Entre les lignes, l’historien se dévoile

Ancêtre du bon pasteur, pêcheur d’homme et j’en passe, David, le roi berger, était un psychopathe, harpiste concupiscent, qui dans chaque ville prise aux Ammonites « fit sortir tout le peuple qui s’y trouvait, et les mit sous la scie, et sous des herses de fer, et les fit passer par un four à briques ». Ou peut-être, nous suggère l’historien, était-il juste un homme de son temps.

Machiavel du sien fit scandale, car au lieu d’affirmer que les actions de ce modèle de souverain étaient justes, il aurait voulu ne les approuver que comme un mal nécessaire. Pour bon nombre de ses contemporains, comme pour les innombrables Anti-Machiavels qui inonderaient aux siècles suivants les librairies de leurs réfutations, ce cynisme apparent était surtout une prise de distances coupable : une tiédeur peu biblique désacralisant la figure du roi, un relativisme des plus scandaleux ─ si le bras de la Justice sanctifie de toute façon le coup qu’elle porte, la morale est sauve, aussi quel besoin y aurait-il de s’en affranchir ? Machiavel a théorisé la dictature, ses adversaires l’absolutisme monarchique, qui sont deux façons de continuer à rêver : que le dictateur, sa tâche accomplie, retournera à sa charrue, ou qu’existe une puissance supérieure, garante des actes du Bon Berger à la main rude.

Depuis le terme « humanisme » a pris une connotation sentimentale qu’ignorait la Renaissance, et cependant les injonctions à respecter les particularismes culturels, l’invocation, souvent par les mêmes et avec d’autant plus de ferveur, de valeurs ou droits universels, bref tout un faisceau d’élans louables mais pouvant paraître inconciliables contribuent à nous faire rechercher, à la manière de nombre de ces illustres devanciers, le confort paradoxal de querelles byzantines (si le diable est dans les détails, un modèle, de préférence binaire, n’en aidera pas moins à trier le bon grain de l’ivraie : d’un manichéisme l’autre, les « deux Amériques », celle de Trump et celle du politiquement correct, se sont chacune à sa façon efforcées de répondre à la demande). Où situer l’historien au milieu de ces débats croisés ─ sa sagesse, son ironie pour le coup a-sentimentale, ses pantoufles ? Difficile à dire.

 

On va voir sa lecture des Statuts de K. et de leur contexte… Ce contexte j’ai moi-même jusqu’ici, et pour un moment encore, choisi de le laisser dans un flou supposément artistique… Par jeu, et aussi par nécessité : le principe du C.V. anonyme appliqué à l’oppresseur comme à l’opprimé, au « civilisé » comme au « sauvage » dans leurs relations complexes, que se plaira toujours à envenimer un D.R.H. de droit divin… Mon bon plaisir, sommes toutes, est d’absolutiser, quand l’historien, parce qu’il a une parfaite connaissance du contexte, justement, relativise. Alors que je lui dois le peu que je sais, j’encrypte ses mots pour mieux saisir sa vérité.

 

*

 

Si ses lois « qu’on ne devrait raisonnablement pas qualifier de lois, n’étant que mauvaises coutumes » exercent sur l’occupant son voisin un attrait que condamnent les autorités de la métropole, L’INDIGÈNE, nous signale l’historien sans trop s’émouvoir, ne s’en plaint pas moins parfois de ne pas bénéficier de la protection de la loi commune : celle dont le roi justement est le garant. Réputé relever de lois non reconnues comme telles, comment aurait-il des droits ? Pour autant qui irait imaginer qu’il pût être, tel l’Homme Naturel de Rousseau, libre de tous devoirs ?

Alors que n’importe quel non-indigène est habilité à traîner un indigène en justice, nul indigène n’est admis à demander réparation devant les cours souveraines d’un tort qui lui a été fait, précisait la lettre solennelle de protestation adressée au pape plusieurs décennies avant la promulgation des Statuts de K. par l’un des chefs locaux du pays « vert » s’exprimant au nom de ses pairs. En sa qualité de porte-parole, il n’avait d’ailleurs pas manqué de rappeler au préalable qu’avant d’être spoliés de ce titre par l’occupant, eux aussi étaient des rois – « When we were Kings », pour paraphraser le film fameux d’un match de boxe non moins fameux à Kinshasa. La réalité de leur pouvoir sur les clans indigènes demeurait pourtant, qu’ils aient décidé de se soumettre ou de défier une nouvelle fois ceux qui s’étaient saisis d’une partie des terres ancestrales de leur nation. On passait souvent de l’obéissance à la rébellion, à l’époque, et vice-versa. Par honneur, par amour de la guerre, par amour de la paix, par intérêt.

