, longue chevelure blonde, qui est voile au-devant, selon elle, de sa maigre poitrine fût-elle, selon lui, de toute beauté, ainsi un instant voilée par la chevelure, il écarte cette dernière, s’autorisant l’écart d’en embrasser la double aréole puis descendre vers le ventre et le nombril centre de ce monde qu’est le corps de la femme-faucon [dont soit dit en passant il ne connaît pas plus le prénom que le nom, aussi l’appelle-t-il le cas échéant, s’il l’appelle, non sans difficulté. Pas plus de prénom pour elle que de nom, ni encore de surnom, les sachant — d’un savoir tacite — devoir être tus, et le demeurer toujours : se parlent-ils seulement ?] ; fouillant en son sac afin d’en extraire en second lieu un paquet de tabac dont elle confectionne avec sorte d’indifférence eu égard à ce qui se trafique à même sa chair [tout un lexique discordant], une cigarette, qu’elle fume tandis que le quatrième, donc, l’embrasse, descendant très en bas, puis retentit une sonnerie, cela — cette stridence — à plus d’une reprise : le téléphone, dont il résulte, sur l’instant, une coupure de tout désir, il a de surcroît à répondre, se lever et répondre, or personne s’il décroche, et celui qui appelle ne raccroche pas, appel comme fantomatique susceptible de se réitérer en ce restant de nuit, qu’il se figure devoir au deuxième faucon traquant celle qui n’est plus qu’ex-amante. Et traque selon laquelle il aura retrouvé jusqu’au numéro du quatrième, l’appelant ne parlant pas, comme s’il attendait un signe si infime soit-il de la femme-faucon qu’il sait demeurer dans les parages, une attention dernière, avant la vie impossible, qu’il y ait signe ou non d’ailleurs. L’aurore, la femme-faucon est en un sommeil dont elle se réveille, prenant la fuite vers l’on ne sait quelles fractions de la cité, le quatrième quant à lui s’attable, n’est-ce pas l’heure, p. 171 : « Une présence parmi les plus rares qui se puissent aura occupé cette chambre, qu’en subsiste-t-il [cf. le Minuit, S. M.] ? Et était-ce fois unique comment en juger, ou alors y aura-t-il répétition de la scène [seule répétition avant la première ? Nous aurions à affiner plus d’un geste, soit la nécessité d’autres répétitions à venir, et de plus d’une première, l’heure venue, à supposer que cela se décide seul], dont il saurait résulter l’attachement sans bornes. Que je n’aille pas d’un pas si hâtif or déjà cette pensée : il me faudra réordonner cette chambre, en étendre l’espace, même, d’au moins une pièce, et couloir y menant, si s’y introduit le deux. Ou alors maintenir l’exiguïté en tant qu’intenable que nous surmonterions sans difficulté, nous étant un plaisir, fumant et j’allais dire parlant, ce point non résolu encore de l’impossible parole est-ce à dire irrémédiablement ?

Ne parlerons-nous pas s’il y a lieu ou alors si cela s’impose ? Qui se lancera ? Lançant la première phrase ? Un abîme d’ici cette première, qui de nous deux le franchira, au péril se figure-t-on de son existence ? À moins qu’elle n’échoue, simplement échouer, en tant que possible question, qui demeurera pour toujours sans réponse. Commandement n° 1. Tout s’effectuera toute parole tue ». Tombe de sommeil à présent, laissant une sorte de vacance à l’endroit de la dernière phrase dite n° 1 dans la série future, comme telle, Commandements, sera-t-elle contrecarrée dans les jours à venir ? Voici ce qu’il faut savoir, soit sort de la double impossibilité parler / ne pas parler, qui se résoudra fatalement en temps et en heure, — quand cela ? En temps et en heure, — quand cela ? — Nous ne savons pas. Nous saurons peut-être.

 

 

Texte & dessins © Denis Ferdinande
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Pour un autre cahier”, c’est ici.

Denis Ferdinande a déjà publié à l’Atelier de l’agneau : théoriRe, actes, 2006 (contenant le DVD du film Dolly ou les oies sauvages) ; Toute littérature s’effondre, 2009 ; Une phrase, juste, 2012; Cylindres, 2014. Pour un autre cahier est encore un de ses textes inédits, à paraître en 15 épisodes en exclusivité sur D-fiction. Livre quant à un livre sans existence encore, dont l’existence arrive au fur de l’écriture, sous la forme fragmentaire même impartie à la citation, au risque — serait-ce alors échec ? — que les écritures in fine fusionnent, indiscernables.

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