Rares sont les exemples de l’asservissement d’une population par une autre n’ayant pas impliqué, d’une façon ou d’une autre, les chefs traditionnels du peuple qu’on a voulu rabaisser. D’eux sont venues bien souvent ces trahisons, ces divisions issues de l’égoïsme qui ont facilité la conquête, puis compromis toutes les tentatives un peu victorieuses d’en freiner l’avancée ou d’en diminuer les effets. Les Statuts de K. pour s’en tenir à l’exemple qui nous intéresse, seront élaborés dans le contexte d’une colonie ayant vu en quelques années son étendue considérablement réduite, par endroits à des îlots où ceux que j’ai précédemment appelés des « oligarques » règnent en seigneurs de la guerre. L’un des objets des Statuts, du point de vue du pouvoir central, aura été de pénétrer ceux-ci du danger de trop mêler à leurs jeux de pouvoir les chefs locaux, au risque pour eux de brouiller les frontières culturelles et linguistiques indispensables au maintien de leur domination sur le long terme, en tant que « race » conquérante.

L’expression « seigneurs de la guerre » est certes anachronique mais, surtout, même en faisant abstraction de leur agissements peu respectueux de l’autorité centrale et de la terreur qu’ils exerçaient sur les gens du commun, elle aurait tout aussi bien pu servir alors à désigner simplement leur statut social, admis et même fortement valorisé. Profession prédateur, en quelque sorte. Aux seigneurs en question, l’autorité coloniale tente de rappeler que leur puissance leur vient, en droit, de plus haut. Qu’ils en sont comptables. Les indigènes sont en revanche traités par elle comme les occupants de fait des territoires (vastes encore) dont ils n’ont pas été chassés, et c’est pourquoi leurs chefs, qu’ils combattent leurs voisins colons ou collaborent avec eux, peuvent se plaindre dans la lettre sus-citée que ces derniers sont entretenus dans l’idée que toute terre indigène est potentiellement bonne à prendre, leur « revient » au sens littéral si jamais l’occasion se présente de faire une réalité de ce droit de propriété implicite. On pense à la scène de l’ouverture de la Frontière dans les deux versions de La Ruée vers l’Ouest (1931, 1960) d’après Edna Farber, la course folle des chariots – une scène que j’imaginais provenir, par un tour de la mémoire peut-être pas dénué de signification, du classique et néanmoins controversé monument cinématographique de Griffith sorti en 1915, Naissance d’une nation, où l’on glorifiait le Ku Klux Klan.

 

 

L’historien aime l’ordre, aussi ne saurait-il y avoir à ses yeux d’inconvénient à employer des expressions du temps telles que « to come to the peace », « bringing them back into the king’s peace », « he was allowed back into the king’s peace », ceci sans y mettre de distance particulière, comme si exposer un fait historique dans les termes alors en usage garantissait sa moindre déformation, lui conservait plus sûrement son sens originel. Loin d’un simple et touchant archaïsme, qu’on emploierait par respect de mentalités anciennes qu’il ne nous appartient pas, après tout, de juger, la « pacification » (en France aussi) devait pourtant pour des siècles encore faire de l’usage, ayant vocation à désigner l’action louable d’un pouvoir assimilant la rébellion à la guerre, et ses guerres à la paix. On comprend que la Pax Romana tant vantée est bien sûr le mythe fondateur justifiant un si noble dessein.

 

 

Conséquence logique, lorsque la supplique des « verts » au pape cite plusieurs exemples circonstanciés de la déplorable habitude que paraissent avoir adoptée les potentats les plus éminents de la colonie de faire mettre à mort traîtreusement tel chef indigène, leur hôte, convié à leur table afin de sceller une promesse d’alliance et d’amitié ─ de préférence avec toute sa famille, femmes et enfants égorgés ou précipités du haut des murailles ─, l’historien objecte qu’en matière d’atrocités, les colons « oranges », si on les avait confrontés à ceux qui jetaient sur eux le blâme, en auraient eu autant à dire à leur service.

Même si.

Même si, écrivent les indigènes, ou plutôt leurs chefs, par tout le pays « en paix » des hommes d’Église vont répétant que ce n’est pas plus un péché de tuer l’un de nous que de tuer un chien, ou une bête sauvage.

Même s’il paraît difficile de ne pas mener une vie de sauvagerie et de raids, quand on a été contraint, de longue date, de se réfugier dans les recoins les plus inhospitaliers de son propre pays, montagnes, bois, tourbières, et jusque dans des grottes, là où rien ou presque ne pousse pour nourrir le bétail ou les hommes.

Même si les filles des indigènes épousent parfois des colons, mais ne sauraient prétendre lorsque leur mari disparaît, en raison de leur origine, à la part d’héritage que la Loi réserve à la veuve.

Même si, s’agissant de leurs usages les plus barbares, ou pouvant paraître tels, comme d’exhiber fièrement la tête tranchée de son ennemi, ceux qui sont venus là parés de la mission d’amender les mœurs indigènes ─ mission civilisatrice, feint de concéder la supplique ─, loin de les abolir, les ont juste vidés de leur substance sacrée, de leur part d’honneur farouche, pour en faire un trafic immonde, le frère vendant la tête de son frère pour complaire à son protecteur.

(Un principe qui plus tard sera appliqué par les mêmes civilisateurs à d’autres coutumes réelles ou supposées, sous d’autres cieux.)

Jugez bien, demande au Très-Saint-Père à Rome le sauvage candide, si au lieu de nous rendre meilleurs ils ne nous ont pas rendus pires.

 

*

 

 

En lisant, l’image mentale que je me suis formée de l’historien, de sa vie, de son profil ─ hors un certain détail, on le verra ─ était somme toute assez proche de la réalité. Par « vie » je n’entends pas le déroulé de sa biographie, mais les conditions matérielles et sociologiques, quotidiennes de sa pratique, que le ton propre à ses écrits, sa voix singulière (dans certaines bornes) suffiraient à nous faire deviner.

 

 

Il se trouve que j’ai entraperçu, jadis, le lieu où l’historien enseignait. Un lieu dont le sorbonnard à jamais condamné à chercher sa proverbiale plage sous les pavés, ainsi que les professeurs et étudiants de nos campus banlieusards qui ressemblent à des stalags ne peuvent qu’envier la beauté paisible. Au cœur d’étendues gazonnées moins considérables, sans doute, que dans les grandes universités anglaises ou de la Ivy League américaine, s’y déploie l’habituel assortiment de bâtiments majestueux, de pierre ou de briques, mêlant les styles Renaissance et néo-classique palladien à une touche de néo-gothique qui rappellera aux étudiants du 21e siècle le Poudlard d’Harry Potter. La situation, désormais en plein centre-ville, de la plus ancienne université de ce « pays d’esclaves et de tourbe » paraît contredire ma première imagination de son logis comme d’un cottage à la façade effectivement couverte de lierre. Cela reste néanmoins possible, à supposer qu’au lieu d’un appartement sur le campus l’historien ait occupé un logement en grande banlieue, laquelle banlieue n’était assurément pas exempte d’îlots bucoliques… « Surtout à l’époque », allais-je dire, oubliant que par le petit miracle, sans cesse renouvelé, de l’écrit, notre historien a vécu, vit (lives on ?) dans l’éternel présent de la littérature.

La vérité de l’histoire n’est que littérature, et la mettre en chiffres offre au mieux à l’historien la possibilité d’atténuer cette évidence. C’est une chose curieuse, l’histoire. Surtout l’histoire ancienne (au sens large) qui prétend faire progresser notre connaissance de nos aïeux, à cause justement de cette idée de progression : Champollion, le pionnier de l’égyptologie, ne nous est-il pas tout aussi étranger que les pharaons, séparé de nous par le même abîme ? Améliorer la connaissance qu’avaient nos aïeux de nos aïeux, voilà vraiment notre gloire immortelle ! Je ne sais qui a écrit que chaque homme espérait secrètement, follement, être la Grande Exception, celui que la mort aura oublié. Le non-faire contribuant à la longévité des adeptes du Tao pourrait bien avoir très tôt trouvé son pendant en Occident chez les chroniqueurs ou les archivistes. La soif de connaissances et l’écriture permettent ─ tout comme la drogue, moins ses dangers ─ d’exécuter un pas de côté mental afin de sortir non pas du rang des assassins, mais de celui-des assassinés. La science historique m’évoque le reportage de guerre, d’abord parce qu’il s’agit souvent de visiter des champs de bataille, et aussi parce que, comme pour l’homme à la caméra, il y entre inconsciemment l’idée que le statut de témoin protège. Si je suis en mesure de témoigner pour les morts, je suis vivant. L’historien à l’ancienne est un conteur, sa mort n’est pas dans l’ordre des choses, qui est l’ordre du récit ─ où l’homme de la rue, le paysan meurent d’être des figurants, et le grand homme, à l’inverse, parce qu’il est tragique.

Un passage grinçant d’un livre d’Isabelle Zribi intitulé Quand je meurs, achète-toi un régime de bananes est consacré aux dates de naissance et de disparition inscrites sur les monuments, et qu’on retrouve bien entendu dans les dictionnaires. De telles mentions, en plus de renvoyer la narratrice à sa propre mortalité, lui ôtent l’envie de se distinguer ou plutôt, elles ôtent toute forme de sens à ce désir qui ne lui reste que comme un fardeau inutile, presque infamant. Le commun des mortels, au sens propre, s’est depuis peu laissé convaincre de renoncer au luxe de la tombe, à l’antique sépulture en faveur de l’étagère suédoise, d’une simple urne dans un casier : éternels vilains abandonnant à leurs supérieurs le privilège certes douteux de voir (si on veut) publiquement quantifié le segment d’existence à eux alloué au sein de la grande frise qui est le rêve éveillé de l’historien. Ce dernier n’a d’ailleurs nulle cause de s’alarmer d’une telle démission : les statistiques de décès, d’espérance de vie, comme depuis toujours le bilan chiffré des famines, épidémies et guerres, seront toujours là pour accueillir à bras ouverts ces ascètes de la mémoire individuelle.

L’historien poursuit son labeur solitaire, et fait fi du contenu du sermon prononcé par le « héros » grotesque et pathétique de La Sagesse dans le sang de Flannery O’Connor :

« L’endroit d’où vous venez n’existe plus, celui où vous pensiez aller un jour n’a jamais existé, et celui où vous êtes ne vaut quelque chose que si vous pouvez en partir. (…) Vous ne pouvez aller ni en arrière, ni en avant, soit dans le temps de votre père, soit dans celui de vos enfants, si vous en avez. C’est en vous, en ce moment même, que se trouve le seul endroit qui soit à vous. (…) Où, dans votre temps, dans votre corps, Jésus vous a-t-il rachetés ? cria-t-il. Montrez-moi l’endroit, car je ne le vois pas. »

L’histoire traditionnelle très chronologique, celle qui me passionnait enfant par son côté grand récit alors que l’école, dans l’après-68, l’avait presque bannie,, s’apparente à une vertigineuse litanie nécrologique qui voit ses pauvres acteurs entrer en scène puis disparaître tout aussi vite, pour employer l’image chère à Shakespeare. L’acteur, le vrai, se plongerait-il dans l’eau pour ne pas être mouillé ? L’époque aimera encore mieux l’analogie du gardien de morgue ou du médecin légiste. L’ordre, la classification leur seraient autant de moyens de se soustraire.

 

*

 

L’historien sait sans doute qu’il va falloir mourir. On le sait toujours au moins en théorie. L’historien se confie. En acceptant ainsi de devenir un personnage, l’historien abdique à demi le tour de passe-passe qui le plaçait hors du temps.

Photographie. Le regard est direct, franc si on veut. Profondeur du fauteuil, papier peint vieux jeu, le noir et blanc n’empêchant pas de le voir beige et brun, arbres noueux et figures pittoresques. La scène apparaît conforme à nos anticipations, mais pas tout à fait : point de fenêtre à meneaux ici, de charme bucolique, mais une exiguïté étouffante, appartement ou minuscule pavillon de plain-pied, une laideur à nulle autre pareille réaccommodée sous tous les climats. L’abat-jour perché, de guingois, mât de vigie d’une médiocrité civilisatrice étendant partout son empire.

L’historien ne fume pas la pipe, après tout, mais une cigarette, avec cet air d’insolence souriante de ceux qui ont su ruser avec l’ordre établi et s’en affranchir tout en s’y insérant, ou plutôt à fin de s’y insérer.

L’historien aime l’ordre, mais aussi pourtant l’idée du désordre car la société la plus conformiste pouvait seule donner sa forme pleinement accomplie à cette figure, l’excentrique :

« Mon parent Roger était le rebelle de la famille. En 1916, juste débarqué d’un U-Boot allemand  imaginez cela ! , on l’a pris et exécuté pour trahison, complice d’une insurrection qu’il avait tout fait pour empêcher, la sachant vouée à l’échec. Nous sommes une institution très conservatrice, et même si les vaincus d’alors ont bien sûr finalement triomphé, plus d’un demi-siècle plus tard beaucoup de mes collègues se montraient scandalisés que j’ose le mentionner. »

Des cheveux blancs mais ni moustaches ni costume en tweed pour l’historien, qui, délaissant pour l’heure la déploration des effets néfastes, en des temps plus reculés, du partage des plantations entre les héritières en l’absence d’enfant mâle, s’avère peu nostalgique de l’ordre ancien au moment de méditer sur les « bizarreries de sa destinée ». L’historien se souvient d’avoir dû attendre vingt ans le droit d’accéder à la Common Room où consultaient ses collègues professeurs… trente pour intégrer enfin la communauté des enseignants-chercheurs, dont l’accès lui était auparavant interdit par les statuts de l’université. Les statuts de K. à côté, c’était la déclaration universelle des Droits. Contrairement à la non moins forte personnalité ayant précédemment occupé sa chaire, sujette aux mêmes vexations mais animée, malgré un statut d’outsider à la réussite inespérée, « d’un conservatisme viscéral lui interdisant de déranger l’ordre établi », l’historien affirme n’avoir jamais accepté la discrimination de gaité de cœur :

« Notre traitement était moindre que celui d’hommes fournissant un travail équivalent, et l’on m’a assuré que cette différence de salaire était pleinement justifiée puisque qu’on ne pouvait nous solliciter dans le cadre de la Common Room, ce qui, du point de vue de l’université, nous rendait moins utiles. »

Ses souvenirs du temps de ses études, au sein de la même institution, lui restent comme une humiliation plus grande encore. Comment se rappeler autrement l’obligation de garder la tête couverte en toute circonstance… d’avoir dû s’assoir à part, aussi bien lors des cours qu’à la bibliothèque, de n’avoir jamais pu manger aux longues tables du majestueux et vénérable Dining Hall… de s’être vu interdire sur le campus tout contact avec un étudiant, fût-il votre propre frère, parce que les habitants de la ville, passant devant les grilles, en auraient été scandalisés ?

 

*

 

Ses deux prénoms réduits le plus souvent à leurs initiales J.A. (parfois inversées au titre des livres), l’historien de ma fiction s’appelait dans la réalité Jocelyn Annette Otway-Ruthven. D’une façon générale, Jocelyn Annette aimait l’ordre. Après avoir écrit « On peine à voir pourquoi les Statuts de K. ont été présentés par les auteurs modernes comme marquant une manière de tournant dans l’histoire de la colonie, car en réalité ils ne renferment pas grand-chose de nouveau » ─ opinion défendable ─ et tenté de résumer cette longue litanie d’interdits et prescriptions ségrégatives pour quoi le texte est célèbre, elle ajoute : « Tout cela, en pratique, visait moins à proscrire absolument qu’à se doter d’un outil efficace de contrôle ».

Certes.

Lord Nicholas Addison Phillips of Worth Matravers : « Historiquement, dans les clubs de gentlemen y’avait pas de femmes, hein, historiquement… »

 

Texte © Frédéric Moulin – Illustrations © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Les Statuts de K”, c’est ici.

Frédéric Moulin a publié le roman Valeurs ajoutées (IMHO, 2010) et contribué aux ouvrages collectifs Mutantisme : Patch 1 .2 (Caméras Animales, 2016), Rue des lignes 2013 (Zadig Buchhandlung, Berlin, 2013) et Ballade de Berlin à brèche+8 (Fabrice Benoit, 1999). Il vient d’achever un récit écrit à quatre mains, avec Éric Arlix, sur les libertariens et le seasteading intitulé Agora Zéro (2016, en lecture). Le workshop Les Statuts de K. est conçu comme un « ABC de la ségrégation » traité sur le mode fictionnel, et dont les différents volets s’appuieront sur plusieurs traductions-adaptations d’un texte juridique ancien afin d’interroger l’essence de la logique coloniale.

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